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Le Droit de lire

Une expérience d'animation menée par la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe depuis 1970

Brigitte Letellier

L'expérience d'animation rapportée dans cet article, est étroitement liée à une réalité locale. Elle est aussi dépendante du fonctionnement d'une bibliothèque centrale de prêt. C'est-à-dire qu'elle n'apporte pas de solutions toutes faites. Les actions entreprises ne sont que des exemples parmi d'autres qui sont proposés à la réflexion des professionnels.

Une tentative d'application de ces méthodes à d'autres bibliothèques et à d'autres publics, a cependant été étudiée lors du stage national Animation autour du livre organisé en avril et novembre 1973 par la Direction des bibliothèques et de la lecture publique et l'École nationale supérieure de bibliothécaires, en s'appuyant sur l'expérience de la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe. Il semble donc possible de mener une réflexion élargie sur l'animation dans les bibliothèques publiques et de dégager certaines propositions de travail. La théorisation dans ce domaine ne peut se faire pour le moment qu'au niveau de constatations simples et générales que chaque professionnel est à même de découvrir en étudiant son public. L'application pratique est un travail minutieux lié à une bonne connaissance des milieux dans lesquels s'exercera toute action. L'animation n'est pas un domaine à part dans l'activité de la bibliothèque : c'est davantage un état d'esprit qui fait que tout travail de bibliothèque, même le plus simple, même le moins glorieux, s'effectue dans l'idée d'un même but à atteindre : faire lire mieux, faire lire plus les lecteurs, faire lire les non-lecteurs, dans une optique de respect de l'individu, dans le souci de le faire progresser dans sa vie quotidienne, dans sa vie sociale et de lui faire prendre en charge son sort et son propre bonheur.

Quelques généralités en forme d'introduction :

Ce qui caractérise encore actuellement la majorité des bibliothèques centrales de prêt, est l'existence dans leur système de desserte, d'intermédiaires humains, les dépositaires, n'appartenant pas à la profession de bibliothécaire et n'en dépendant en aucune façon. Intermédiaires bénévoles, presque toujours sans formation de type bibliothéconomique, consacrant quelques heures par mois à la diffusion du livre dans le public de leur commune. Cette diffusion, ils en assument la charge, dans le meilleur des cas par goût, mais le plus souvent par devoir, quand ils exercent déjà dans la commune des responsabilités (d'enseignant, de secrétaire de mairie, de responsable d'association...) auxquelles vient s'ajouter tout naturellement celle de dépositaire de la bibliothèque centrale de prêt. A ces intermédiaires, qui ne sont pas toujours eux-mêmes des lecteurs assidus, comment demander de bien connaître les livres pour conseiller et guider dans leur choix les lecteurs qui fréquentent le dépôt ? Or, ces personnes, malgré leur manque de formation, sont pour la bibliothèque un échelon utile : vivant dans la commune, elles sont les mieux placées pour en connaître quotidiennement le public et ses besoins en livres. Leur multiplication au niveau d'un département (une au minimum par commune dans le système des dépôts) assure à la bibliothèque centrale de prêt, les relais dont elle ne peut se passer, même dans la perspective d'un prêt direct plus étendu, qui ne pourrait être raisonnablement envisagé dans les petites communes (de moins de 500 ou même de 1 ooo habitants) sans une dispersion considérable des moyens, en admettant que ces moyens existent.

Cependant, la fonction de conseil assumée par ces dépositaires, n'est que l'abc de leur tâche. Elle est suffisante quand elle s'adresse à des individus déjà familiarisés avec le livre. Elle ne saurait suffire quand le conseil à donner ou le choix à faire devient un acte « thérapeutique » visant à réadapter le lecteur à différents types de lecture. Enfin cette fonction de conseil qui ne s'adresse qu'au « lecteur », prend des formes totalement différentes quand il s'agit de non-lecteurs, auxquels il faut faire découvrir le livre et qui échappent aux modes traditionnels de distribution. Ainsi les dépositaires devraient pouvoir devenir des relais actifs et vivants, pour s'associer non seulement au développement d'un service public de bibliothèque, mais surtout au développement et à l'approfondissement de l'acte-lecture d'une population plus ou moins bien préparée à l'assumer.

Face à ces relais, nous trouvons la masse du public, parmi lequel, des lecteurs de deux sortes :
- « majeurs », car parfaitement autonomes, sachant où trouver le livre, comment le choisir et comment le lire; un très petit nombre, il faut bien le reconnaître que nous appellerons les « lettrés » ;
- « mineurs », car dépendants de guides, de garants intellectuels, se formant d'une manière empirique, cherchant dans la lecture une évasion factice ou salutaire.

