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La semaine du livre pour enfants « Au carrefour de l'école et de la vie » du 1er au 8 juin 1972 à Melun

Christiane Clerc

A l'initiative de la Bibliothèque centrale de prêt de Seine-et-Marne, une semaine d'animation a été consacrée au livre pour enfants du Ier au 8 juin 1972 dans les établissements scolaires de Melun et des communes environnantes. Conçue comme un témoignage des expériences de clubs de lecture suscitées par la bibliothèque dans les écoles primaires du département avec l'appui de l'inspecteur d'Académie, cette manifestation s'est inscrite tout naturellement dans la perspective de l'Année internationale du livre. Il s'agissait de sensibiliser les parents et les éducateurs aux richesses de l'actuelle littérature de jeunesse susceptible de devenir, par le biais d'une approche curieuse et vivante un stimulant privilégié de l'imagination créatrice des enfants.

Les activités de chacune des journées du Ier au 8 juin ont été centrées autour de grands thèmes génériques, arbitrairement délimités, afin de mettre l'accent sur les points essentiels d'une production dont l'ampleur et la qualité sont souvent mésestimées par le grand public, à savoir le conte, la poésie, le documentaire, la fiction romanesque, le livre d'image. Pour illustrer ces thèmes il a été fait appel très largement au dévouement des instituteurs et à l'ingéniosité de leurs élèves qui ont aménagé leur tiers temps pédagogique de l'année en fonction des activités de club de lecture axées sur Barbapapa, Fleur de Lupin, Le Petit Prince, Les Voyageurs sans souci, Le Perroquet d'Americo, ou encore Le Lion de J. Kessel. L'ensemble de ces lectures originales, restituées selon les techniques les plus variées de « Livre vivant » a été confronté à la faveur de rencontres inter-classes auxquelles parents et éducateurs étaient conviés.

Afin de faciliter le déplacement des publics concernés, les manifestations se sont déroulées dans l'après-midi en divers lieux, écoles, salles des fêtes, bibliothèque, foyers de jeunes travailleurs à Melun, Le Mée, Cesson et Vert-Saint-Denis. Elles ont été inaugurées sous le signe du conte par Bruno de la Salle qui a su donner le ton de la communication affective - prélude aux premiers échanges décisifs entre le livre et l'enfant - en utilisant avec bonheur toutes les ressources de l'expression corporelle et audiovisuelle : effets conjugués de la voix, des gestes, des images projetées sur un écran et des sons tirés d'une étrange structure de métal, de plastique et de verre.

Ce même langage a été repris d'instinct par les élèves, du cours préparatoire au cours moyen, pour exprimer leur interprétation très libre des ouvrages examinés en club de lecture : théâtre de marionnettes pour Les Voyageurs sans souci, montage audio-visuel sur diapositives et bandes magnétiques pour Barbapapa, Le Petit Prince, Le Perroquet d'Americo, Le Lion, bande dessinée sur rétro-projecteur pour Fleur de Lupin, jeu dramatique pour un épisode « clef » du Lion ou les aventures de Barbapapa.

Invités à découvrir le cheminement de leurs livres à travers l'imagination des jeunes lecteurs, les écrivains tels Marcelle Lerme Walter, Huguette Pirotte, Annette Tison et Taylus Taylor ont engagé avec un auditoire curieux et enthousiaste un dialogue animé en présence des parents et des éducateurs. Ces derniers étaient appelés à réfléchir sur les activités des journées au cours de conférences-débats nocturnes prises en charge avec un remarquable dévouement par des spécialistes de la littérature enfantine, auteurs comme M. Lerme Walter et H. Pirotte, critiques et essayistes comme Isabelle Jan, J. P. Gourevitch, Raoul Dubois, Germaine Finifter ou Marion Durand accompagnée de M. Fabre éditeur de l'École des loisirs et de Véronique Lory libraire des Trois Hiboux au Bon Marché.

D'aussi prestigieuses interventions auraient mérité sans aucun doute une assistance plus nombreuse que ne l'a permis une période trop fébrile de fin d'année scolaire. Elles n'en ont pas moins permis de féconds échanges de vue et notamment la remise en cause de préjugés tenaces en matière de « culture » à transmettre à l'enfant.

Avant d'esquisser dans ses grandes lignes un bilan de cette « semaine » bien remplie, il convient de souligner qu'elle a été réalisée avec « les moyens du bord » dans le cadre du fonctionnement normal de la Bibliothèque centrale de prêt de Seine-et-Marne. Son organisation doit beaucoup par conséquent à la courtoisie des autorités locales, à l'appui des Inspecteurs départementaux de l'Éducation nationale et de l'Inspecteur d'accadémie, à la participation active des élèves et de leurs enseignants, aux animateurs de la Fédération des œuvres complémentaires de l'École laïque de Seine-et-Marne et surtout à la bonne volonté des conférenciers dont les analyses pertinentes ont enrichi l'apport expérimental des clubs de lecture. Elle est en ce sens une étape encourageante dans la poursuite d'une politique de concertation au niveau des institutions culturelles associées très étroitement à leurs usagers, enfants ou adultes.

