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Le fonds Le Senne à la Bibliothèque nationale

Jean-Pierre Seguin

Eugène, Jean-Napoléon Le Senne, mort à Paris en septembre 1938 à l'âge de 92 ans, était le fils d'un juge de paix parisien, ancien avocat à la Cour d'appel. Tandis que l'un de ses frères, Camille, devenait homme de lettres, lui-même, comme son autre frère Charles qui fut avocat et député, fit des études de droit, avant d'entrer à la Compagnie d'assurances « l'Union-Vie », dont il devint en fin de carrière le directeur-adjoint. S'intéressant en outre vivement à l'histoire, et en particulier à celle de Paris, il prit une part notable aux activités de plusieurs sociétés, dont la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, la Société historiqtce et archéologique du VIIIe arrondissement et La Cité. Il y fréquentait assidûment Henri Martin et Paul Jarry. Il fut président du Vieux-Montmartre.

Cependant, plus qu'érudit à proprement parler, Eugène Le Senne, qui n'écrivit guère qu'une dizaine de courtes études, fut un collectionneur. Il alliait à sa passion pour les livres un goût très vif pour la marche à pied. Tous les jours, nous a raconté sa petite-fille, Le Senne quittait son appartement du boulevard Haussmann, situé juste en face de celui qu'occupait Edgar Mareuse, cet autre collectionneur fameux, pour s'en aller le long des quais faire sa provision de livres. Il se rendait aussi fréquemment chez son fournisseur et conseiller habituel, le libraire Lucien Gougy, 5, quai de Conti, où il retrouvait beaucoup d'autres amateurs et des écrivains, notamment Maurice Barrès.

Ayant commencé à collectionner à l'âge de 17 ans, Eugène Le Senne n'avait pas trop de toutes les pièces de son très vaste appartement pour y loger ses livres lorsqu'il décida, en 1924, - il avait alors 78 ans - d'en faire don à la Bibliothèque nationale. Cependant, ce ne furent pas ces contingences qui l'y poussèrent, mais la réflexion qu'il fit sur le sort qu'auraient après sa mort les livres qu'il avait tant aimés.

Il avait en 1914, puis en 1915, éprouvé d'immenses douleurs lorsque ses deux fils, Émile et Jean, furent tués à l'ennemi. La perte du premier fut, en ce qui regarde le sort de sa bibliothèque, certainement déterminante. En effet, marqué par un goût très vif pour la littérature, Émile avait déjà publié un roman et un recueil de poèmes. Il avait surtout témoigné d'une grande curiosité pour l'histoire de Paris. Il s'était essayé en particulier, en 1908, dans le Bulletin de la Société historique et archéologique des VIII° et XVII° arrondissements de Paris, à retracer la vie de la fameuse Madame de Païva.

Ses fils disparus, Eugène Le Senne pensa que, sa collection risquant d'être un jour dispersée, le mieux était d'en léguer la totalité à la Bibliothèque nationale.

La décision d'acceptation du legs fut prise le 22 février 1924. Les modalités n'avaient pas été établies sans examen : non seulement Eugène Le Senne avait entendu réserver en sa faveur le droit à l'usufruit de sa collection jusqu'à sa mort, mais encore et surtout, il avait demandé que sa collection formât « à perpétuité » un fonds spécial sous le titre de « Fonds Le Senne ».

A la Bibliothèque nationale, où le nombre des livres rend leur classement si complexe, on hésite à bon droit, pour des raisons d'ordre et de rapidité dans les communications, à constituer des fonds dont les cotes ne s'inscrivent pas parmi celles des grandes séries méthodiques traditionnelles. Au Département des imprimés en particulier, il existe très peu de collections que la particularité et l'unité de leur sujet ou leur richesse exceptionnelle ont tenues à l'écart de ces séries.

