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Esquisse d'un bilan d'une expérience en matière de lecture publique. La Bibliothèque centrale de prêt du Bas-Rhin

Marie-Ange Leduc-Grimaldi

Introduction

« 58 % des Français ne lisent jamais un livre. »

« 13 % des Français lisent 78 % des livres publiés. »

Ces chiffres alarmants ont amené la création d'un groupe d'études 2, présidé par E. Dennery, Directeur des bibliothèques de France et de la lecture publique, à la demande du premier ministre, G. Pompidou, en 1966.

Les conclusions de ce groupe d'études ont été à l'origine d'un ouvrage collectif, Le Livre et la lecture en France 3, qui a étudié la maladie chronique dont souffre la lecture en France.

Garder les yeux obstinément fixés sur le passé en reprenant les innombrables constats de faillite des bibliothèques, se complaire dans les accablantes comparaisons avec l'étranger, m'a paru peu constructif. Mieux valait étudier l'application des remèdes proposés et donner tout son lustre à l'expérience pilote du prêt direct, menée par la Bibliothèque centrale du prêt du Bas-Rhin, décidée en 1968. La B.C.P. du Bas-Rhin avait d'ailleurs tenté cette expérience avant même qu'elle ne fût décidée par la Direction des bibliothèques, grâce à la générosité du Conseil général du Bas-Rhin : c'est donc, pour certaines communes, trois ans d'activité de prêt direct dont on analysera les résultats ici. Nous étudierons les situations suivantes :

I. La bibliothèque répond a la demande des lecteurs : une bibliothèque pour ceux qui lisent : le traditionnel dépôt de livres.

I. Moyens à la disposition de la B.C.P. pour remplir sa tâche;

2. comment accomplit-elle sa mission?

3. la mission impartie à la B.C.P. est-elle remplie par le traditionnel dépôt de livres ?

II. La bibliothèque crée la demande : une bibliothèque pour ceux qui ne lisent pas : le prêt direct.

A) l'offre

I. Initiatives de la B.C.P. pour instaurer le prêt direct dans une commune;

2. Le fonds offert aux lecteurs;

3. Le personnel et le matériel au service des lecteurs.

B) la demande

I. Où se trouvent les lecteurs en puissance ?

2. Veut-on lire?

- a) la fréquentation du bibliobus;

- b) l'indice global de lecture.

3. Qui souhaite lire ?

- a) la répartition par sexe;

- b) la répartition par catégorie socio-professionnelle.

4. Que souhaite-t-on lire?

La conclusion sera consacrée aux avantages que la lecture publique a retirés de cette expérience de prêt direct dans le Bas-Rhin et aux espoirs qu'elle a fait naître dans ce domaine.

I. Répondre a la demande : une bibliothèque pour ceux qui lisent, le traditionnel dépôt de livres.

Le Bas-Rhin ne comportant que 3 communes de plus de 20 000 habitants, il était naturel que la création des B.C.P. l'intéressât au premier chef, puisqu'elle était destinée à apporter une solution aux problèmes de lecture publique, tout d'abord dans les communes de moins de 15 000 habitants, puis depuis 1968 dans celles de moins de 20 000 habitants. La B.C.P. du Bas-Rhin fut donc l'une des premières créées, le 6 juin 1946, en application de l'ordonnance du mois de novembre 1945.

La B.C.P. allait s'attacher à satisfaire les demandes des lecteurs privés de bibliothèques fixes.

I. Quels étaient les moyens à la disposition de la B.C.P. pour mener à bien sa tâche ?

Elle disposait d'un personnel qualifié :
- un bibliothécaire directeur, un sous-bibliothécaire, une secrétaire, un chauffeur;
- des crédits de fonctionnement donnés par le Ministère, auxquels s'ajoutaient des subventions des municipalités et du Conseil général;
- un camion garni de rayonnages 4, présentant environ 1 700 volumes de toutes sortes, qui permettait de renouveler les dépôts faits dans les communes, à peu près tous les 6 mois.

A ces éléments de départ, s'ajoutèrent, d'une part, l'aide morale de la Société des amis de la B.C.P. du Bas-Rhin, créée en 195I, gérant les subventions, sous la présidence de l'Inspecteur d'Académie et, d'autre part, le soutien du préfet de Région, préfet du Bas-Rhin, ce qui se traduisit par l'octroi d'un second bibliobus, en 1965. Par ailleurs, le fonds augmentait considérablement, jusqu'à dépasser les 100 ooo volumes, très divers, des albums de Babar aux œuvres complètes du Père Teilhard de Chardin, en passant par les romans tendres et les récits de guerre, les techniques de l'électronique et les livres de cuisine. 70 000 volumes étaient alors en circulation.

2. Comment la B.C.P. accomplissait-elle sa mission?

Dans les premières années du service, le bibliobus déposait simplement des caisses de 50 volumes, préparés la veille à la bibliothèque, et reprenait au passage la caisse déposée précédemment, dont tous les livres étaient censés avoir été lus. Vers 1955, la B.C.P. adopta le système du bibliobus-rayons, qui donnait au dépositaire la possibilité de choisir lui-même les livres qu'il prenait en dépôt, selon les goûts et les désirs de ses lecteurs. Le dépôt pouvait aller de 30 à 1 000 livres selon le nombre des lecteurs et leurs besoins; il était confié à un dépositaire, généralement l'instituteur. Et c'est finalement sur ce dépositaire que reposait la réussite de la mission de la B.C.P. Tâche délicate et ingrate pour qui n'avait pas forcément le temps, la préparation et le rayonnement nécessaires pour jouer le rôle d'un animateur culturel.

3. La mission impartie à la B.C.P. était-elle remplie par le système du dépôt de livres ?

En 1966, après 20 ans d'activité, les résultats étaient encourageants; à peu près toutes les communes pouvaient bénéficier du dépôt de livres. La B.C.P. desservait donc environ 500 ooo habitants, ou lecteurs en puissance, répartis dans les communes de moins de 15 000 habitants 5. Si la réussite était enviable sur le plan spatial, elle n'allait pas sans amertume, si l'on considérait la faible pénétration en profondeur des différentes couches de la population. Dresser des statistiques précises 6 quant au nombre des lecteurs et à leur répartition par classe d'âge et par catégorie socio-professionnelle, reste une entreprise hasardeuse pour les traditionnels dépôts de livres. On peut dire qu'étaient atteints les élèves des écoles, leurs maîtres, des cadres, des retraités, quelques ouvriers et quelques jeunes dans les Maisons des jeunes et de la culture.