A côté de ces deux catégories, généralement laissés pour compte, les non-lecteurs, faisant figure de tribu sauvage aux coutumes mal connues. Avec ceux-là, nulle certitude, le terrain est mouvant, dangereux, mal exploré. Ils ne feront jamais les premiers pas : il faut aller les chercher.

A cette situation s'ajoutent des obstacles dont les bibliothécaires pensent trop souvent qu'ils ne peuvent les surmonter :
- le livre est considéré et diffusé comme l'objet culturel de classes privilégiées, moyen mystérieux, difficile et inabordable de l'accession au « savoir »;
- l'apprentissage de la lecture, lié à l'acquisition de l'écriture et du langage sous le contrôle de l'orthographe et de la grammaire, n'est qu'une matière d'enseignement. La fonction d'apprentissage du livre ne se double pas de la fonction de plaisir qui est primordiale;
- la lecture est considérée comme un mécanisme acquis au niveau de l'enseignement secondaire où livre et littérature se confondent. Le respect trop grand d'une culture classique, c'est-à-dire consacrée par l'admiration des « lettrés » fait trop souvent du livre un objet de musée soumis aux règles d'une bienséance culturelle où la vie n'entre point;
- l'apprentissage de la lecture est détaché de l'expérience pratique quotidienne. Savoir lire ce devrait pourtant être pouvoir tout lire, c'est-à-dire dans tous les domaines où le livre existe;
- la masse de la production rend difficile un choix approprié à chaque individu, la publicité organisant un système de consommation dans lequel profit et culture ne se rencontrent généralement pas, imposant des choix stéréotypés et créant des besoins factices;
- la non-pratique de la lecture depuis la sortie de l'école crée un nouveau type d'analphabétisme, pratiquement irréversible quand il s'agit d'adultes, ramenés au stade du déchiffrage ou se désintéressant complètement du livre.

Les nécessités qui nous sont apparues devant cette situation peuvent donc se résumer ainsi :

I. Assurer une présence intellectuelle différente de la distribution, auprès de chaque lecteur pour l'aider à mieux lire, c'est-à-dire à dépasser les besoins que le mode de diffusion actuel lui prête et l'oblige à ressentir sans aucun respect de sa personne.

2. Assurer une présence pédagogique de la bibliothèque en prenant en charge la formation des « formateurs », c'est-à-dire des personnes qui sont en contact avec le public lecteur ou non-lecteur (les dépositaires en général, et en particulier, l'enseignant dans sa classe, le responsable d'association, le bibliothécaire).

3. Assurer une présence physique auprès des lecteurs constitués en collectivités pour redonner au livre sa fonction de lien entre les individus et sa place dans la vie de tous les jours.

4. Trouver un mode collectif d'accès au livre pour les non-lecteurs : à ce niveau l'action auprès d'individus ferait en effet figure d' « apostolat » à l'envers, car la progression de l'individu doit pouvoir s'appuyer sur la progression de la collectivité.

Autant dire qu'avant d'être des professionnels du livre et pour dépasser le rôle de distributeur de la bibliothèque, nous voulons être des citoyens, agissant dans une réalité sociale précise comme éléments intervenant dans l'éducation, la formation permanente et la promotion culturelle des individus dont nous nous occupons, le livre n'étant qu'une possibilité parmi d'autres.

A la base de notre action, quatre constatations importantes nous sont apparues :
- le livre établit une communication entre un auteur et un lecteur : c'est la lecture individuelle, intériorisée;
- le livre doit pouvoir établir ou rétablir une communication entre les individus : c'est ce que nous appelons la lecture collective ou extériorisée;
- tous les individus ont en commun (lecteurs ou non-lecteurs) un mode d'expression et de communication qui est la parole. Il faut redonner à la parole une place privilégiée grâce au livre.
- le livre ne doit pas être coupé de l'expérience quotidienne vécue par chaque individu mais déboucher sur des prises d'action possibles.

Le droit de lire apparaît donc avant tout comme un droit du citoyen. Comment l'exercer ?