L'Administration estima que celle d'Eugène Le Senne, qu'elle fit expertiser, y avait droit à plusieurs titres. Le nombre des ouvrages 1 était considérable : 25 ooo environ. Beaucoup d'entre eux pouvaient être tenus pour précieux. Surtout, ils offraient tous un lien commun : leur unique sujet, l'histoire de Paris et de ses « dépendances ». Et cette spécialité présentait l'intérêt d'être de celles dont se préoccupent le plus les usagers du Département des imprimés à la Bibliothèque nationale. La fréquence des communications est dans cette matière telle que l'usure des livres rendait souhaitable la constitution d'un fonds spécial, hors des doubles à proprement parler, et regroupant dans les magasins mêmes des livres dont cependant les 9/I0e s'y trouvaient déjà en un exemplaire, notamment dans la série Lk7, consacrée à l'histoire locale.

On poursuivait un autre but. En 1872, Jules Cousin avait fait don à la ville de Paris d'une collection de 6 ooo volumes et de 10 ooo estampes relatifs à son histoire. Cette collection, qui se trouve à l'origine de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, avait été cataloguée selon un cadre méthodique comprenant 160 séries, qui constituaient « le plan d'une cité des livres ordonnée selon les grandes lignes de l'histoire parisienne » 2. On voit bien quels services pouvait rendre aux chercheurs spécialisés un classement de cet ordre. Et de fait, il est utile aujourd'hui encore.

L'intérêt présenté par ce cadre de classement avait déjà poussé en 1928 le rédacteur du catalogue de la bibliothèque d'Edgar Mareuse, - catalogue qui ne comportait pas moins de 12 427 notices - à adopter le plan imaginé par Victor Cousin. Il était logique et souhaitable que l'on s'en inspirât aussi à la Bibliothèque nationale pour le catalogue-matière du fonds Le Senne, qui reprend, pour l'essentiel, l'ordre et la plupart des éléments du catalogue Cousin. Cependant, l'importance matérielle du fonds Le Senne, plus considérable que celle des fonds Cousin et Mareuse, les particularités de ce fonds, orienté un peu différemment des autres, et l'évolution des curiosités, ont poussé les rédacteurs du catalogue Le Senne à modifier, parfois profondément, le cadre primitif.

Dans le cadre initial, un élément est demeuré inchangé : l'intitulé des cent soixante séries, dont il eût été évidemment très dommageable de modifier la signification, à moins de renoncer à traiter en parallèle les catalogues de trois fonds de même nature.

La huitième division du catalogue Cousin par exemple, « Histoire des moeurs et des coutumes », qui comprenait onze sections et quinze séries numérotées de 73 à 83, devient dans le catalogue Le Senne la division IX et ne regroupe plus que quatre sections; mais elle conserve les séries 73 à 87. De même, l'ancienne division X: « Histoire civile et administrative », qui, comme on le verra plus loin, a été considérablement modifiée, demeure comprise entre les séries 107 et 135. Après la 160e série cependant, les rédacteurs du nouveau catalogue étaient libres d'en introduire d'autres, et c'est ce qu'ils ont fait, poussant la numérotation jusqu'au chiffre de 174.

A l'intérieur de l'ancienne numérotation des séries, les modifications qu'il était nécessaire d'introduire sont de deux sortes.

D'abord, on n'a pas craint d'apporter des changements dans le tableau des grandes divisions. Le chapitre « Population » par exemple, qui ne constituait sous le numéro 8 qu'une section de la division II « Histoire physique et naturelle » du catalogue Cousin, devient lui-même une division, la IIIe, développée en cinq sections chronologiques. Autre changement, beaucoup plus important : dans le cadre Cousin, la division X rassemblait sous le titre général « d'Histoire civile et administrative » dix sections assez disparates et imprécises; dans le nouveau cadre, cette série X a été scindée en trois : XI : Administration; XII : Histoire économique et sociale; XIII : Hygiène et assistance. On dénombre au total 16 divisions au lieu de 12.

