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La Première salle de bibliothèque du Cardinal Mazarin et son architecte Pierre Le Muet

Knud Bøgh

Dans la Gazette des Beaux-Arts de décembre 196I M. André Masson a donné une description de la bibliothèque Mazarine en faisant état des connaissances qu'on avait à ce moment au sujet de son inventaire et des conjectures qu'on pouvait faire de l'ancien inventaire à partir du présent. Il y regrettait que la France n'eût pas eu au XVIIe siècle un grand architecte de bibliothèques. « Il n'y a pas eu en France pendant cette période, écrivait-il, d'architectes qui se soient penchés sur les problèmes relatifs aux bibliothèques avec autant d'attention que Borromini ou Christophe Wren, mais c'est un Français, Gabriel Naudé, qui a écrit le premier traité de bibliothéconomie où une place est réservée à l'architecture des bibliothèques. »

Mais est-il vrai que la France - à l'époque pays du progrès et modèle pour les autres États européens - était en retard dans ce domaine par rapport aux autres pays ? Il aurait été naturel que les grands collectionneurs de livres et en particulier le cardinal Mazarin et son bibliothécaire aient inspiré ou fait naître un architecte capable de construire une salle qui pût fournir un cadre à leurs riches collections. On avait le grand mécène, les livres, les relieurs, les moyens financiers, un bibliothécaire génial : est-ce qu'il manquait vraiment d'architecte qui pût construire une salle à la mesure de ces excellentes conditions ?

Dans l'article présent nous essayerons de répondre à cette question en rendant compte I° des traditions de la construction des bibliothèques en Europe au XVIIe siècle, 2° de ce que nous savons aujourd'hui sur la première salle de bibliothèque de Mazarin et son architecte et 3° du problème de son importance pour d'autres bibliothèques.

I. Entre le Moyen-âge et le XVIIe siècle la conception de l'aménagement d'une salle de bibliothèque a connu un développement important. Les salles du Moyen-âge ressemblaient beaucoup aux temples protestants tels que nous les connaissons aujourd'hui. Dans le temple, les fidèles sont assis en rangs en travers de la nef, ayant chacun son psautier sur un pupitre qui est en même temps le dossier du banc de devant. De la même façon les lecteurs des bibliothèques anciennes étaient assis à des pupitres placés en rangs en travers de la salle. Le dossier d'un pupitre était en même temps un pupitre derrière lequel était assis un autre lecteur avec ses livres et ses papiers. Un tel intérieur est conservé dans la « Biblioteca Malatestiana » à Césène, construite de 1447 à 1452. C'est une salle blanchie à la chaux, divisée en trois nefs par deux rangées de dix colonnes qui portent des voûtes d'arête. Les pupitres sont placés de part et d'autre de l'allée centrale et en travers de la salle jusqu'aux murs, qui sont nus. Ce type de salle s'est maintenu pendant longtemps. En construisant de 1525 à 1571 la « Biblioteca Laurenziana » à Florence, Michel-Ange créa un intérieur de la Renaissance. Mais, en dépit de la symétrie et du compartimentage poussé du plafond et des murs, la disposition reste la même : pupitres en travers et livres enchaînés. Ce n'est qu'au cours du siècle suivant que ce type de salle et d'aménagement cède la place à un nouvel idéal.

Alors s'éveilla le goût des salles pompeuses à haut plafond qui pouvaient servir de cadres splendides aux fêtes et aux cérémonies. En même temps furent créées les grandes collections d'art et de livres. Les objets d'art et les livres devenaient une part précieuse de l'inventaire des salles, ce qui s'explique par l'effet agréable des lignes horizontales des rayons coupées par les lignes verticales des livres ainsi que par le jeu des couleurs et de l'or des reliures. « La masse des livres, dit Walter Schürmeyer, forme, avec les rayonnages, le mur sur lequel repose la voûte 1. »