I. Lire c'est pouvoir choisir.

Le problème le plus important qu'un lecteur rencontre dans une bibliothèque est le problème du choix des livres. Confronté tout d'un coup à une énorme masse de documents, classés le plus souvent selon des normes intellectuelles, il doit pouvoir trouver sans difficultés l'ouvrage qu'il cherche ou l'ouvrage qui lui donnera envie de lire. Le lecteur de la bibliothèque centrale de prêt quant à lui, n'a pas à sa disposition et à première vue, un choix aussi considérable. En effet, le bibliobus ne lui offre qu'un nombre limité d'ouvrages, plus ou moins bien renouvelés, et qui ne représente jamais le fonds total de la bibliothèque. Devant cette situation, une solution traditionnelle peut être adoptée : c'est l'établissement d'un catalogue complet du fonds des livres possédés par la bibliothèque. Ce catalogue qui a pour principal avantage d'être exhaustif, a également pour principal inconvénient de proposer au lecteur des titres et de ne donner aucune idée de leur contenu (un catalogue commenté étant pratiquement impossible à réaliser). Le plus grave danger de ce type de catalogue dans les bibliothèques centrales de prêt est d'inciter les lecteurs à ne choisir que sur titres et, à la limite, de transformer des bibliobusrayons en bibliobus-caisses, qui deviendraient ainsi l'intermédiaire figé entre le demandeur et le fournisseur. Or le problème du choix des livres ne concerne pas seulement le vaste domaine dans lequel la documentation peut être trouvée. Ce problème concerne également le contenu de chaque livre, afin de déterminer des critères d'appréciation qui décideront chaque lecteur. C'est à ce niveau que l'information faite par la bibliothèque rejoint en quelque sorte l'animation.

Notre premier souci a donc été de faciliter le choix des livres pour le lecteur et surtout d'ouvrir sa curiosité à des auteurs et à des ouvrages mal connus de lui, pour le sortir des ornières intellectuelles dans lesquelles le fait tomber la publicité. Le goût du livre « à succès », du prix littéraire, la réputation de facilité attachée à certains auteurs, le livre qu'il faut avoir lu car tout le monde en parle, ne sont pas des critères suffisants pour la bibliothèque. Le lecteur se cantonne dans ce qu'il connaît, dans ce qu'on lui propose comme se vendant bien, le livre facile qui le fera palpiter ou frémir. Pourquoi, à notre tour, ne pas présenter d'autres livres selon ces méthodes ? Pourquoi rejeter la télévision qui soi-disant détourne de la lecture? Pourquoi ne pas jouer le jeu de la consommation pour revaloriser les grands livres méconnus en montrant tout le plaisir que le lecteur peut en retirer ? Pourquoi, enfin, ne pas faire participer le lecteur à la vie de sa bibliothèque, en lui demandant de sortir d'une lecture individuelle, intériorisée et égoïste pour faire partager à d'autres lecteurs le plaisir qu'il a ressenti à la lecture d'un livre ? ou sur un plan plus intellectuel, ses réactions, ses réflexions, ses critiques devant un livre ?

A toutes ces questions, répond une revue : SVP Livres, Bulletin des Amis de la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe, a été créée en 1970. Réalisée par tout le personnel de la bibliothèque, à des niveaux différents de conception, elle est distribuée gratuitement dans tous les dépôts pour les lecteurs. Elle parait depuis 1970 au rythme régulier de six numéros par an. Son but est triple :
- Elle donne ou redonne au personnel de la bibliothèque l'habitude de lire et d'écrire au sujet des livres que chacun a personnellement choisis et aimés, pour faire partager son plaisir aux autres lecteurs;
- Elle est source de découverte pour les lecteurs, car elle présente des ouvrages mal connus sous une forme journalistique de type feuilleton (tel et et tel personnage, telle situation, que va-t-il se passer? Si vous voulez le savoir, demandez le livre à la bibliothèque). Elle présente également des ouvrages documentaires pour mieux montrer toutes les ressources de la bibliothèque;
- Elle permet aux lecteurs de participer à la rédaction dans une double page qui leur est réservée, les amenant ainsi à inscrire leur lecture individuelle dans un cadre collectif.

Conçue comme une sorte de « bande dessinée », c'est-à-dire abondamment illustrée, écrite dans une langue qui se veut aussi simple et aussi peu « intellectuelle » que possible, c'est une revue de vulgarisation qui doit, par ses thèmes toucher le plus de lecteurs possible. Certains numéros (particulièrement ceux qui ont été consacrés à la poésie) essaient de marquer une progression dans la difficulté d'accès à certains livres. Des rubriques sont consacrées à la radio, la télévision et au cinéma pour faire connaître des émissions littéraires ou des adaptations particulièrement heureuses. L'impact de cette revue après quatre ans de publication est facile à constater, puisque la demande des lecteurs tient compte en premier lieu des ouvrages que nous leur y présentons, cette demande s'échelonnant pour chaque numéro sur près d'un an.