De plus, les rédacteurs du catalogue, s'ils n'ont rien changé à la numérotation fondamentale des séries, ont fait éclater un grand nombre de ces séries en autant de sous-séries que l'exigeait la composition particulière du fonds Le Senne. Par exemple, on observera un souci d'une analyse plus détaillée dans les divisions « Histoire générale de Paris » et « Région parisienne », et l'addition d'une rubrique « Psychologie et sociologie du crime » au chapitre de la « Police » (142). Sous le numéro 85, qui désignait autrefois un « choix de romans de moeurs parisiens », on trouvera les « oeuvres littéraires, romans, poésies, satires et sermons... » réparties en quatre sous-séries envisageant ces principaux genres l'un après l'autre. Dans le souci d'être à la fois plus complet et plus précis, on a donc, comme cela s'est d'ailleurs pratiqué dans le fichier de la Bibliothèque de la ville de Paris, accru le nombre des subdivisions de la plupart des sections du cadre Cousin.

Les changements intervenus dans la langue au cours du XIXe siècle ont conduit à étoffer les anciennes désignations, ou à remplacer certains termes techniques, administratifs ou scientifiques par d'autres, mieux compris. La section 56 « Instruction publique » devient « Enseignement ». La section 7 « Service des eaux » qui comprenait les « pompes à feu », « la vente de l'eau... » regroupe aujourd'hui de façon plus prosaïque « l'alimentation en eau, les réalisations : puits, réservoirs, dérivations... et ingénieurs ». Certes, la modernisation du vocabulaire était nécessaire et bien prévisible en accord avec le développement des techniques. Mais, dans le souci du mot juste, certaines modifications s'imposaient-elles toujours ? On regrettera peut-être de voir les « sociétés joyeuses et bachiques » (série 82) se transformer en « cercles et associations récréatives », et les « gibets et guillotines » (n° 157) disparaître au profit de « supplices et exécutions capitales )) (n° 149).

Enfin, pour donner plus de souplesse au cadre Le Senne, les rédacteurs ont supprimé nombre de détails, tels dans la série 144 : les « traités et dictionnaires de police » ou, dans la série 124-125 : « Poste et voitures » devenue « Transports », l'énumération des différents moyens de locomotion, depuis les « fiacres, coches et diligences » jusqu'aux « aérostats ».

Pour simplifier encore et unifier le plan de classement, des regroupements s'imposaient. Ainsi le « Théâtre », qui occupait une place maîtresse dans la division « Fêtes et divertissements » (IX) est absorbé par la série plus générale des « Spectacles » (X). Si l'on distinguait anciennement les séries « Finances de la ville » « Impôts divers »... d'une part, rattachées à la « Municipalité de Paris » (Administration), et d'autre part « la finance à Paris » (Commerce), elles sont maintenant rassemblées dans la division « Histoire économique et sociale ».

Dans l'ensemble, les remaniements, tantôt profonds et tantôt superficiels, de l'ancien plan de l'histoire de Paris aboutissent à un cadre mieux structuré, plus développé, plus scientifique, tant au niveau de l'ossature qu'à celui du vocabulaire.

Il importe maintenant d'esquisser les grandes lignes et les traits saillants d'un « portrait » du fonds Le Senne.

D'abord, on l'a déjà dit, ce n'est pas la bibliothèque d'un érudit, mais celle d'un amateur, plus soucieux d'un plaisir pris au hasard des trouvailles que de la recherche persévérante du chercheur. Aussi serait-il facile d'énumérer les lacunes du fonds Le Senne, où ne se trouve par exemple aucun des périodiques publiés par l'Institut ou les Chambres de commerce, ni les comptes rendus des séances des Conseils généraux. Ces publications, savantes mais arides, importaient beaucoup moins à Le Senne que telle plaquette amusante et rarissime.

Il semble bien qu'Eugène Le Senne fut de ceux qui mettent toute leur passion dans la quête même de l'objet et s'en désintéressent un peu, quand ils l'ont possédé. Cela explique sans doute que le fonds apparaisse sur les rayons beaucoup plus comme une succession de livres dans les « conditions » les plus diverses, que comme une véritable collection d'amateur, où cet amateur aurait mis sa marque, grâce à des types de reliures préférées, par exemple. En fait, seul le joli ex-libris gravé par Vanteyne, qui ne figure que dans un petit nombre d'ouvrages, marque la personnalité du possesseur.