Mais ce développement ne se fit pas en une fois. Lorsque Philippe II d'Espagne fit construire en 1563-84 la salle de bibliothèque de l'Escorial par son architecte Juan de Herrera, on quitta le style de la salle de livres à pupitres. La nouvelle salle de 65 m de long sur II m de large a une haute voûte avec des peintures. Les armoires placées le long des murs laissent libre le plancher. Toute la salle est vue d'un seul coup d'œil. Les armoires sont divisées en sections par des colonnes cannelées et elle sont en haut des lourdes moulures sculptées en bois. John Willis Clark souligne fortement la nouveauté de cette salle : « Mettre les rayons contre les murs plutôt qu'à angle droit avec eux nous semble si naturel qu'il est difficile de se rendre compte qu'il y avait un temps où une telle disposition était une innovation 2. »

La bibliothèque du roi d'Espagne était une salle de représentation avec de splendides peintures au plafond et des armoires précieusement incrustées de cèdre et d'ébène. Mais ces pièces ne semblent pas s'insérer de façon harmonieuse dans l'intérieur architectonique global. En comparaison, l'unité de l'intérieur est plus grande dans la bibliothèque suivante de la série, c'est-à-dire la « Biblioteca Ambrosiana » à Milan, construite en 1609 par le cardinal Federigo Borromeo. Elle mesure 26 m de long, presque 14 m de large et 15 m de haut. Comme dans la bibliothèque de l'Escorial les rayons suivent les murs, mais ils sont à deux étages avec une galerie étroite devant la deuxième. Les armoires couvrent entièrement les murs et sont divisées par des pilastres. Un visiteur contemporain souligne les nouveautés de l'aménagement : « La salle n'est pas bloquée par des pupitres auxquels sont enchaînés les livres avec des chaînes de fer, suivant l'usage des couvents, mais elle est entourée de hauts rayons où les livres sont rangés selon leurs formats 3. » Une troisième bibliothèque de la série est celle qu'un autre cardinal, Antonio Barberini, fit construire dans le palais de sa famille à Rome et qui fut prête après 1630. Cette salle restera intacte pendant quelques siècles et elle fut vue par John Willis Clark. Un voyageur danois, Jacob Bircherod (1624-88), qui la vit dès mai 1654, en fit la description suivante : « La salle et les armoires, dans lesquelles se trouvent les livres, sont bien disposées et bien construites. La salle a des fenêtres dans l'un des murs longitudinaux et dans l'une des parois du fond. Les armoires sont faites en bois de noyer et il y a cinq rayons de livres en haut. Ensuite vient un gradin plus large qui forme un balcon et au-dessous de lui encore cinq rayons qui correspondent aux cinq d'en haut... Ces rayons sont divisés en sections par des colonnes. Dans les coins de la bibliothèque, des escaliers conduisent au balcon 4. » On voit que cette bibliothèque cardinalice est, elle aussi, du nouveau type selon lequel on construisait au XVIIe siècle : pas de pupitres en travers de la salle, mais des armoires à deux étages le long des murs de façon à couvrir par des livres les surfaces murales. On peut presque dire avec Schürmeyer que la masse des livres aide à porter la voûte. Les livres font pour ainsi dire partie de l'architecture.

II. Comment placer la bibliothèque de Mazarin dans la série des bâtiments, qui forment la ligne principale du développement de l'architecture des bibliothèques ? Au sujet de l'aménagement de cette bibliothèque l'incertitude a régné jusqu'aujourd'hui. A défaut de représentations d'intérieurs, de plans horizontaux et d'élévations, il est très difficile de se faire une idée de sa disposition et de son caractère. Ceux qui écrivent de la première bibliothèque de Mazarin - et ici l'ouvrage principal est l'Histoire de la Bibliothèque Mazarine (Paris 190I) d'Alfred Franklin - se basent ou bien sur des descriptions contemporaines (Naudé, Sauval) ou bien sur la bibliothèque Mazarine actuelle où l'ancien mobilier fut transféré. « Pour reconstituer la galerie des livres de la rue Richelieu, écrit André Masson 5, il faut faire appel à la description de Sauval. »