Mon propos n'est pas ici de m'étendre sur les difficultés d'ordre matériel soulevées par une telle réalisation. Un bilan financier est présenté en annexe 1 à cet article; il ne doit pas décourager, car si les sommes consacrées paraissent importantes, le bénéfice que la bibliothèque retire de ce travail n'est pas chiffrable. Cette revue, qui entre en concurrence avec des revues imprimées, ne peut être conçue ni réalisée sans un minimum de matériel facilitant le travail de tous et rendant sa présentation plus agréable. Le lecteur apprécie particulièrement l'effort qui est fait pour lui plaire et lui offrir un travail à la fois sérieux et agréable. L'aspect parfois « accrocheur » de la publication est réfléchi et volontaire, et répond au souci de faciliter l'accès à un type de document peu répandu, qui a pour but de créer de nouvelles habitudes de lecture.

Parallèlement à cette publicité informative, s'effectue un travail en profondeur auprès des responsables des dépôts.

II. Présence pédagogique de la bibliothèque.

Cette présence s'exerce à deux niveaux : auprès des « formateurs » ou dépositaires de la bibliothèque et auprès des responsables de collectivités qui ont besoin d'une formation pour gérer une bibliothèque ou dont les adhérents ont des difficultés de lecture.

A. Les stages de formation de « formateurs » (on trouvera en annexe 2 la liste des stages proposés depuis 1970).

Fondamentalement différents d'un enseignement théorique ou de conférences sur la lecture, ces stages constituent cependant la présence pédagogique de la bibliothèque auprès des responsables des dépôts. C'est en 1970 que ces stages ont vu le jour pour répondre aux nécessités évoquées plus haut. Leur contenu a été fixé pour atteindre trois objectifs :
- réflexion en groupe sur le livre et la lecture en rapport avec les problèmes posés par les lecteurs et les non-lecteurs;
- exercices pratiques prenant pour point de départ des animations « exemplaires », permettant de trouver des formes d'action adaptées à chaque public et d'inventer de nouvelles méthodes de travail;
- exercices d'entraînement vocal et corporel, préparant à la prise de parole devant un public et à l'animation d'un groupe.

Il va sans dire que ces stages portent à la fois sur la lecture de l'adulte et sur la lecture de l'enfant et de l'adolescent. Il est en effet impossible de dissocier ces deux niveaux, sur le plan familial et scolaire du moins. La formation et la progression de ces deux publics doivent être menées de front afin de ne créer aucun décalage dans l'acquisition des mécanismes et des habitudes.

Nous nous sommes vite rendus compte que les problèmes posés par le livre à ces deux niveaux étaient les mêmes, ainsi que les solutions possibles. Le contenu des stages a donc porté sur la lecture de l'enfant vue sous l'angle de l'histoire racontée, sur la lecture de l'adolescent au niveau des magazines, des bandes dessinées et du roman et sur la lecture de l'adulte au niveau du roman et de l'ouvrage documentaire. L'expérience nous a montré que tous ces problèmes pouvaient trouver leur solution grâce à la parole et au langage avec le souci de rétablir la communication orale entre les individus : en effet tant que l'individu n'a pas dépassé son isolement (ce qui est le cas dans une lecture individuelle) en apprenant à s'exprimer et à écouter l'autre, il ne peut améliorer la perception qu'il a de lui-même, des autres et du monde. Or, la lecture ne peut être profitable que si cet échange avec les autres se fait à partir d'un livre.

Nous devons faire ici une place particulière à la réflexion qui a porté sur la littérature enfantine, car elle a principalement porté sur l'alternative évasion ou ouverture sur la vie (pour reprendre le titre d'une émission célèbre) qui se pose également au niveau de la lecture des adultes, mais avec moins d'évidence, semble-t-il. C'est en partant de l'histoire racontée (le mot « conte » nous semblant ambigu car désignant actuellement un genre littéraire fixé par l'écriture) que nous avons été amenés, avec des enseignants, à définir ce que le livre pouvait apporter à l'enfant dès la classe maternelle : c'est-à-dire, des histoires dans lesquelles l'imaginaire, le merveilleux, la réalité et les exemples proposés ouvrent à l'enfant des possibilités d'action dans sa vie quotidienne; ainsi l'histoire doit partir de la réalité, sans empêcher le rêve et permettre une prise d'action. Mais surtout, l'histoire doit tenir compte de l'expérience de l'enfant dans sa famille et à l'école, c'est-à-dire à la fois de l'expérience individuelle et collective.

Ainsi la prise de conscience collective de la fonction de formation et d'intégration sociale du livre aide l'individu à mieux assumer et inventer sa vie quotidienne. C'est à cette prise de conscience que les stages de formation ont voulu amener les personnes chargées de la formation des lecteurs et de la rééducation des non-lecteurs. Le bilan en est positif, puisque ce travail a permis de créer, dans plusieurs dépôts, les relais vivants de lecture dont nous parlions plus haut et qui assurent désormais une véritable tâche d'animation autour du livre. Cependant ce travail ne doit pas rester théorique. Il doit être constamment complété par une action sur le terrain auprès des collectivités et groupements constitués pour lesquels se pose le problème de la lecture. Nous y reviendrons dans la troisième partie de cet article. Auparavant, il faut encore parler, et toujours sur un plan pédagogique, de la présence et de l'action de la bibliothèque auprès des collectivités qui font appel à ses services, afin de recevoir une formation qui les rendra aptes à organiser et à gérer une bibliothèque.

