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La Direction des bibliothèques et de la lecture publique et les bibliothèques de France

Étienne Dennery

Au moment où les associations nationales de bibliothécaires du monde entier se réunissent à Grenoble, j'ai souhaité que, dans un numéro du Bulletin, plusieurs de mes collaborateurs puissent expliquer à nos amis étrangers, l'organisation et le fonctionnement en France des différentes catégories de bibliothèques.

L'un des premiers traits de cette organisation est de comporter, au Ministère de l'Éducation nationale, une direction. Une direction de création récente, puisqu'elle date de l'immédiat après-guerre, mais dont le but essentiel est d'harmoniser, dans l'ensemble du pays, l'activité des différentes bibliothèques.

Sans doute cette harmonisation n'est-elle pas complète.

Beaucoup de bibliothèques, en France, ne relèvent pas de la direction. C'est le cas, bien entendu, des bibliothèques privées, dont beaucoup, telles par exemple les bibliothèques d'entreprises, peuvent être très importantes. C'est le cas également de services publics, tels ceux de la ville de Paris, qui chérissent l'autonomie par tradition. C'est le cas des bibliothèques parlementaires, de celles de quelques grandes écoles, et surtout de celles d'administrations qui ne dépendent pas du Ministère de l'Éducation nationale, bien que les directeurs de plusieurs d'entre elles (au Conseil d'État, à la Cour de Cassation, à la Cour des Comptes, à l'École de Guerre ou à l'École des Mines par exemple) soient des fonctionnaires détachés du corps des bibliothécaires.

Les bibliothèques qui ressortissent de la direction en relèvent en fait à des degrés différents. Des raisons administratives, historiques, politiques même expliquent ces particularités. A l'égard des Bibliothèques municipales, qui sont depuis la Révolution l'instrument essentiel de la lecture publique urbaine, l'État joue, par ses subventions, un rôle d'incitation et de soutien; une cinquantaine d'entre elles, qui sont « classées » sont en outre dirigées par un personnel d'état; mais elles sont alimentées essentiellement par des crédits municipaux. A l'opposé, les Bibliothèques centrales de prêt, qui desservent les campagnes et les petites communes à l'aide de bibliobus, dans 66 départements, sont gérées directement par la direction. Les bibliothèques universitaires jouissent pour leur part, depuis l'application, toute récente, de la loi d'orientation de l'enseignement supérieur, d'un régime intermédiaire, avec un directeur nommé, qui dirige, et un conseil de bibliothèque élu, qui administre. Quant aux Bibliothèques de grands Établissements, celle de l'Institut ou la Mazarine, celle du Muséum ou de l'Académie de Médecine, elles bénéficient de crédits de la direction, qui nomme leur personnel, mais sont rattachées administrativement à l'institution à laquelle elles appartiennent. La Bibliothèque nationale est elle-même considérée comme un grand établissement public autonome à caractère administratif. Elle est la plus riche et la plus prestigieuse de toutes les bibliothèques françaises.