L'aile de bibliothèque, qui fut plus tard démolie, fut prête en 1647. Elle avait deux étages : en bas il y avait l'écurie pour les cent chevaux du cardinal et en haut la salle de bibliothèque qui était de 64 m de long sur 10 m de large et 10,5 m de haut. Sur chaque côté longitudinal il y avait huit fenêtres, mais celles de l'ouest étaient condamnées. Les rayons étaient placés le long des murs et ils possédaient des pupitres à hauteur d'appui. Au deuxième étage de la salle il y avait un balcon avec des rayons et une balustrade supportée par des colonnes. C'est pourquoi on l'appelait « la bibliothèque des colonnes ». Henri Sauval (1623-76) la décrit ainsi : « Cette illustre bibliothèque est dans une Gallerie de trente toises ou environ, large de quatre et demi, couverte d'une voûte haute de plus de cinq, éclairée de huit croisées, et environnée de deux ordonnances de tablettes. Les premières sont pleines de livres in-quarto et in-folio, et de plus accompagnées d'un grand pupitre à hauteur d'appui, qui règne tout au tour et de cinquante colonnes corinthiennes de bois, fort hautes, et travaillées avec bien de la propreté. Les balustres sont placés au-dessus, où l'on monte par quatre escaliers pratiqués, et cachés dans les quatre angles des premières tablettes. Cette seconde ordonnance occupe tout l'espace qui, depuis la première, va jusqu'à la naissance de la voûte, et est destinée pour les volumes, tant in-octavo, que pour les autres petits livres; et pour plus d'enrichissement et de commodité, une petite Gallerie la borne, portée sur la corniche et l'entablement des colonnes corinthiennes, et fermée d'un balustre de fer verni à hauteur d'appui 6. »

Comme dans le cas de la description danoise de la bibliothèque Barberini, il n'est pas facile d'imaginer cette salle visuellement comme on le peut avec une représentation graphique en main. Par conséquent il n'est pas facile non plus de voir cette bibliothèque en relation avec les grandes bibliothèques précédentes, qui ont gardé plus ou moins leurs formes originales.

Pour cette raison il est intéressant pour l'histoire des bibliothèques françaises de savoir qu'il existe à la Bibliothèque Royale de Copenhague des plans d'une salle de bibliothèque, soit deux élévations et un plan horizontal (Ny Kgl. Samling 371 c fol. no. 12). Un des plans porte les armoiries du cardinal Mazarin. Comme ce plan fut séparé des deux autres, on ignora longtemps qu'en réalité on avait ici une représentation graphique contemporaine de la première bibliothèque du cardinal.

Le plan et les élévations sont assez grands. Le plus grand, qui est le plan horizontal, mesure 93 × 197 cm., le plus petit, le plan transversal, 89 × 62 cm. Ensemble ces plans donnent une information complète de la salle en question : longueur, largeur, plan. En les comparant avec la description de Sauval on voit qu'il devait y avoir 54 colonnes et non pas 50, puisque Sauval oublia les 2 + 2 aux bouts de la salle. Comme les autres données des plans s'accordent avec la description de Sauval, ainsi par exemple les 8 fenêtres, les plans présents doivent comprendre exactement la moitié de la salle avec 12 colonnes et demie sur chaque côté longitudinal. Cela montre à quel point les mesures de Sauval sont d'une exactitude étonnante. Selon les plans, la longueur de la salle serait de 33 toises (Sauval : 30 ou environ), la largeur de 5 toises (Sauval : 4½) et la hauteur de 5 I/4 toises (Sauval : plus de 5). Les mesures de contrôle des plans sont de mur à mur, mais si elles étaient d'armoires à armoires elles seraient encore plus égales à celles de Sauval. Les trois plans représentent un très grand travail, tout y est exécuté avec précision de façon à rendre plus aisées l'observation et la reproduction de chaque détail. Les couleurs à l'aquarelle sont appliquées avec soin : les voûtes sont relevées d'une ombre foncée, les rayons gris cendre, les colonnes blanchâtres, la rampe des galeries, les cadres des armoires et les serrures dorés, tandis que les grillages métalliques qui ferment les armoires sont marqués par un filetage brun.