Son goût de la trouvaille poussait Eugène Le Senne aussi bien à l'emplette d'un journal ou d'une brochure de peu d'intérêt, qu'à l'achat d'un ouvrage important. Cependant, des livres rares et précieux, il n'en manque pas dans le fonds Le Senne, que nous devons citer, leur caractère hétérogène constituant une marque supplémentaire de l'absence d'unité de la collection.

Parmi les impressions du XVIe siècle, on remarque un très bel exemplaire qui appartint à Ambroise Firmin-Didot et fut relié en maroquin au début du xix siècle, des Ordonnances royaulx, imprimés par Jacques Nyverd en 1528. Plus rare encore, cette collection reliée en plein maroquin par Trautz-Bauzonnet et par Cuzin des Antiqnitez de Gilles Corrozet, dix éditions, dont la plus ancienne date de 1533. Notons enfin un recueil de trois rarissimes « Canards » imprimés à Lyon par Rigaud entre 1575 et 1586.

Si les XVIIe et XVIIIe siècles sont également bien représentés, ne fût-ce que par des éditions précieuses de Furetière et de La Bruyère, c'est aux livres des XIXe et xxe siècles que Le Senne réservait ses préférences. On trouve dans sa collection seize éditions originales ou très rares d'oeuvres de Balzac, l'exemplaire de Victorien Sardou de Notre-Dame de Paris (1836) dans une reliure en veau « à la cathédrale », avec lettre autographe de Victor Hugo. Les éditions illustrées sous cartonnage, qui font encore l'essentiel de la renommée du livre romantique, sont très nombreuses dans le fonds Le Senne, et généralement en bon état.

Quant aux « modernes», Eugène Le Senne faisait preuve d'un goût sûr mais, « classique », qui l'a malheureusement éloigné d'acheter les premiers grands livres de peintres. Au moins aimait-il les illustrations d'Auguste Lepère, de Louis Legrand, de Forain, de Raffaëlli et de Félix Vallotton, pour de grands textes contemporains comme ceux de Huysmans ou pour quelques-uns de ces livres de moeurs parisiennes comme les Paysages parisiens d'Émile Goudeau (1892), qui connurent tant de succès à la fin du XIXe siècle. Toutes ces impressions se trouvent en exemplaires « de tête », dans des reliures doubles en maroquin, dues à Marius Michel, à Carayon, à Canape, à Charles Meunier, à Lortic, etc...

Si d'aventure quelque thèse venait à être écrite sur la physiologie des grands possesseurs de livres, l'étude de la personnalité d'Eugène Le Senne vue à travers sa collection n'offrirait sans doute pas autant d'intérêt que celles du docte Huet, du raffiné Henri de Rotschild, ou du très savant et très sérieux Auguste Rondel. Elle offrirait cependant l'intérêt de profiler, face aux portraits impressionnants de ces chercheurs illustres, la silhouette plus familière d'un collectionneur guidé surtout par un plaisir qu'il fait encore partager aux amateurs de l'histoire de Paris.

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (1/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (2/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (3/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (4/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (5/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (6/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (7/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (8/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (9/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (10/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (11/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (12/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (13/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (14/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (15/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (16/17)

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Plan de classement du catalogue méthodique du fonds Le Senne (17/17)

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Index alphabétique du plan de classement (1/7)

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Index alphabétique du plan de classement (2/7)

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Index alphabétique du plan de classement (3/7)

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Index alphabétique du plan de classement (4/7)

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Index alphabétique du plan de classement (5/7)

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Index alphabétique du plan de classement (6/7)

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Index alphabétique du plan de classement (7/7)

  1.  (retour)↑  Le fonds de Senne compte 14646 cotes de livres et de périodiques, 211 cotes de brochures réunissant 2936 recueils et 312 cartes et plans. A quoi s'ajoutaient 2 5oo estampes conservées au Cabinet des estampes.
  2.  (retour)↑  Marcel Poëte. - Ville de Paris. Bulletin de la Bibliothèque et des travaux historiques, 1906, p. VIII.