En 1966, la B.C.P. du Bas-Rhin se trouvait donc à un tournant de son action, qu'elle était amenée tout naturellement à repenser dans deux directions :
- étendre son action dans le cadre du dépôt de livres par des moyens publicitaires et une animation plus intense des dépôts (collaboration étroite avec les Maisons des jeunes et de la culture...);
- développer son action en profondeur par le système du prêt direct. Tout en continuant à poursuivre le prêt par dépôt de livres, la B.C.P. se tournait vers la formule du prêt direct, inauguré le 4 novembre à Mutzig, qui allait donner un souffle nouveau à la lecture publique.

II. Créer la demande : une bibliothèque pour ceux qui ne lisent pas; le prêt direct.

A) l'offre

I. Les initiatives de la B.C.P. pour instaurer le prêt direct dans une commune.

Le prêt direct dans une commune peut se faire à la suite d'une recherche d'implantation faite par la B.C.P. ou à la demande du maire.

a) Communes choisies par la B.C.P. : la recherche est faite avec l'appui et les conseils des sous-préfets et de l'attaché culturel au cabinet du préfet.

Éléments d'appréciation :

I° nombre d'habitants et mode de vie de la commune;

2° accueil et coopération des maires et des autorités locales dans les communes démunies de toute espèce de bibliothèques;

3° éloignement de la B.C.P., longueur destrajets, difficultés d'accès, l'hiver. Ce problème se posera jusqu'au fonctionnement des annexes d'arrondissement.

Mise au point de la création du prêt direct avec les maires : après l'exposé des motifs et des conditions de prêt et l'accord du maire obtenu, on recherche avec lui, et le plus souvent avec l'instituteur qui assurait le fonctionnement de l'ancien dépôt de livres, les meilleures conditions d'exploitation du prêt direct, quant au jour du passage, aux points de stationnement et aux horaires des arrêts.

- jour de passage : samedi, autre jour de semaine, jour du marché ou non;

- points de stationnement : place du marché (pendant le marché), dans les rues commerçantes, dans les entreprises, dans les cités d'habitation (H.L.M. ou lotissement);

- horaire des arrêts : il faut se préoccuper du genre de vie de la commune, des horaires de travail de la commune, des horaires des trains ramenant les travailleurs au village-dortoir, de ceux des cars d'entreprise ou de ramassage scolaire, enfin des horaires des établissements scolaires. La population étant très mobile et les mouvements journaliers importants (la gare de Strasbourg est la 2e gare de banlieue après Paris-Saint-Lazare), on doit, pour se mettre au service de tous les lecteurs, étaler les horaires de 8 heures à 20 h 30, avec, dans l'intervalle, des arrêts prolongés, le matin sur la place du marché ou dans le centre commercial, et l'après-midi des haltes nombreuses 8 parfois à la demande, dans les cités et quartiers éloignés 9.

- conditions de prêt : « habiter ou travailler » dans la commune 10. Ces conditions de prêt permettent d'atteindre les habitants de communes avoisinantes où le prêt direct n'a pas lieu, ou n'aura pas lieu pour des raisons diverses : communes trop petites, communes où les résidents ne peuvent être joints facilement, communes de montagne où les conditions atmosphériques gênent le passage des bibliobus, communes où le dépôt de livres auprès d'un dépositaire est ressenti comme une contrainte psychologique 11. Le prêt direct s'adresse donc aussi bien aux résidents de la commune (I.N.S.E.E. population totale, y compris les comptés à part) qu'aux migrants journaliers travaillant dans la commune.

Le prêt des livres est gratuit. Seule, une cotisation annuelle (I franc pour les adultes, 0,50 franc pour les adolescents de 14 à 18 ans) est payée par le lecteur, lors de son inscription. Cette cotisation représente son adhésion à la Société des amis de la B.C.P. du Bas-Rhin.

Il n'y a aucune limite, aucune barrière entre le lecteur et les livres : pas de durée limitée du prêt (le fichier de prêt permet de rafraîchir les mémoires des emprunteurs négligents), pas de choix imposé, de dirigisme ou de contingentement dans les lectures. Il est remarquable de constater que, malgré l'extrême personnalisation du prêt qui aurait pu faire craindre de nombreux vols ou pertes, le pourcentage de ces pertes est infime : à Mutzig, où les conditions de prêt peuvent apparaître comme les plus mauvaises (gros marchés qui attirent les personnes de l'extérieur, mouvements du contingent), une dizaine de volumes seulement a été perdue sur un mouvement annuel de 15 000 à 20 000 volumes. Le grand soin qu'ont les lecteurs de leurs livres est remarquable, particulièrement pour les livres d'art.

La bibliothécaire de service enregistre des commandes ou les demandes d'ouvrages pour le prochain passage. A noter la disponibilité et la souplesse du bibliobus et de son équipe qui sont avant tout au service des lecteurs. Ces conditions sont jugées excellentes par les autorités locales et par les lecteurs. Elles permettent à chacun de se sentir dans le bibliobus comme dans sa propre bibliothèque.

b) Demandes officielles des maires à la B.C.P. pour effectuer le prêt direct dans leur commune. Cette demande est, le plus souvent, provoquée par l'existence du prêt direct dans une commune voisine et le désir du maire de voir la sienne bénéficier des mêmes avantages.

Après en avoir informé le sous-préfet, la B.C.P. procède au prêt direct dans les mêmes conditions que ci-dessus.

- Inauguration du prêt direct dans une commune.

Le jour choisi, le circuit déterminé, il reste à organiser la publicité et l'inauguration officielle.

La publicité est assurée par affichage dans les communes (panneaux officiels et chez les commerçants), par diffusion de tracts par l'intermédiaire des enfants des écoles, par la publication d'un ou deux articles dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace et Le Nouvel Alsacien. La publicité est organisée par les services de la mairie et les instituteurs, très coopératifs, à l'aide du matériel fourni par la B.C.P. (textes des articles, affiches avec indication des points et heures d'arrêt, tracts).

- L'inauguration officielle est en elle-même une forme de publicité et donne à l'opération le lustre nécessaire. Elle a lieu le jour du premier passage, en fin de soirée pour attirer le plus de monde possible. Elle consiste en une visite du bibliobus par le sous-préfet, accompagné des personnalités départementales et locales, et se termine par un vin d'honneur.

2. Le fonds offert aux lecteurs.

Total des collections au Ier janvier 1969 : 139 456 volumes 12.

Il y a environ 3 000 volumes par bibliobus répartis sur 58 mètres linéaires de rayonnages.

On peut considérer que le contenu de chaque bibliobus est identique au départ de chaque tournée. Ce contenu est préparé par les bibliothécaires. Toutes les demandes d'ouvrages qui ne se trouvent pas dans le bibliobus sont satisfaites au passage suivant; la B.C.P. a la possibilité d'acheter n'importe quel ouvrage qui lui est demandé. A la B.C.P., comme dans le bibliobus, les ouvrages sont en plusieurs exemplaires. Dans les achats faits en 1968 pour le fonds d'équipement des 4 nouveaux véhicules, les documentaires ont été achetés en 4 exemplaires et les romans en 8 exemplaires.