Si l'on admet que les plans représentent la première bibliothèque de Mazarin, la question se pose de savoir quand ils furent exécutés, à quelle intention, et pourquoi ils sont venus dans un pays aussi lointain que le Danemark. En ce qui concerne la date, il est possible de fixer leur origine parce qu'en les étudiant plus attentivement on voit que toutes les armoires du bas sont couvertes de grillages. D'une lettre datée du 13-8-1661 de Lebas à Colbert 7, il ressort que l'on souhaita protéger les livres par un filet métallique - sans doute en raison des expériences malheureuses du temps de la Fronde où les « acheteurs » rôdaient librement dans la bibliothèque. Et dans le Journal de la Despence cette mention figure parmi les paiements en 1664 (24 décembre) des grands cadres en fil de laiton exécutés par Antoine Le Maistre, serrurier, « pour la fermeture des livres de la bibliothèque 8 ». Puisqu'on voit clairement ces cadres avec les serrures sur les élévations, nous avons ainsi un terminus post quem. Or le transfert des livres au Collège des Quatre Nations eut lieu en 1668, et puisqu'ils devaient être placés dans les mêmes armoires, nous avons aussi l'autre terme de l'origine des plans de Copenhague.

Du moment que, par les plans reproduits ici, on a acquis une connaissance plus détaillée du bâtiment et de son intérieur, il devient beaucoup plus intéressant d'en connaître l'architecte. Pendant longtemps on a cru que c'était François Mansart, mais R. A. Weigert 9 a prouvé à l'aide du contrat de construction qu'il n'en fut point ainsi, mais que l'architecte de la bibliothèque était Pierre Le Muet (159I-1669). Originaire de Dijon, il travailla pour le cardinal Mazarin à la fortification des villes en Picardie. Il devint l'architecte d'une phase de la construction de l'église du Val-de-Grâce et construisit en plus des châteaux en province et quelques palais à Paris. Sa Manière de bien bastir pour toutes sortes de Personnes (Paris, 1647) reproduit en gravure nombre de ses édifices et cet ouvrage ne fait pas preuve d'une grande originalité innovatrice de sa part. Pourtant, quand on sait qu'il construisit la grande aile de la Rue de Richelieu on doit admettre qu'il était un meilleur architecte qu'on ne l'a cru jusqu'à nos jours - en particulier en ce qui concerne les bibliothèques.

C'est peut-être sous l'influence de Naudé qu'il s'est si bien acquitté de sa tâche. En tout cas les élévations montrent qu'il a satisfait aux exigences de celui-ci en ce qui concerne la salle de bibliothèque idéale. « Les livres ne se mettent plus sur des pupitres à la mode ancienne, mais sur des tablettes qui cachent toutes les murailles », prescrit Naudé et son architecte le suit étroitement. L'effet de la salle réside dans la pureté et la clarté des lignes et dans la simplicité des couleurs. Ici il n'y a pas de peintures au plafond, pas de marbres, pas d'ébène ni de cèdre - que Naudé réprouva surtout - mais il y a des pupitres pratiques pour supporter les livres ouverts. Tout y est calculé afin de pouvoir servir à son but, tout y est fonctionnel. Sur un troisième point, la dépendance est la plus claire : puisqu'à l'époque il allait de soi que les façades d'une maison devaient être symétriques, Le Muet construisit les deux côtés longitudinaux avec une disposition identique à l'extérieur coupés par le même nombre de fenêtres. Or une prescription de Naudé défendait précisément la disposition symétrique de fenêtres opposées - il voulait ainsi éviter que la lumière tombât dans la salle d'une façon uniforme des deux côtés. L'architecte a donc recours à l'artifice de condamner les fenêtres d'un côté, comme on le voit clairement sur les plans où seulement les fenêtres s'ouvrant sur la grande cour du palais remplissent leur fonction.