B. Travail pédagogique auprès des collectivités.

Ce travail a porté à la demande des collectivités sur quatre groupes :
- les responsables d'associations et de groupements constitués (maisons de jeunes, bibliothèques) pour leur donner sur le tas une formation administrative et bibliothéconomique;
- les élèves de l'École normale d'institutrices du Mans et les maîtres en recyclage, pour les convier à une réflexion et à une étude sur le livre pour enfants, et dans le but de pratiquer l'histoire racontée dans les classes;
- les enseignants de la Mutualité sociale agricole pour les préparer à la présentation de veillées-lecture dans leurs classes, auprès d'élèves non-lecteurs
- les comités d'entreprise, pour les amener à une réflexion sur le rôle du livre dans le milieu du travail et les aider à gérer et à faire fonctionner la bibliothèque à l'usine.

Ces séances de formation et de réflexion, étalées sur l'année, ont les mêmes buts que les stages précédemment évoqués. Elles ont pour avantage de toucher d'une manière moins empirique les milieux avec lesquels la bibliothèque centrale de prêt est amenée à travailler tous les jours et parmi lesquels elle recrute ses dépositaires.

Nous allons maintenant aborder le travail ponctuel que la bibliothèque centrale de prêt peut effectuer sur le terrain, auprès des collectivités. Nul doute que ce travail est beaucoup plus difficile à mener que les stages, car il nécessite beaucoup de temps de préparation, des déplacements, et demande à être suivi et renouvelé très souvent. Il n'est d'ailleurs pas question que la bibliothèque l'assume entièrement, mais là comme dans les stages, son but est de susciter des relais, afin que la collectivité prenne en charge sa propre animation.

III. Lire c'est communiquer.

Dans ces interventions, la bibliothèque assure une présence physique auprès des collectivités qui la sollicitent, essentiellement sous la forme de veillées-lecture. De quoi s'agit-il?

A. Les veillées-lecture.

La méthode en est très simple : il s'agit pour l'animateur de lire à un auditoire, en un temps limité (une heure maximum) un livre qui a été au préalable réduit, en reprenant les phrases mêmes du texte. Les buts de la veillée sont au nombre de quatre :
- lire à voix haute un texte entrant dans les préoccupations d'une collectivité, pour qu'elle y prenne un plaisir. Ainsi le contact entre l'auteur et l'auditeur s'établit par l'intermédiaire d'un lecteur;
- après lecture, susciter une discussion entre les auditeurs, permettant de leur faire mieux situer les thèmes et les thèses du livre et amenant les auditeurs à s'exprimer oralement sur ce qu'ils ont ressenti à l'audition du texte;
- montrer aussi grâce à la discussion qu'il existe plusieurs manières de lire et de comprendre un texte, ce qui est l'aspect pédagogique de la veillée, pour donner aux lecteurs une meilleure méthodologie afin de tirer un profit de ce qu'ils lisent;
- enfin, amener les auditeurs à lire d'autres livres du même auteur ou traitant du même thème (le prêt de ces livres se faisant « à chaud » sitôt après la veillée).

Il est évident que cette méthode dont l'association Peuple et culture est l'inventeur et le diffuseur s'adresse particulièrement à des non-lecteurs pour les réadapter au livre sous l'angle du plaisir qu'on en reçoit. Elle peut néanmoins satisfaire des lecteurs dont le choix se limite à des textes connus, en éveillant leur curiosité à d'autres œuvres ou à d'autres auteurs. Cette méthode très simple et très peu coûteuse, doit être pratiquée auprès d'individus réunis en collectivité pour des motivations précises (travail, loisirs...) le livre entrant ainsi dans leurs activités habituelles comme un élément extérieur de détente. Une lettre présentée à la fin de l'article en annexe III permettra de mieux comprendre toute la portée de ce type d'animation. Il n'est donc pas question d'inviter les individus à se rendre à la bibliothèque pour assister à un spectacle, mais d'aller vers eux, là où ils se trouvent, formant une collectivité précise, réunie selon des structures le plus souvent volontaires. D'autre part, la méthode de la veillée-lecture peut être modifiée ou étendue à des ouvrages documentaires. Dans ce domaine, rien ne doit être rigide.