3. Le matériel et le personnel des tournées.

En 1968, 4 bibliobus ont été attribués par la Direction des bibliothèques, pour effectuer du prêt direct uniquement; 2 de ces bibliobus sont en service depuis décembre 1968, les 2 autres le seront à l'automne 1969. Les 2 bibliobus que la B.C.P. possédait déjà sont réservés au dépôt des livres, comme par le passé, un pour les dépôts scolaires, un pour les dépôts destinés aux adultes 13. En tournée, le personnel d'un bibliobus comprend un chauffeur et une sous-bibliothécaire (2 sous-bibliothécaires pour les tournées comportant des arrêts à grosse affluence). Le bibliobus passe dix fois par an. L'arrêt de 2 mois, l'été, permet d'effectuer les opérations de récolement 14.

B) la demande

I. Où se trouvent les lecteurs en puissance ?

Toutes les communes n'ont pas été retenues en même temps. Ce sont les résultats plus qu'encourageants obtenus à Hohengoeft, Rangen, Zeinheim et Mutzig qui ont amené l'extension de l'expérience et la décision de la Direction des bibliothèques et de la lecture publique de faire de la B.C.P. du Bas-Rhin une bibliothèque pilote pour le prêt direct aux adultes. Tous les villages avaient bénéficié auparavant du dépôt de livres dans la commune.

Voici la description succincte des éléments principaux de la composition de la population de ces villages ou petites villes. (Se reporter au tableau des communes pour les points desservis, le nombre d'habitants, le pourcentage des lecteurs.)

Benfeld : Un C.E.S., une nouvelle cité H.L.M.; usines aux alentours; gare.

Duppighem, Altorf, Duttlenheim : Population travaillant généralement à Strasbourg; cité de petites maisons individuelles; « desserte » d'un pont, point de convergence des gens venant de la gare et de ceux revenant en voiture.

Eschau : Population travaillant principalement à Strasbourg, village rural servant de cité-dortoir; un lotissement de maisons individuelles; C.E.S.

Fouchy Bassemberg Urbeis Lalaye : Population rurale de montagne en majorité francophone, villages se dépeuplant (voir tableau p. 71). La population vieillit (très remarquable quand on compare le pourcentage des lecteurs adultes et adolescents). Le bibliobus dessert aussi le lieu-dit « Charbes ».

Fegersheim + Ohnheim : Entreprises; le bibliobus dessert aussi la zône industrielle (arrêt CA JO FE), à partir de 17 heures, mais cet arrêt n'a rien donné, car les employés n'ont aucun temps mort avant le départ des cars qui les remmènent.

Hochfleden : Brasserie Météor (arrêt dans la cour); arrêt à la gare qui permet de toucher les employés de la tréfilerie et ceux rentrant de leur travail le soir (en particulier train de 19 h 30 qui ramène vendeurs et vendeuses de Strasbourg, environ 300 voyageurs); chiffre donné par le Maire; population travaillant à Strasbourg et à Saverne.

Hohengoeft Rangen Zeinheim : Uniquement villages ruraux; population en majorité agricole.

Huttenheim : Usines Remington, Ergé; population ouvrière. Les usines font venir des ouvriers et employés des villages voisins; lotissement H.L.M.

Kirchheim : Petite usine de plastique (arrêt dans l'usine); petit lotissement; population d'ouvriers-paysans. Bon nombre travaille à l'extérieur (à Wasselonne, Saverne et Strasbourg).

Kolbsheim : Quelques paysans, mais village-dortoir la population travaille à Strasbourg en majorité.

Lipsheim : Population rurale avec beaucoup d'ouvriers paysans qui travaillent à Strasbourg (arrêt à la gare pour attendre les trains); usine Pain; lotissement en construction.

Mutzig : Service assuré par les 2 bibliobus; arrêt devant la brasserie (311 employés); usine Louva (tabliers, lingerie), main-d'œuvre féminine (arrêt devant l'usine); 2 casernes groupant 2 ooo hommes environ (chiffre non communiqué par l'armée); C.E.S.; hospice (arrêt à l'intérieur); population de petite ville : commerçants, artisans, ouvriers, militaires qui donnent de l'animation et apportent un élément inhabituel dans les différents types de répartition de la population!

Plobsheim : Population rurale, mais ouvriers paysans travaillant à Strasbourg; cité E.D.F.

Rosheim : 2 usines, Holweg (150 employés) et Schlumberger (arrêt dans ces 2 entreprises); 1 câblerie; 1 hospice; C.E.G.; 2 lotissements en maisons individuelles ; arrêt sur la place pour les cars qui desservent les trains (beaucoup de jeunes venant des lycées de Strasbourg et de Molsheim).

Truchtersheim : Population rurale; des ouvriers; C.E.S.

Pour faire une étude plus approfondie du prêt direct et de ses résultats, nous avons isolé, de cette liste, quelques communes ou groupes de communes : d'une part, Mutzig et le groupe de communes composé d'Hohengoeft, Rangen et Zeinheim, parce que l'expérience de prêt direct y était antérieure de 2 ou même 3 ans et parce que ces communes présentaient des échantillons de population très différents dans leur composition et leurs activités, d'autre part, le groupe de villages du Val de Villé, Fouchy, Lalaye, Urbeis et Bassemberg dont la population rurale et montagnarde, très isolée, vieillit, et enfin Rosheim, commune dynamique avec des industries importantes, ces dernières communes ne bénéficiant du prêt direct que depuis quelques mois.

2. Veut-on lire ?

La vague des inscriptions, au premier passage du bibliobus, dans les communes qui pourtant connaissaient le dépôt de livres, se passe de commentaires, tant sur le bien-fondé de la formule que sur le désir profond de lecture des habitants de ces communes. Ainsi à Hohengoeft, dont le dépôt local comptait une lectrice et les membres du corps enseignant, on enregistra, au premier passage du bibliobus, le 7 janvier 1967, l'inscription de 48 adultes et de 18 adolescents. La formule de prêt direct a donc permis de répondre à un désir latent de lecture dans les communes visitées et a aidé les habitants de ces communes à prendre conscience de ce besoin. Même lorsque, dans certaines communes, les succès sont moins nets, ils restent cependant bien plus encourageants que ceux que l'on aurait pu espérer du prêt, par le traditionnel dépôt de livres.