Selon John Willis Clark la salle de Mazarin serait une copie (copied) de la salle de l'Escortal 10, mais il est difficile de partager cette opinion quand on pense à la splendeur disparate espagnole et à la simplicité intégrale française. Si l'on veut trouver un parent plus proche il faudrait plutôt suivre André Masson 11 qui préfère insister d'une part sur les liens entre la bibliothèque Mazarine et celle du Palazzo Barberini avec sa galerie à colonnes des trois côtés d'une salle rectangulaire et ses armoires assez semblables à celles de l'Escorial, et d'autre part sur la relation étroite de Mazarin avec la famille Barberini, et enfin sur le fait que Naudé avait été pendant un temps, d'ailleurs assez bref, le bibliothécaire de la famille Barberini. On peut se référer également à la « Biblioteca Ambrosiana », que Mazarin avait peut-être visitée lors de son séjour à Milan quand - en qualité de capitaine dans l'armée papale - il fut envoyé comme délégué auprès du gouverneur espagnol et rapporta à cette occasion son premier succès diplomatique. Pour Naudé, l'Ambrosiana était le grand idéal, mais si l'on compare les deux salles on voit que la salle ambrosienne paraît plus plate, presque comme une boîte, ce qui est probablement dû au fait que l'architecte italien travaillait principalement avec des pilastres plats tandis que l'architecte français fait supporter sa galerie par des colonnes rondes. A quoi s'ajoute l'effet d'ombre et de profondeur que donnent à tout l'intérieur les profondes niches des fenêtres d'un côté. Enfin il faut mentionner les couleurs claires de la salle qui contrastent avec les dos sombres des livres. La salle qui est issue de la collaboration de Naudé et de son architecte n'obtient pas son effet par un décor splendide et par des matériaux précieux mais par des étendues colorées et le calme relief des formes. Dans la bibliothèque de l'Escorial on a le vif sentiment que les armoires ont été placées - comme des meubles - dans une salle déjà finie, tandis que chez Pierre Le Muet elles furent créées en même temps que la salle dont elles sont inséparables. Il a connu le grand art de laisser parler la seule architecture et par conséquent il doit être placé à côté des autres grands architectes de bibliothèques de l'époque, un Borromini et un Christophe Wren.

III. Le deuxième problème que soulève la découverte des plans conservés à la Bibliothèque royale est de savoir pourquoi ces plans sont venus à Copenhague, problème qui est lié à celui de connaître l'influence que l'édifice de Le Muet aurait pu avoir hors de France. En 1665 Christophe Wren séjourna à Paris et on a tendance à croire qu'il aurait visité à cette occasion la bibliothèque Mazarine - encore Rue de Richelieu - et qu'il en aurait été influencé 12. Cependant en examinant de près les photographies et les plans on voit mal quelles pourraient être les similitudes directes entre la bibliothèque du cardinal Mazarin et les siennes (St. Paul à Londres, Trinity College à Cambridge, la cathédrale de Lincoln) et il vaut peut-être mieux laisser cette question ouverte pour considérer un autre cas, où il y a un lien direct entre notre bibliothèque et une bibliothèque étrangère.

En 1660 prit fin une époque turbulente de l'histoire du Danemark. Les guerres dévastatrices avec les Suédois étaient finies, Frédéric III (1648-70) avait pris le pouvoir monarchique absolu et pouvait désormais se consacrer à ses intérêts personnels. Savant, mécène et collectionneur, il fut le fondateur de la Bibliothèque royale de Copenhague. En 1665 il fit commencer la construction d'un bâtiment qui devait contenir sa collection de livres. Tandis que Mazarin plaça sa bibliothèque au-dessus des grandes écuries, le roi danois fit construire la sienne au-dessus de son arsenal, qui formait l'aile centrale d'un complexe à trois ailes s'ouvrant sur un port où les navires de la marine militaire venaient s'approvisionner. Au lieu d'une cour et d'un parc, on voyait, des fenêtres, l'eau du port. La salle de bibliothèque, qui fut prête en 1673, était située au deuxième étage et mesurait II m de large sur pas moins de 80 m de long. Les armoires étaient placées le long des quatre murs, en deux étages et avec une galerie supportée par 66 colonnes. Dans chaque coin un escalier tournant conduisait aux galeries. C'était donc une salle édifiée selon le style nouveau, si différent de ce qu'on connaissait ailleurs au Danemark, que l'architecte suédois, Nicodemus Tessin, ne pouvait pas ne pas l'admirer, même s'il condamna toutes les autres choses qu'il vit au Danemark 13. Mais comment se fait-il qu'à cette époque on pouvait construire dans le Nord lointain un édifice si avancé du point de vue du style et de l'aménagement que même un connaisseur de l'architecture française et italienne pouvait l'accepter ? La réponse à cette question est en même temps la solution du problème de savoir comment les plans vinrent à Copenhague. Au cours de ces années la France devenait le grand modèle pour d'autres pays et le cardinal Mazarin ainsi que sa bibliothèque n'étaient point les moins connus à l'étranger. On en fait mention dans plusieurs journaux de voyage, notamment dans un récit de la visite que le fils de Frédéric III fit à Paris en 1663. Le fait est attesté par une notice d'un guide de Paris de 1685 qui, en parlant de la bibliothèque Mazarine, dit que « sa Majesté Danoise a fait faire la sienne sur le modèle de celle-cy 14. »