Au risque d'appauvrir la substance des débats qui ont jalonné la « semaine » on en retiendra quelques points essentiels :
- A l'occasion d'une exposition de livres pour enfants, Germaine Finifter, animatrice de la revue Livre Service Jeunesse, a familiarisé les parents avec une production libérée des contraintes commerciales ou didactiques mais adaptée aux capacités sensibles et intellectuelles des jeunes lecteurs et suffisamment actuelle pour entraîner leur adhésion critique.
- Pour la défense et l'illustration du merveilleux, Marcelle Lerme Walter s'est attachée à démontrer le rôle du conte dans la maturation affective de l'enfant dont l'activité imaginaire compensatrice préfigure les jeux de son intelligence.
- La recherche du style dans la littérature de jeunesse conduit selon Isabelle Jan la plupart des éducateurs à privilégier arbitrairement quelques écrivains classiques, modèles du « bien écrire ». Il faudrait démythifier la notion de littérature au bénéfice d'une parfaite neutralité de ton, tendant à valoriser la matière brute du récit.
- J. P. Gourevitch s'est inscrit en faux contre la tradition narrative. Il n'est pas de meilleur moyen pour désacraliser le livre que de démonter le mécanisme de la création littéraire. D'où l'apparition, sur le marché de l'édition de poèmes d'enfants dominés par les jeux de langage ou l'expression fragmentaire d'une émotion individuelle. La libération de cette fonction créatrice répond nécessairement à la contrainte des modèles culturels.
- L'intérêt le plus évident du jeune public s'exerce sur la production documentaire. Raoul Dubois a analysé le phénomène en termes nuancés dénonçant en particulier les abus commerciaux dus à l'utilisation individuelle, souvent passive par les enfants de ce type d'ouvrage dont les parents ne contestent pas la valeur « instructive ». L'exploitation pédagogique des documentaires dans les classes dites d'éveil devrait susciter une réflexion critique de nature à améliorer la qualité de la vulgarisation scientifique. L'ampleur des besoins en la matière revient à poser le problème des bibliothèques, seules en mesure de fournir un fonds suffisamment encyclopédique et adapté aux divers niveaux de compréhension.
- En matière de livre d'images pour les plus jeunes Marion Durand a insisté sur les critères de lisibilité liés aux rapports entre le texte, l'illustration et les possibilités intellectuelles et sensibles de l'enfant. Elle a rappelé également l'importance de la période de pré-lecture au cours de laquelle le livre objet affectif pénètre dans l'environnement familier du tout-petit. Une grande diversité dans l'esthétique et le contenu des albums est par ailleurs souhaitable pour ne pas fausser la formation du goût chez l'enfant. L'album bon marché, souple, de petites dimensions, réaliste dans sa conception de l'image et du récit ne s'oppose pas au produit de recherche très élaboré du point de vue artistique et poétique.
- Si le choix et la variété des ouvrages ne suffisent pas à stimuler l'intérêt des enfants pour la lecture, l'éducateur peut utiliser les techniques d'animation éprouvées dans les clubs de « Livre vivant ». Les formules ne manquent pas ainsi que l'ont exposé dans le cadre de la « semaine » les conseillers techniques pédagogiques à la « Jeunesse et aux Sports », MM. Audejean et Bigot ainsi que Mme Vedrennes

Mais bien que la participation des animateurs locaux de la Ligue de l'enseignement ait contribué à la réussite des montages audio-visuels et à celle d'une étonnante scène d'expression corporelle, la plus grande part de création a été laissée à l'initiative heureuse des élèves amenés à approfondir les aspects les plus nuancés de l'ouvrage mis en vedette. Les enseignants concernés ont pour leur part renoncé à la tentation inévitable de transformer le livre pour enfant en support pédagogique de l'enseignement du français ou de toute autre discipline selon une démarche trop systématique.

Non plus exercice scolaire mais activité d'éveil par excellence, librement consentie, la lecture est en définitive une entreprise de communication solitaire avant d'enrichir les dialogues dont la substance déborde largement le cadre de la classe et, à la limite, le livre lui-même.

C'est la conclusion importante qui se dégage de la Semaine melunaise du livre pour enfants. Si les publics concernés y ont été sensibles, la Bibliothèque centrale de prêt de Seine-et-Marne aura atteint son principal objectif.