Qu'on veuille bien se reporter au tableau-bilan dressé pour chaque commune, et aux graphiques 1 et 1 bis, quand, toutefois, l'existence du prêt direct a été suffisamment longue pour permettre leur élaboration. Les courbes des graphiques 1 et 1 bis ont été tracées à partir des données des registres tenus pour chaque commune et mis à jour à chaque passage par la B.C.P. Au premier passage dans la commune, a été enregistrée l'inscription d'un certain nombre de lecteurs : aux passages suivants, sont notés les nouvelles inscriptions ou les départs définitifs. A chaque passage, la bibliothécaire note les prêts du jour (totaux et « par genre »), les prêts antérieurs qui n'ont pas été retournés au bibliobus et fait le total des livres en circulation. On peut voir à la lecture des tableaux statistiques de la B.C.P. et plus clairement, de la courbe 1 bis correspondant à ces données brutes, qu'il s'établit une sorte de cycle et que le roulement des livres en circulation se fait sur 3 passages. Cela semble dû à des phénomènes aberrants : groupe scolaire ne pouvant exceptionnellement venir au bibliobus, soldats en manœuvre, vacances, mais peut-être également au rythme de lecture des emprunteurs et à leur propre plan de lecture (prévision de loisirs ou de vacances).

C'est donc pour éliminer ces phénomènes aberrants, intéressants certes, mais gênants pour l'appréciation exacte de l'évolution globale des emprunts, que j'ai été amenée à calculer la moyenne mobile sur 3 passages du bibliobus, supprimant ainsi les accidents de la courbe des données brutes, accidents dus à l'attitude de quelques individus ou d'un groupe d'individus.

a) La fréquentation du bibliobus :

Les courbes des moyennes mobiles, calculées sur les groupes de 3 passages du bibliobus, montrent le départ en flèche des inscriptions à Hohengoeft comme à Mutzig.

On observe ensuite, à Hohengoeft, un fléchissement de la courbe et même une stagnation des lecteurs adultes, qui pourrait s'expliquer ainsi : il semble qu'on soit au creux de la première vague d'inscriptions; on observe d'ailleurs, dans la courbe des inscriptions des lecteurs à Mutzig (graphique I), le même phénomène, à la même distance de l'origine de la courbe. D'autre part, Hohengoeft a enregistré un exceptionnel pourcentage d'inscriptions, 15,31 % de la population, le plus fort pourcentage de lecteurs des communes effectuant du prêt direct dans le Bas-Rhin; or, nous nous trouvons en présence d'un milieu rural homogène, et il n'est pas impossible qu'on ait atteint la saturation des lecteurs qu'on pouvait toucher par le prêt direct exclusivement. De nouvelles méthodes d'animation seraient peut-être nécessaires pour accroître « la clientèle ». Cependant, si l'on considère qu'un livre sorti du bibliobus est lu, non seulement par son emprunteur, mais encore par deux autres lecteurs de ses amis, c'est en fait 50 % de la population qui utilise la bibliothèque, c'est-à-dire à peu près toute la population adolescente et adulte 15.

La différence de composition des catégories socio-professionnelles, la diversité de celles-ci, les migrations saisonnières (soldats du contingent), font que le prêt direct, à Mutzig, n'a pas encore fait le plein de ses lecteurs, malgré un fort pourcentage d'inscrits, 12,68 % de la population.

On peut donc estimer que le pourcentage des lecteurs d'une zône rurale est comparable à celui d'une petite ville animée offrant des distractions. Que penser alors de la thèse classique : le cinéma, la télévision tuent la lecture ? Il semblerait qu'il n'en soit rien, quant à la consommation globale de livres du moins 16. Il faut même souligner l'incidence bénéfique et inattendue des feuilletons télévisés, comme Illusions perdues qui ont amené une grande partie des lecteurs à découvrir la Comédie Humaine; de même les émissions consacrées au bicentenaire de Napoléon Bonaparte ont obligé la B.C.P. à se pourvoir largement en ouvrages sur le Premier Empire.

Si la volonté de lire se manifeste dans la fréquentation du bibliobus et l'assiduité des lecteurs, elle se marque aussi par la quantité de livres sortis par emprunteur : c'est cette consommation de livres par lecteur que nous verrons dans l'étude de l'indice global de lecture.

b) L'indice global de lecture. (Se reporter aux graphiques 2 et 3).

Le graphique 2 est le reflet du nombre de livres empruntés par le lecteur moyen à chaque passage du bibliobus. Dans le graphique 3, j'ai cru bon d'établir, pour chaque année de prêt direct, la moyenne mensuelle faite d'après tous les passages du bibliobus pour les emprunts d'un lecteur moyen. Cette moyenne, établie sur les chiffres d'une année, permet de supprimer les motivations passagères qui seraient trop longues à étudier dans le cadre de cette étude et dont les éléments ne sont pas toujours aisés à déterminer.

Cet indice global de lecture montre donc que la consommation de livres par emprunteur est au moins de 3 livres par mois et peut aller jusqu'à 5 à certaines périodes de l'année. Rien ne permet de penser que ces livres n'ont pas été lus 17, puisqu'ils ont été choisis en toute liberté 18, et que tout lecteur d'un roman n'est pas automatiquement affligé d'un « documentaire ».

Il reste à déterminer quels sont ces consommateurs.

3. Qui souhaite lire ?

Il faut se reporter au pourcentage de lecteurs par commune, et au tableau de répartition des lecteurs par sexe et par catégorie socio-professionnelle.

Nous laisserons de côté la répartition des lecteurs par tranche d'âge. En effet, hormis la distinction entre adultes et adolescents (entre 14 et 18 ans) que j'ai pu établir pour le pourcentage des lecteurs inscrits, il est difficile, voire impossible, de déterminer qui lit dans chaque tranche d'âge. Ceci pour plusieurs raisons : d'abord les fiches des lecteurs ne portent pas toujours les dates de naissance; ensuite, il n'est pas rare qu'un seul membre de la famille s'inscrive à la bibliothèque et emprunte pour toute la famille; qui lit dans ce cas-là, il est bien difficile de le savoir! En outre, la bibliothécaire exerce un certain contrôle sur le choix et la quantité des emprunts faits par les adolescents 19; la tranche d'âge est peut-être légèrement sous-représentée dans le volume des livres qu'elle emprunte.

a) La répartition des lecteurs par sexe.

Cette répartition est assez facile à faire par le fichier des inscrits. Il se peut, cependant, qu'elle contienne une légère marge d'erreurs, puisque certains prénoms - qui sont l'élément déterminant - peuvent être à la fois masculins et féminins. De plus, l'inscription unique pour une famille gêne l'établissement de cette répartition : il semble que souvent la femme s'inscrive à la bibliothèque et approvisionne toute la famille (cas fréquents, semble-t-il pour les ménagères qui prennent les livres en faisant leurs courses ou leur marché); dans ce cas, on ne trouve pas alors de fiches dressées pour tous les lecteurs effectifs. C'est encore une remarque qu'on peut faire pour la famille spirituelle d'une congrégation religieuse : à Rosheim, une seule fiche pour toutes les religieuses. Cependant, dans cette répartition par sexe, je me suis permis d'introduire un élément qui me semble important : la distinction entre les lectrices qui travaillent et celles qui restent au foyer 20. La lecture attirait-elle davantage les lectrices qui ne travaillaient pas ? D'autre part, la femme employée (ouvrière et cadre moyen) trouvait-elle le temps de lire et avait-elle ce goût de la lecture ?