Dans cette grande tâche d'harmonisation, la Bibliothèque nationale joue, avec la Direction, un rôle prééminent. Elle gère en fait beaucoup d'activités d'intérêt commun à tous les établissements. Elle assure le fonctionnement du Dépôt légal. Elle produit, toutes les semaines, de conserve avec le Cercle de la Librairie, la Bibliographie de la France. Les deux catalogues collectifs, l'Inventaire permanent des périodiques étrangers en cours, et le Catalogue collectif des ouvrages étrangers, ont été conçus à la direction, mais sont abrités par la bibliothèque qui en assure le fonctionnement. Le Service des prêts entre bibliothèques et le service des Échanges internationaux, qui sont des services ministériels, sont dirigés par des conservateurs en chef et des conservateurs de la Bibliothèque nationale. La direction et la bibliothèque tirent toutes deux avantage de cette intime coopération. La direction profite largement pour sa part et notamment sur le.plan de la gestion, de cette collaboration avec un établissement autonome. Ce dernier, avec ses riches collections, lui sert souvent d'organe technique d'exécution : certaines activités comme la photographie des documents précieux, la restauration des livres, le prêt entre bibliothèques, la préparation des grandes expositions, par exemple, sont forcément plus efficaces si elles se poursuivent au voisinage des collections les plus importantes. De son côté, la bibliothèque est, grâce à la direction, reliée beaucoup plus directement à son ministère de tutelle. Sans doute des conflits d'attribution pourraient-ils s'élever entre la direction suzeraine et son grand vassal. Mais ces conflits sont aujourd'hui inconcevables, puisque le directeur des bibliothèques est aussi, depuis 27 ans, l'administrateur général de la bibliothèque. L'œuvre d'unification a d'ailleurs largement progressé. Les services de la direction vers lesquels convergent les rapports et les informations relatives aux bibliothèques françaises, transmettent les demandes budgétaires, répartissent les crédits et les emplois entre les établissements qui, nous l'avons vu, relèvent à des degrés divers, de l'État. Mais la tâche de la direction va plus loin. Elle est d'ordre technique aussi bien qu'administratif. La direction s'ocupe de la formation du personnel, dont elle a défini les statuts et pour laquelle elle a créé une École nationale supérieure de bibliothécaires. Elle veille au développement des différentes catégories d'établissements auxquels elle apporte une aide non seulement financière, mais encore technique, notamment dans le domaine de la construction. C'est la direction qui a mené, en 1967, l'étude sur le développement de la lecture publique et a commencé à faire appliquer les conclusions du rapport qui en a résulté. C'est elle qui défend les intérêts des bibliothèques lors de la préparation des plans. Pour la première fois, lors de l'élaboration d'un plan, du 6e en l'occurrence, un groupe d'étude des bibliothèques a été formé dans le cadre d'abord du Ministère de l'Éducation nationale, puis dans celui du Commissariat au Plan, pour élaborer, discuter, et finalement adopter dans ses grandes lignes, un plan qui a été, pour l'ensemble, incorporé à celui de l'Éducation nationale.

L'utilisation de l'informatique a rendu l'unification du travail de plus en plus nécessaire. Des travaux étaient jusqu'à ce jour accomplis de ci de là, parfois sous une impulsion officielle: la publication à Paris, d'un catalogue automatisé des périodiques étrangers, l'étude, à la Bibliothèque nationale, de l'automatisation de la Bibliographie de la France, qui sera bientôt réalisée, celle du catalogage à l'Université de Grenoble, celle de l'informatique documentaire, et celle aussi des acquisitions à la Bibliothèque publique d'information du plateau Beaubourg. Un bureau pour l'automatisation des bibliothèques a été créé auprès de moi en 107I, dirigé par des bibliothécaires et pourvu d'informaticiens et de programmeurs qui travaillent sur des analyses faites par les services eux-mêmes. Tous sont des hommes jeunes. Des buts ambitieux leur ont été fixés, mais qui ne semblent plus aujourd'hui hors de portée : telle la préparation d'un Catalogue national centralisé, grâce à la mécanisation du catalogage, à l'établissement d'une bibliographie courante française et à l'échange d'enregistrements magnétiques avec les autres nations; telle la mise en place de réseaux d'information ; telle aussi l'amélioration de la gestion des bibliothèques, notamment des communications, des acquisitions, du contrôle du Dépôt légal et éventuellement des échanges internationaux. Dans beaucoup de pays, les bibliothèques ont de grandes difficultés à travailler en commun, du fait de leur autonomie et des modalités différentes de leur fonctionnement. Avec leur organisation actuelle autour d'une direction de ministère unique et de la Bibliothèque nationale, qui regroupe les services techniques et les instruments de travail, tels la Bibliographie de la France ou les catalogues collectifs, les bibliothèques françaises fonctionnent déjà sous forme de réseau et sont relativement bien préparées à réaliser leur tâche nouvelle.

L'automatisation des bibliothèques est actuellement avec les possibilités qu'elle apporte, en même temps que le développement de la Lecture publique et la remise à niveau du fonctionnement des bibliothèques universitaires, au cœur même des préoccupations de la Direction, et de la Nationale son fidèle soutien.