Ce type d'animation doit-il être pris en charge par la bibliothèque ? Dans un premier temps, cela est nécessaire, car il faut donner l'impulsion initiale; cependant les collectivités concernées doivent prendre très rapidement le relais, pour éviter à la bibliothèque de disperser ses forces dans des opérations ponctuelles. On en revient alors au problème des stages de formation de « formateurs qui sont la solution la plus rentable, à condition de déboucher rapidement sur l'expérience pratique. Ces animations, disons-le pour finir, concernent plutôt un public d'adolescents et d'adultes, car elles demandent un effort d'attention prolongé dont les enfants seraient incapables. A ce niveau, un autre type d'action est possible : c'est l'histoire racontée, dont nous avons déjà parlé.

Les méthodes qui permettent de réaliser ce travail d'animation sont essentiellement non-directives : le thème de chaque stage est précisément fixé au départ; à l'intérieur de ce thème, chaque remarque, chaque idée individuelle est inscrite à la vue de tous, sur des tableaux de papier, pour être soumise au groupe. C'est donc le groupe (les animateurs en faisant partie, mais agissant surtout comme provocateurs) qui fait progresser la réflexion. En effet, les participants aux stages sont invités à faire un effort volontaire de communication, dans un souci démocratique (pour que chacun apprenne à s'exprimer et à écouter l'autre, phénomène qui devrait se produire dans toute lecture). Nous essayons ainsi de dépasser le niveau de la lecture individuelle qui ne peut être pratiquée avec profit, c'est-à-dire dans un sens critique, que par certains. Ajoutons pour finir que ces méthodes sont particulièrement adaptées à la dispersion du public d'une bibliothèque centrale de prêt.

D'autres animations peuvent être ainsi entreprises selon ces méthodes : elles ne partent pas du livre, mais elles y ramènent.

B. Autres animations.

La Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe a pu à plusieurs reprises, s'associer à des animations musicales ou théâtrales, à l'occasion de concerts ou de représentations, en s'efforçant de toujours donner une place au livre dans ces manifestations. La motivation pour lire est sans doute plus lointaine, mais reste comprise dans la promotion culturelle de l'individu. Ces activités ont plus de « prestige » que les précédentes et ne peuvent être réalisées qu'en collaboration avec de nombreuses collectivités plus spécialisées. Elles relèvent donc à la fois de la publicité (associer la bibliothèque à toutes les activités culturelles pour faire mieux connaître ses ressources) et de l'animation (la bibliothèque n'a pas un rôle unique qui est de prêter des livres, mais de redonner au livre sa place dans une culture vivante, dégagée de cadres formels trop étroits).

Les conclusions que nous pouvons apporter à une telle expérience sont multiples. Les quelques exemples qui sont donnés dans cet article montrent que nous n'avons pas voulu perpétuer l'image de marque du bibliothécaire érudit, administrateur, technicien mais développer la nouvelle fonction de bibliothécaire-animateur : c'est-à-dire, celui qui se préoccupe de rétablir les contacts humains grâce au livre, pour amener l'individu à inventer et à assumer sa vie quotidienne. Ainsi, ce qui nous préoccupe, est l'homme et le citoyen avant le livre et la lecture, qui ne sont que des moyens ou des étapes dans la formation des individus, l'action culturelle étant un tout. Bien sûr, un tel engagement nécessite de notre part un travail sérieux et honnête, pour ne pas substituer à la pression du réseau commercial et des séductions publicitaires, celle de la bibliothèque. Il est cependant nécessaire, auprès des lecteurs comme des non-lecteurs, de provoquer, de créer la motivation sans attendre qu'elle s'exprime : en cela, le bibliothécaire-animateur et son équipe doivent jouer un rôle « subversif » en admettant qu'il y a des « viols nécessaires ». Dans ce domaine, une certaine forme de provocation est un élément moteur qui permet de déceler chez les individus les blocages d'ordre affectif ou intellectuel qui les empêchent d'accéder au livre.

Le bibliothécaire ne doit pas agir au hasard, mais organiser son travail en tenant compte du choc en retour : il ne suffit pas de créer des motivations, de susciter des demandes, il faut pouvoir les satisfaire. Or ces méthodes d'approche du livre révèlent tout à coup des besoins immenses qui risquent de submerger la bibliothèque, si elle ne s'est pas préparée à y répondre. Nous ne pouvons risquer de jouer les « apprentis sorciers », mais cependant nous devons, pour faire reconnaître de nouvelles méthodes et conceptions de travail, prouver d'abord le bien-fondé de leur existence et de leur utilisation.