Il est malheureusement impossible de comparer les inscrites au prêt direct au nombre total de femmes de la commune ou aux représentantes de chaques catégorie socio-professionnelle : la direction régionale de l'I.N.S.E.E. ne pouvait communiquer ces renseignements, issus du dernier recensement, qu'à la fin de 1969. On peut, malgré tout, remarquer que, dans les communes industrialisées, la proportion des lectrices qui travaillent est semblable à celle des femmes sans profession (Roshein) ou même la dépasse (Mutzig). Dans ces mêmes communes, les femmes vont volontiers à la bibliothèque et représentent environ le tiers ou le quart de l'ensemble des emprunteurs 21. La présence du bibliobus sur les lieux de travail est certainement déterminante. Par contre, dans les zones rurales, les femmes semblent avoir moins le désir ou le temps de lire.

b) Répartition des lecteurs par catégorie socio-professionnelle.

Quels sont les pourcentages de ceux qui lisent parmi les ouvriers, parmi les agriculteurs, parmi les cadres ? Là encore, il est difficile de se prononcer puisqu'il ne m'a pas été possible d'obtenir la répartition par catégorie socio-professionnelle de la population communale, d'après le dernier recensement. On peut simplement constater qu'on lit moins à Mutzig, petite ville à large éventail socio-professionnel, et à Rosheim, commune à secteur industriel important, qu'à Hohengoeft, village rural et dans le Val de Villé. Les militaires du contingent inscrits représentent moins de 10 % de l'ensemble des lecteurs, mais là plus qu'ailleurs, les livres circulent; il serait donc prématuré de conclure. (Ces militaires ont, du reste, déclaré ne pas pouvoir prendre autant de livres qu'ils le désireraient : trop de volumes nuiraient, en effet, à la belle harmonie qui doit régner dans leurs armoires). L'étude des fiches de ce groupe de lecteurs m'a montré qu'il y avait très peu d'étudiants sursitaires parmi eux et qu'il s'agissait surtout d'ouvriers, d'apprentis, d'agriculteurs, pour autant qu'est indiqué, sur la fiche, le métier exercé ou les études en cours au moment de l'incorporation. Les ouvriers inscrits, 45 sur 300 employés à la brasserie de Mutzig, représentent donc 15 % de la catégorie; à Rosheim, les ouvriers lecteurs sont beaucoup plus nombreux, puisqu'on en compte 66 pour 2 usines 22; peut-être l'attitude des 2 directeurs d'usines, très favorables à l'expérience de prêt direct, et eux-mêmes lecteurs, a-t-elle eu une influence déterminante ?

Si l'on totalise le nombre des ouvriers et employés cadres moyens, hommes et femmes, on obtient 119 lecteurs de cette catégorie sur 147 inscrits, soit plus de 80 % des emprunteurs à Rosheim. La proportion, légèrement plus faible, n'en est cependant pas très éloignée à Mutzig : 280 inscrits, hommes et femmes, dans ces 2 catégories socio-professionnelles, auxquels il conviendrait d'ajouter environ 120 soldats du contingent qui sont de même origine socio-professionnelle, ce qui donnerait, dans les catégories considérées, environ 400 lecteurs, soit 72 % du total des inscrits adultes. Ces résultats sont plus qu'encourageants 23. Enfin, la bibliothèque remplit particulièrement bien son rôle en satisfaisant les demandes des retraités et invalides, 20 % des lecteurs dans le groupe des communes du Val de Villé, Fouchy, Lalaye, Urbeis, Bassemberg, où le grand nombre de lecteurs de cette catégorie met en évidence le vieillissement de la population 24.

Le désir de lire ayant été mis en évidence et les catégories de lecteurs précisées, on peut se demander si le lecteur a une idée bien nette du type de livre qu'il veut emprunter et s'il sait formuler son désir.

4. Que souhaite-t-on lire ?

Il semble qu'on puisse dégager trois types d'attitudes :

I° Le lecteur arrive avec une idée bien déterminée et repart satisfait.

2° Le lecteur a des goûts définis mais n'a pas une culture suffisante pour les formuler et repérer dans les rayons ce qu'il désire (particulièrement les femmes qui veulent des « romans sentimentaux »).

3° Le lecteur veut lire mais ne sait pas quoi; au bout de quelques séances avec l'aide de la bibliothécaire, il arrive, seul, à déterminer son choix.

Nous essaierons de voir comment se partagent les goûts des lecteurs, d'après les graphiques 2 et 3 (Indice global de lecture et répartition par genre de livres...) et d'après le tableau de statistiques dressé pour chaque commune (colonne des pourcentages de livres prêtés par an). Enfin, nous avons tenté de dégager les tendances qui se manifestent dans le choix des livres, selon les différents types de population : petite ville à activités diversifiées, commune plus spécifiquement industrielle, village à vocation essentiellement rurale, commune de montagne à population déclinante. Ce sont les lignes de force de ce dernier phénomène que j'ai voulu mettre en évidence dans le graphique 4.

a) La répartition des emprunts selon les différents genres de livres.

Dans les graphiques 2 (répartition des lectures par genre, faite pour chaque passage du bibliobus), nous percevons que la venue ou l'absence de certaines tranches d'âge ou de certains groupes socio-professionnels amènent des fluctuations dans la répartition des emprunts selon les différentes catégories; c'est donc une banalité de dire que les lectures se différencient selon les goûts ou les aspirations de ces groupes. Il est par contre plus intéressant de noter qu'un rapport constant semble régir la proportion des volumes lus dans chaque genre.

Quelle est donc cette hiérarchie entre les différents genres de livres, instaurée par la demande ?

Au premier rang, se place le roman (= R) roman littéraire et ses sous-genres, le roman policier (Rp) 25 et, loin derrière celui-ci, le roman historique (= Rh). Ce genre littéraire est demandé par les 2/3 des lecteurs. Le roman reste toujours le grand favori, mais il doit céder une partie de sa clientèle au roman policier; non pas parce qu'une catégorie de lecteurs ne lit que ce type de littérature mais plutôt parce que l'ensemble des lecteurs de ce genre littéraire fait une place au roman policier dans ses lectures.