C'était à l'époque où Frédéric III s'occupait de ses plans de construction, dont il est conservé plusieurs esquisses. Les premiers suivaient l'ancien style, à savoir rayons en travers de la salle. Cependant il existe un plan où tout est radicalement changé : ici règne le nouveau principe de construction avec armoires le long des murs, galeries, escaliers aux coins avec deux cabinets aux bouts de la salle, même nombre de fenêtres et trois colonnes entre chacune d'elles, le tout comme dans la salle de Mazarin 15. Ce changement ne s'explique qu'ainsi : entre temps on a fait faire par un architecte français un relevé de la bibliothèque française, et ces plans ont influencé les plans danois au point d'en devenir les modèles.

Un détail confirme cette thèse : le plan français utilise non seulement l'échelle en toises, mais porte aussi l'indication, par la même main, de l'échelle danoise en « aulne de Seelande ». Au centre du plan horizontal on lit : « Ce pland est la moitié de la Bibleauteque mesuré par l'aune de Seelande. » Ce n'est donc pas par hasard que les trois plans ont échoué à Copenhague. Ils devaient servir d'instruction à un architecte d'un pays où l'on se servait de l'aune de Seelande. Ce fait et les ressemblances entre les salles française et danoise nous autorisent à croire qu'il y a eu un lien architectural direct entre les deux bibliothèques. La salle de Frédéric III devait rester jusqu'à 1906 le cadre de la Bibliothèque nationale danoise. Un quart de cette salle est aujourd'hui reconstruit comme salle de conférences du Musée national. A la différence de la salle originale dont les couleurs étaient plus sombres et plus variées elle est décorée en couleurs assez claires, mais à part ce fait elle donne néanmoins une impression de l'ancienne salle et de son effet architectonique. Elle est ainsi le souvenir d'une grande tradition dans l'histoire de l'architecture des bibliothèques et derrière elle se profile l'image d'un grand bibliothécaire et de son architecte, Pierre Le Muet, qui a su réaliser en tous points les idées maîtresses de Gabriel Naudé.

  1.  (retour)↑  Walter Schürmeyer : Bibliotheksräume aus fünf Jahrhunderten. Frankfurt a. M. 1929, p. 15.
  2.  (retour)↑  John Willis Clark : The Care of books. z éd. Cambridge, 1909, p. 265.
  3.  (retour)↑  Cité par J. W. Clark, p. 270.
  4.  (retour)↑  Manuscrit inédit de la Bibliothèque royale de Copenhague. Don. var. 90,4°.
  5.  (retour)↑  Mazarin et l'architecture des bibliothèques au XVIIe siècle, Gazette des Beaux-Arts, n° 195, déc. 196I, p. 364.
  6.  (retour)↑  SAUVAL (Henri). - Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris. - Paris 1724, II, p. 179.
  7.  (retour)↑  FRANKLIN (Alfred). - Histoire de la Bibliothèque Mazarine. -Paris 190I, pp. 208-209.
  8.  (retour)↑  Selon une communication aimable de M. André Masson.
  9.  (retour)↑  [Exposition Paris, Bibliothèque nationale. 196I]. - Mazarin, homme d'état et collectionneur 1602-166I. Exposition organisée pour le troisième centenaire de sa mort. -Paris, 196I, pp. XXII, 214.
  10.  (retour)↑  J. W. Clark, op. cit., p. 27I.
  11.  (retour)↑  Gazette des Beaux-arts n° 195, p. 364.
  12.  (retour)↑  J. W. Clark, op. cit., pp. 276-284.
  13.  (retour)↑  Ragmar Josephon. - Tessini Danmark, Stockholm 1924, p. 178.
  14.  (retour)↑  LE MAIRE (C.). -Paris ancien et nouveau, II. -Paris 1685, p. 560.
  15.  (retour)↑  Le plan de cette phase est reproduit dans l'annuaire de la Bibliothèque royale : Fund og Forskning XII, 1965, p. 16.