Ces méthodes font appel à une culture approfondie de la part du bibliothécaire-animateur, mais surtout à une connaissance de la sociologie, de la psychologie individuelle et de la psychologie des groupes et, dans certains cas à des connaissances en psychanalyse. Il va sans dire que le bibliothécaire peut acquérir ces connaissances par lui-même, mais qu'il lui sera encore plus profitable de s'entourer dans son travail de spécialistes de ces questions, envisageant la lecture comme un facteur de développement ou même comme une thérapeutique permettant de réintégrer des individus au corps social auquel ils appartiennent, en les invitant à agir.

Le livre doit en effet proposer à l'individu, des actions possibles dans sa vie quotidienne, qui le feront progresser dans ses rapports avec les autres au lieu de l'enfermer dans une évasion factice, où les problèmes sont esquivés, ce qui le conduit à créer un monde imaginaire sans lien avec la réalité. Ce hiatus grave que nous avons constaté au niveau de la littérature enfantine dans laquelle on oppose trop souvent merveilleux et réalité (la réalité ne peut-elle aussi être merveilleuse ?) conduit finalement l'adulte à un isolement préjudiciable à son développement. Que dire quand il s'agit de l'enfant ?

Les valeurs positives ou négatives, véhiculées par le livre, nous ont amenés à constater qu'il n'existait pas de livre neutre, de livre anodin, et que l'on pouvait donc accorder au livre une fonction « politique »; c'est-à-dire que par la lecture, l'individu pourra être convié ou non à participer à sa propre vie, à celle de la cité, de son pays, par une meilleure connaissance de lui-même, des autres et du monde. Nous le disions au début de cet article, lire avec profit, c'est pouvoir comparer des textes puis des expériences et, au-delà, des actes. Si la bibliothèque n'aide pas l'individu à agir en tant que responsable, elle n'aura rien fait. C'est en cela qu'elle ne doit se désintéresser de quiconque, lecteur ou non-lecteur, et amener tous les individus à la « majorité » par le livre.

Annexe I

I. Investissement en matériel :

Un duplicateur à stencils. Prix moyen 1973 ..... 5 200,00 F
Un graveur électronique de stencils plastiques. Prix moyen actuel .. 8 000,00 F
Un photocopieur pour la reproduction éventuelle d'illustrations. Prix 1968 ............................................... 1 248,00 F
Une agrafeuse à pédale. Prix 1968 ..... 992,92 F
TOTAL 15 370,92 F

2. Fonctionnement :

Pour un numéro de 20 pages : 1 200 exemplaires.
I 200 couvertures cartonnées imprimées dessus et dessous....... 315,49 F
24 paquets de 500 feuilles (force 80 g) : 24 X 17,56 F........... 420,44 F
7 tubes d'encre noire : 7 X 17,44 F ........................... 122,08 F
20 stencils plastique : 20 X 1,94 F ........................... 38,80 F
TOTAL 896,8I F

Soit pour une année à six numéros : 6 X 896,81 F............... 5 380,86 F

3. Nombre d'heures de travail pour la réalisation d'un numéro :

(compte non tenu des heures individuelles de lecture des textes retenus pour analyse, ces lectures se faisant en dehors de la bibliothèque)

Réunion préparatoire (choix du thème et des livres à résumer) ................ 2 heures minimum
Établissement des articles, lecture et corrections en groupe ................. 5 heures minimum par article
Réalisation de la maquette ............ 16 heures minimum
Tirage de la publication .............. de 6 à 10 heures selon les maquettes
Assemblage et agrafage ............... 12 heures

Soit un minimum de 41 heures de travail dans la bibliothèque, réparties sur 3 à 4 semaines.

Annexe II

Liste des stages de formation de « formateurs » organisés par la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe depuis 1970.

1970

25 octobre 1970 : La lecture et les jeunes (l'hebdomadaire, le montage poétique, enquête sur la lecture réalisée au Mans, problèmes internes des dépôts du bibliobus). (30 participants.)

1971

27 et 28 février : Le livre parlé ou comment animer une veillée autour d'un livre et aux moindres frais. Suivi d'une veillée-lecture consacrée aux Petits enfants du siècle de Christiane Rochefort. (10 participants.)

24 et 25 avril : Montage audio-visuel autour du livre pour les jeunes. (18 participants.)

27 et 28 novembre : Le livre parlé avec trois présentations de livres en veillée-lecture : Le Dernier des Justes de Schwartz-Bart, Une Journée d'Ivan Denissovitch de Soljénitsyne, Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli. (18 participants.)

1972

29 et 30 janvier : Le Conte « ouverture sur la vie » ou réflexion sur la littérature enfantine. (52 participants.)

18 et 19 mars : Comment animer une veillée autour d'un livre et aux moindres frais. Stage spécialement consacré aux élèves bibliothécaires de l'École nationale supérieure de bibliothécaires avec présentation du livre de Jacques Roumain Gouverneurs de la rosée. (II participants.)