Viennent ensuite les livres d'histoire (= 900 H et G) et cette catégorie est encore à rapprocher de la précédente, car il n'est pas certain qu'elle soit nettement différenciée, dans l'esprit du public, du roman historique. Dans cette catégorie, la plus grosse partie de la demande 26 se porte sur les récits de guerre (= G) guerres mondiales ou guerres coloniales, témoignages d'un passé récent dont la proximité même nuit à l'objectivité historique. C'est, je pense, que seule une certaine forme d'histoire contemporaine, proche du journalisme ou de la politique, arrive à intéresser le grand public.

C'est la même forme d'intérêt qui se manifeste pour un genre proche, à la fois, du roman et de l'histoire : les biographies. Cela pourrait laisser à penser que le lecteur recherche, avant tout, le rôle de l'individu dans l'histoire ou dans la littérature.

La géographie (= 910) et, surtout, les récits de voyages trahissent le besoin d'aventures, latent également dans le goût manifesté pour les romans policiers. Peut-être faut-il y voir aussi le désir de mieux connaître l'humanité ? A moins que ce ne soit tout simplement un besoin d'évasion qui ne trouve pas de place dans le genre de vie du lecteur. Ceci est remarquable à Hohengoeft (paysans ne pouvant échapper à l'emprise de la vie rurale ?), et à Mutzig (soldats du contingent se sentant déracinés ou privés de liberté ?).

On peut dire que, pour toutes ces catégories que nous avons envisagées, la bibliothèque remplit parfaitement les deux premiers points de la mission assignée : détente et divertissement 27.

Reste le troisième point de la mission fixée à la bibliothèque : le développement. Sans vouloir minimiser le rôle culturel du roman qui va au-delà du simple divertissement, nous nous attacherons à examiner l'attitude du public pour les catégories de 100 à 600.

Les genres classés de 100 à 400 restent l'apanage de quelques initiés et la philosophie, la religion, la sociologie n'attirent pas un grand nombre de lecteurs. Par contre, les faveurs du public se portent assez nettement vers les sciences techniques (groupe de communes d'Hohengoeft) et même vers les sciences pures (Rosheim). Il faudrait pouvoir étudier en détail les emprunts faits dans cette catégorie de livres et voir si la demande ne se porte pas vers les livres de cuisine ou de bricolage plutôt que vers des livres plus scientifiques! Pourtant en feuilletant les fiches des livres sortis, dans les pochettes des lecteurs, j'ai pu me rendre compte qu'on lisait des livres de technologie, de techniques appliquées, et que le prêt direct apportait son concours à la promotion du travail.

b) Motivations des lecteurs selon les types de population.

Voyons enfin comment se modifient les goûts selon les structures urbaines et rurales (se reporter au graphique 4).

On retrouve des éléments communs dans la répartition des emprunts par genre, à Mutzig et Rosheim d'une part, et d'autre part, dans les communes du groupe d'Hohengoeft et dans celles du Val de Villé. Il faut noter que les communes considérées n'en sont pas au même point d'exploitation : deux ans au moins pour Mutzig et le groupe d'Hohengoeft, quatre mois seulement pour Rosheim et les communes du Val de Villé. Néanmoins, on ne peut s'empêcher de souligner les ressemblances de comportement à l'intérieur du groupe Mutzig-Rosheim ou du groupe Hohengoeft-Val de Villé et de mettre en évidence leurs oppositions. (Graphique 4 : suivre les ............ qui « apparentent » les communes industrialisées et les ------------- - qui « apparentent » les communes rurales).

A Mutzig et à Rosheim, on lit dans la même proportion les livres du groupe des romans et des romans policiers; ce qui montre que, contrairement à une opinion quelquefois rencontrée, les militaires ne lisent pas plus que d'autres les romans policiers et que le passage de la vie civile à la vie militaire ne fait guère varier les goûts littéraires!

La proportion de livres d'histoire, en particulier de livres de guerres est également comparable.

Par contre, les livres de sciences techniques sont moins demandés à Mutzig qu'à Rosheim; les livres de sciences pures ne sont presque pas lus à Mutzig alors qu'ils font l'objet d'une demande importante à Rosheim. Les lecteurs de Mutzig cherchent avant tout, dans le livre, divertissement, détente, matière à rêver, pour la majorité d'entre eux du moins. Ceci est peut-être dû à la présence des militaires, du contingent ou de carrière, qui, temporairement ou définitivement, ne manifestent guère de souci de promotion culturelle. A Rosheim, la part des livres de sciences techniques et de sciences pures est sensiblement égale à celle des romans policiers. La demande est donc importante dans cette catégorie et prouverait que la nécessité de promotion (ou de recyclage ?) est ressentie davantage que ne l'est une culture spéculative. Peut-être est-ce encore une conception différente du rôle de la bibliothèque qui serait, ici, plus un instrument de travail. A Hohengoeft (et son groupe de communes) et dans le Val de Villé, on retrouve une même proportion de lectures de romans et romans policiers, avec une large part faite au roman policier. On voit, chez les lecteurs, un attrait bien peu marqué pour le roman classique (Les thèmes qui y sont traités sont-ils trop loin des soucis quotidiens de ces lecteurs, ou cela vient-il d'un manque d'intérêt pour une culture qu'on ne leur a pas appris à aimer ?). La catégorie des sciences techniques se trouve encore assez bien représentée à Hohengoeft. Cela doit être attribué à la présence de quelques ouvriers, mais surtout à la présence de nombreux lecteurs agriculteurs qui veulent approfondir leurs connaissances et moderniser leurs exploitations 28.

On note encore dans les communes du groupe d'Hohengoeft un goût pour les voyages, manifestation de l'esprit d'ouverture des lecteurs vers le monde extérieur. Par contre les communes du Val de Villé, isolées, repliées sur elles-mêmes, ne montrent guère d'intérêt pour les sciences techniques et la géographie. Dans le Val de Villé, c'est au détriment de ces deux catégories que se précise la très grosse demande de livres de guerres 29. On a, là, un bel exemple des goûts d'une population âgée qui préfère, à des aventures imaginées ou vécues par d'autres, celles pour lesquelles elle a fournit les témoins ou les héros.

Conclusion

L'expérience pilote du Bas-Rhin démontre que la lecture n'est pas morte. Il existe un marché ouvert à la lecture qui trouve une vaste clientèle avec un peu de publicité. Ce succès est dû, avant tout, à la demande latente qui n'attendait, pour s'exprimer, que le passage du bibliobus, succès confirmé dans le Bas-Rhin comme il l'a été dans les autres départements ou les villes qui pratiquent le prêt direct. Le prêt direct a permis de supprimer les intermédiaires, et d'instaurer un véritable libre service du livre, introduisant ainsi une nouvelle définition de la bibliothèque publique 30. La bibliothèque a trouvé, dans le Bas-Rhin, des « consommateurs » d'origine variée, dont le nombre ne fera que croître avec la pratique du prêt direct. La « consommation » est diversifiée, et pourra l'être davantage avec de nouvelles méthodes d'animation.