15 et 16 avril : Le livre parlé avec la participation des écrivains et animateurs Benigno Cacérès et Georges Jean. Présentation en veillée du livre de Benigno Cacérès La Rencontre des hommes. (20 participants.)

18 et 19 novembre : Le livre parlé. Présentation en veillée de La Guerre des boutons de Louis Pergaud et de Jeantou le maçon creusois, livre pour enfants. (26 participants.)

1973

17 et 18 février : Entraînement à la prise de parole s'adressant à toutes les personnes ayant à établir des relations avec un public. (14 participants.)

Le reste de l'année a été occupé par la préparation et la réalisation du stage national Animation autour du livre du 16 au 20 avril et des 29 et 30 novembre. Ce stage rappelons-le a été organisé par la Direction des bibliothèques et de la lecture publique et l'École nationale supérieure de bibliothécaires en prenant comme point de départ l'expérience d'animation de la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe.

Tous ces stages ont pu être réalisés grâce à la collaboration du Service départemental de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs en la personne de son assistant, M. Jean-Paul Berthet.

Annexe III

Lettre d'une participante aux stages de formation de « formateurs » de la Bibliothèque centrale de prêt de la Sarthe, relatant une expérience de veillée-lecture.

Je t'écris pour te donner des nouvelles d'une soirée-lecture que j'ai organisée à l'Institut X... Tu avais demandé qu'on te tienne au courant des résultats de notre expérience. La mienne est spécialement réussie et je t'en fais part.

L'Institut est un hôpital psychiatrique. Mon auditoire comportait des pensionnaires de mon pavillon (30 malades)... des gens intellectuels et lettrés : j'ai présenté cette soirée dans le cadre d'une animation de veillée, avec une affiche posée 15 jours à l'avance, avec l'aide pour la discussion d'un collègue infirmier (étudiant en sociologie). Il s'agissait bien sûr des Petits enfants du siècle de Christiane Rochefort.

La plupart des pensionnaires sont venus me demander des explications au préalable. Je n'ai obligé personne à venir, mais le feu dans la cheminée du salon, les bougies pour éclairer le livre, les fauteuils en rond, bref, l'insolite, en a réuni 25, 3 assez mal ne faisant qu'entrer et sortir; un peu gênant pour la lecture mais ça me permettait de faire des pauses respiratoires plus longues !

Le sujet du livre a vivement intéressé l'éventail d'âge des 25 présents - de vingt à soixante-huit ans - des pères, des mères, des célibataires, les plus vieux, les plus jeunes. Tous ont été très attentifs et sont restés sur leur chaise l'heure qu'a duré la lecture (chose à peine croyable!) Pour les 45 minutes de discussion, certains n'ont pu tenir.

La discussion a été très animée, pour des gens qui ont des problèmes de relations, c'était fameux! Chacun s'est reconnu, retrouvé, avec son enfance, ou sa vie actuelle, certains étaient très remués (une malade a un fils aux arriérés, mais elle a bien supporté le passage).

La discussion a pris une allure inattendue au sujet du bonheur. Une institutrice ayant dit que l'ouvrier de chez Renault était sûrement plus heureux qu'eux, car il est content de rentrer voir sa télé le soir... La discussion a tourné sur la production et la consommation, l'industrialisation, autour du bonheur dont discute la famille communiste dans le livre. Elle s'est même politisée à la fin, mon collègue étant militant syndical.

Le lendemain, on en parlait encore, et depuis 8 jours, on y fait allusion à de nombreux moments de la journée. Par exemple, quand quelqu'un monte sur les pelouses, c'est « Respectez et faites respecter », termes du livre. Le médecin du pavillon a demandé à lire le livre, car elle se sentait exclue des discussions sur ce sujet. Une socio-thérapeute m'a demandé de l'initier à cette technique, car le bruit s'est répandu au niveau de l'Institut, où on est très réceptif aux loisirs nouveaux. Ces collègues stagiaires m'ont demandé aussi la technique.

Bref, c'est le succès, inattendu à ce point-là, sur toute la ligne. Bien entendu, les pensionnaires vont acheter et lire le livre en entier. Ils me demandent une autre soirée.

Je me suis abonnée à Peuple et culture, car cette technique d'animation m'intéresse de plus en plus, d'autant que je n'ai pas eu de problèmes vocaux ni respiratoires ! Ma façon de procéder n'entrait pas dans le système appris; je n'ai certes pu capter le regard de tout le monde (j'étais loin des 15 maximum!), mais tous ces visages attentifs, dans le contexte de la maladie mentale, étaient très émouvants. Je te remercie de m'avoir appris et fait aimer cette technique qui me sert dans mon travail.