Les comparaisons des résultats obtenus dans le Bas-Rhin, avec des résultats nationaux sont très difficiles à faire, puisqu'il n'existe pas d'étude globale sur la question, menée conjointement dans l'ensemble des B. C. P. offrant le prêt direct. Les expériences de prêt direct sont, sans doute, encore trop récentes, mais une future étude permettrait à la fois, de considérer les résultats acquis sur le plan régional et sur le plan national, selon le schéma que nous avons proposé, et de faire des comparaisons avec les résultats obtenus par le prêt traditionnel par dépôt.

Des différents renseignements donnés par des études très complètes mais fragmentaires (étude d'une tranche d'âge, d'une catégorie socio-professionnelle, d'un département, d'une entreprise), et par l'examen de nos propres tableaux et graphiques, nous pouvons tirer les conclusions suivantes :

Le Bas-Rhin serait en tête pour le nombre d'emprunts annuels par lecteur : entre 3,5 livres et 5 livres par lecteur × 10 passages = 35 à 50 livres par lecteur et ce simple résultat justifie l'entreprise 31. La finesse et le dynamisme de la directrice de la B. C. P., Mlle Untersteller, et de son équipe, y auront largement contribué.

La présence du bibliobus sur les lieux de travail est certainement une des raisons de succès de l'entreprise. Il est beaucoup plus fréquenté par les employés d'une entreprise, que ne semblent l'être les bibliothèques d'entreprise : 2 à 3 livres seulement par salarié par an à la bibliothèque d'entreprise (manquent ici des chiffres récents).

La consommation des livres semble être plus diversifiée par catégorie socio-professionnelle que ce que l'on admet généralement. (Ici, l'étude des emprunts faits par chaque lecteur mériterait d'être approfondie 32).

Il semble que la pratique du prêt direct amène une évolution du goût, et même des besoins des lecteurs. Il faudrait donc nuancer, par les résultats obtenus par le prêt direct, les idées généralement admises, plus valables dans le cas du prêt traditionnel.

Sur un terrain qui n'était peut-être pas le plus favorable (population dispersée, migrants, existence d'une double culture), l'expérience tentée dans le Bas-Rhin est une offensive couronnée de succès, même si la victoire n'est pas encore acquise dans toutes les communes. Il faudra, sans doute bientôt, revoir la définition de l'orientation culturelle traditionnelle, donnée par J. Fourastié dans son livre La Révolution à l'Ouest 33 : « Les centres d'intérêt français sont avant tout traditionnels, c'est-à-dire affectifs, sentimentaux, artistiques et politiques ». Une nouvelle tendance naît, grâce au prêt direct, qui ne laisse pas de côté les problèmes sociaux et techniques, se rapprochant en cela de l'attitude américaine.

La B. C. P. aura donc rempli sa mission en proposant aux lecteurs détente, divertissement, développement, qu'ils venaient y chercher.

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Répartition du fonds dans le cadre de la classification Dewey

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Répartition en catégories socio-professionnelles des lecteurs de 4 tournées de prêt direct

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Graphique 1

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Graphique 2

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Graphique 3

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Graphique 4

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Graphique 5

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Graphique 6

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Graphique 7

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Graphique 8

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Graphique 9

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Statistiques de prêt direct (1/3)

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Statistiques de prêt direct (2/3)

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Statistiques de prêt direct (3/3)

  1.  (retour)↑  Cette étude a été présentée comme mémoire pour le certificat de géographie urbaine à l'Institut de géographie de Strasbourg en juin 1969.
  2.  (retour)↑  Cette étude a été présentée comme mémoire pour le certificat de géographie urbaine à l'Institut de géographie de Strasbourg en juin 1969.
  3.  (retour)↑  La Lecture publique en France, rapport du groupe d'études. (In : Notes et Études Documentaires, février 1968, n° 3459) qui préconise la nécessaire transformation des systèmes traditionnels qui, jusqu'à maintenant, avaient permis la rencontre du livre et du lecteur. Cf. aussi le bilan 1968 publié par La Voix de l'Édition, janvier 1969.
  4.  (retour)↑  Le Livre et la lecture en France par Jacques Charpentreau, François Clément, André Conquet, André Gentil, [etc.]. - Paris, les éditions ouvrières, 1968. - 18,5 cm, 343 p. (Collection Vivre son temps.)
  5.  (retour)↑  De 1947 à 1962, ont été utilisés successivement 2 véhicules Renault 1 t. En 1962, le modèle Renault a été abandonné pour un Citroën 2,5 t.
  6.  (retour)↑  La B.C.P. du Bas-Rhin, par le système du dépôt de livres, alimentait 530 communes l'aide de 2 véhicules. Il y avait 700 dépôts groupés en 87 tournées dont certaines dépassaient 300 km. Les dépôts étaient faits dans une bibliothèque municipale (4), à la mairie (38), dans l'école (622), dans un foyer rural (4), dans une Maison des jeunes et de la culture (20), dans une usine (2), ailleurs (7).
  7.  (retour)↑  Ces statistiques sont pratiquement inexistantes. Le dépositaire n'avait pas toujours le temps ou les moyens de connaître la personnalité des lecteurs, ou le nombre exact de personnes ayant pu lire un volume avant qu'il ne lui fût remis par l'emprunteur.
  8.  (retour)↑  Pas de dispositif sonore spécial, du type d'un indicatif musical enregistré. Ce serait un équipement coûteux et inutile, auquel la routine enlèverait tout effet. En revanche, l'installation d'un avertisseur modulé paraît souhaitable.
  9.  (retour)↑  Le cas d'une ferme isolée près de Kirchheim a été signalé à la B.C.P. Trop absorbés par les travaux agricoles, le cultivateur et les ouvriers agricoles ne pouvaient se déplacer. Ils souhaitaient emprunter des ouvrages techniques. Le circuit du bibliobus a été modifié pour faire un arrêt spécial dans cette ferme, à l'heure du déjeuner.
  10.  (retour)↑  Cf. tracts publicitaires.
  11.  (retour)↑  Voir : Breillat (Pierre). - La Lecture publique et l'école. (In : Cahiers des bibliothèques de France, 1954, 11, pp. 27-59.)
  12.  (retour)↑  Les livres prêtés par la B.C.P. sont exclusivement en langue française; par ailleurs, ce total comprend un fonds pour enfants de moins de 14 ans d'environ 50 000 volumes.
  13.  (retour)↑  Le parc automobile comprend : 2 bibliobus Citroën Heuliez 2,5 t. pour le prêt scolaire et le dépôt pour adultes. 4 bibliobus, 2 modèles Citroën 350 (moteur à essence) et 2 modèles Citroën 450 (moteur diésel) pour le prêt aux adultes (prêt direct).
  14.  (retour)↑  Les lecteurs des zones agricoles ne désirent pas de passage pendant les mois d'été où les travaux des champs sont très absorbants.
  15.  (retour)↑  Dans le calcul du pourcentage des lecteurs par commune, le mot commune a été pris au sens large. En effet, la population communale retenue groupe les comptés à part (selon la définition de l'I.N.S.E.E.), qu'il était indispensable de faire figurer pour prendre en compte les militaires du contingent. D'autre part, la B.C.P. autorisant l'inscription au prêt direct de la commune, non seulement les domiciliés dans la commune mais aussi des travailleurs n'y résidant pas, j'ai craint d'introduire une source d'erreur. Il est certain qu'il y aurait une légère correction à faire, mais elle doit être négligeable, puisque, de toute façon, c'est un village comme Hohengoeft, où les inscrits sont presque tous des résidents de la commune, qui arrive nettement en tête quant au pourcentage des lecteurs dans la commune.
  16.  (retour)↑  Voir : GUEHENNO (Jean). - Lire. (In : Cahiers des bibliothèques de France, 1954, 11 pp. 21-26), et POINDRON (Paul). - L'Avenir des bibliothèques et les moyens audiovisuels (In : Cahiers des bibliothèques de France, 1954, II, pp. 79-85). Ma conclusion rejoint celle de J. Hassenforder dans son article Les Lecteurs et la lecture, in : Le Livre et la lecture en France (op. cit.)
  17.  (retour)↑  Les équipes des bibliobus ont fait part des conversations et des comptes rendus des emprunteurs sur leurs lectures.
  18.  (retour)↑  Aucun « plan de lecture » analogue à ceux existant en U.R.S.S. Voir : L'Aide au lecteur in : Lecture et Bibliothèques, 1967, n° I, pp. 5 à 16.
  19.  (retour)↑  Lorsque les élèves viennent en groupe de leur établissement scolaire au bibliobus, ils n'ont droit qu'à 2 livres chacun et à aucun roman policier.
  20.  (retour)↑  Je n'ai pas compté, dans la colonne des femmes employées, les institutrices parce qu'elles sont en quelque sorte membres de droit de la bibliothèque, et également, parce que, dans les catégories socio-professionnelles ouvertes ici, c'est le seul emploi qui puisse être tenu indifféremment par un homme ou une femme. De même, les femmes commerçantes et cultivatrices sont comptées avec les hommes de la même catégorie, car il est difficile de savoir si, pour elles, la profession qu'elles déclarent est une raison sociale ou un véritable métier. Les religieuses, retraitées et femmes invalides ont été comptées également avec les hommes de même catégorie.
  21.  (retour)↑  Il faudrait pouvoir tenir compte, à Mutzig, du très grand nombre d'hommes dû à la présence d'environ 2 000 soldats. Cette distribution anormale de la population introduit des distorsions dans les pourcentages.
  22.  (retour)↑  A titre d'indication, l'usine Holweg emploie 150 ouvriers, chiffre communiqué par la direction de l'usine.
  23.  (retour)↑  Cf. la description des communes et le tableau de répartition des lecteurs par catégorie.
  24.  (retour)↑  Villages des hautes vallées vosgiennes, francophones. L'isolement de ces villages fait fuir les jeunes; ils sont, en effet, coupés de l'attraction de Saint-Dié (col de Steige, fermé l'hiver) et éloignés de celle de Sélestat, donc des communications vers Strasbourg et la plaine du Rhin. De plus, se greffe un problème de fermeture d'usines.
  25.  (retour)↑  Il semble que, dans un premier temps, on puisse établir un rapport entre l'accroissement des inscrits et la quantité de romans et de romans policiers empruntés, au détriment des autres genres. Cela serait peut-être dû à une nouvelle catégorie de lecteurs atteints qui commencerait par lire des romans ou des romans policiers avant de porter son choix sur des genres qu'elle découvre peu à peu. Le roman et le roman policier joueraient donc un rôle d'appât, et auraient une clientèle moins fidèle. (Cf. graph. 2, Mutzig, grosses sorties de romans policiers au début de l'année 67-68, qui diminuent ensuite notablement.)
  26.  (retour)↑  Cf. la consommation des livres de guerre par la population du Val de Villé; il m'a été signalé également par la B.C.P. l'importance des demandes en livres sur la guerre d'Indochine ou sur la guerre d'Algérie par les militaires de carrière, à Mutzig.
  27.  (retour)↑  DUMAZEDIER (Joffre). - Vers une civilisation des loisirs? - Paris, Éditions du Seuil, 1962. - 20,5 cm, 319 p. (Collection « Esprit » .)
  28.  (retour)↑  Ce souci de la population rurale de faire des lectures utiles avait été remarqué, cf. MASSON (Paule). - Lecture urbaine et rurale. L'expérience d'Albi et de la Bibliothèque centrale de prêt du Tarn, p. 74 (In : Cahiers des bibliothèques de France, 1954, II, pp. 6I-85).
  29.  (retour)↑  Remarqué également dans le Tarn (op. cit., p. 76), mais à mon avis, ce n'est pas le caractère rural qui joue ici mais plutôt la tranche d'âge utilisant principalement la bibliothèque.
  30.  (retour)↑  On pourrait proposer la définition suivante suggérée par Mlle Untersteller au cours d'un entretien sur la finalité des bibliothèques : « La bibliothèque publique a pour fin de mettre à la disposition d'un public de tous âges et de toutes catégories socio-professionnelles, dans un secteur géographique à déterminer en fonction de la densité de la population, que celle-ci soit rurale ou urbaine, par des techniques appropriées, l'ensemble des livres et documents susceptibles de satisfaire tous les besoins de loisirs et d'informations, d'études, de culture, quels qu'ils soient. »
  31.  (retour)↑  En 1963, Toulouse : 28 livres par lecteur par an
    Saint-Brieuc : 32 livres par lecteur par an
    Grenoble : 44 livres par lecteur par an
    résultats obtenus dans de grandes villes dotées, de longue date, de bibliobus urbains, et de bibliothécaires dynamiques. Ces chiffres sont issus d'une publication communiquée par l'I.P.N., sans indication d'origine signée Charpentreau (J.).
  32.  (retour)↑  Voir : KAES (R.). - Les Ouviers et la culture. Enquête 1958-196I par R. Kaes sous la direction de Marcel David. - Paris, Dalloz, 1962. - 27,5 cm, 592 p.
  33.  (retour)↑  FOURASTIÉ (Jean). - La Révolution à l'ouest par Jean Fourastié. et André Laleuf. Préf. d'Auguste Heckscher. - Paris, Presses universitaires de France, 1957. In 8°, 236 p., pl.