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Les Bulletins et publications de sociétés d'écrivains

Gilbert Nigay

A l'évidence un périodique spécialisé représente la projection extérieure des préoccupations et des centres d'intérêt d'un groupe ou d'une collectivité organisée. Il en est une catégorie qui mérite qu'on l'examine avec une particulière sympathie : ce sont les bulletins de sociétés d'amis d'un écrivain ou, tout simplement, ceux consacrés à un écrivain.

Ils existent, ils sont même bien vivaces, malgré les difficultés de toute sorte qui les entravent, dont la principale est sans conteste le fait qu'ils s'adressent à un public limité. Cette diffusion réduite, avec ses incidences financières, est bien sûr la cause de la périodicité très variable, des formats réduits, de la présentation souvent peu engageante. Mais leur intérêt pour la recherche érudite et savante est évident par leur spécialisation même. Entreprend-on une étude sur un auteur, ou tel auteur est-il au programme de l'agrégation ou d'un concours universitaire, ces bulletins offrent d'emblée des éléments essentiels, même si des thèses marquantes, des articles de revues d'érudition, ou dites générales, doivent être connus. Que trouve-t-on, en effet, dans ces bulletins ? Ils sont riches en inédits, versions non retenues d'un manuscrit, marginalia (des annotations de la main de Stendhal sur un exemplaire personnel de la Chartreuse de Parme par exemple), correspondances surtout, donc des sources primaires qui font avancer la connaissance d'un écrivain. S'y ajoutent les études critiques, les témoignages de contemporains, la « situation » d'un écrivain à l'étranger (les études stendhaliennes en U.R.S.S. et au Japon...), des « pages retrouvées » reprises de revues ou de journaux difficilement accessibles. C'est le cas pour les petites revues symbolistes ou pour les articles d'Emmanuel Mounier ou de Georges Bernanos dans la presse d'avant-guerre. Des conférences ou des travaux universitaires (D. E. S., travaux d'étude et de recherche) qui, sinon, seraient restés inédits, peuvent aussi être partiellement publiés.

Ces éléments positifs sont décelables de prime abord. On trouve encore dans ces bulletins un courrier des lecteurs, parfois avec demandes et réponses, et des chercheurs peuvent être mis en contact direct. Des glanes, des informations diverses (prix atteints dans des ventes par des autographes ou des originales ou sur des catalogues, pose d'une plaque commémorative après bien des efforts...) et surtout la vie de l'association avec les rapports du président ou du secrétaire complètent à coup sûr chaque numéro. Il faut dire que les « amis », sociétaires ou lecteurs, sont considérés comme autant de collaborateurs bénévoles. Relevons : « Chacun des membres de la Société des amis de P.-L. Courier doit se considérer comme un membre actif, c'est-à-dire qu'il doit avoir à cœur de travailler à accroître le rayonnement de l'association : recruter des adhérents, recueillir des fonds pour le bulletin et sa diffusion, envoyer des communiqués à la presse, contribuer à la connaissance de P.-L. Courier 1 ». D'ailleurs les amis sont particulièrement vigilants, ne laissant rien passer, et même chatouilleux et susceptibles pour tout ce qui concerne la renommée de leur grand homme. Ils relèvent des interprétations hâtives ou erronées, parfois même de grands noms de la critique, et des polémiques naissent et s'enveniment. Citons la dénonciation vigoureuse de l'existence d'une liaison entre Marguerite Audoux et Alain-Fournier. Certaines tentatives peuvent même être qualifiées d'attendrissantes par excès de zèle. Ainsi on affirme pour Verlaine qu'au procès de Bruxelles le pauvre Lélian « fut la victime d'une monstrueuse erreur médico-légale ». C'est par là surtout qu'un charme désuet et bien sympathique émane de ces bulletins.

Ils comportent enfin la bibliographie courante de l'auteur retenu. Tout texte, même le plus infime, des citations également, sont relevés et accompagnés d'analyses critiques. Évoquons seulement les rubriques de style « A travers la presse ». Parfois, une bibliographie rétrospective est publiée et forme alors une utile mise au point. C'est ce qu'ont fait récemment les amis de Louis Pergaud dans un supplément qui représente un fascicule d'une vingtaine de pages. Ou encore une table de la correspondance (de et à l'écrivain) est établie et c'est là un excellent instrument de travail. Une telle table, annexée à une table cumulative générale, existe en particulier pour les amis de Charles-Louis Philippe. Le bilan de l'intérêt scientifique de ces bulletins est, dirons-nous, d'alimenter une critique de style lansonien et classique plutôt qu'un structuralisme ou une « nouvelle critique » qui ont les honneurs de là mode.

A ces titres divers ils ont donc leur place toute marquée dans les bibliothèques d'étude, universitaires en premier lieu. Celles-ci ne semblent pourtant jamais avoir eu de politique suivie en ce domaine et les acquisitions ont plutôt été livrées à l'empirisme, au gré des demandes des professeurs de l'Enseignement Supérieur. Comment ne pas s'étonner que, lorsque Proust est au programme de l'agrégation, le prêt interuniversitaire soit sollicité de toutes parts pour obtenir le Bulletin de la Société des amis de Marcel Proust, ceci généralement sans succès car les bibliothèques qui disposent de la collection refusent de s'en dessaisir ? Les difficultés dans l'acquisition (ces bulletins, non diffusés dans le circuit normal de l'édition et de la librairie, sont généralement servis sur cotisation préalable, à l'adresse d'un particulier, et difficiles à se procurer), la périodicité fluctuante entraînant souvent de longs retards, la conservation mal assurée de fascicules réduits parfois à quelques feuilles, expliquent peut-être, sans la justifier, cette désaffection. Ces bulletins ont également un intérêt marquant pour les bibliothèques municipales. Quand ils sont consacrés à un écrivain lié à un terroir ou à une province, les chroniques dépassent cet objet limité et, de fait, donnent souvent un panorama de la vie intellectuelle de la région considérée. Ainsi les Amis de Charles-Louis Philippe apportent de nombreuses informations sur d'autres auteurs bourbonnais, Émile Guillaumin, Valery Larbaud, ou de provinces voisines, telle Marguerite Audoux. On connaît le zèle des bibliothèques municipales pour accroître leurs fonds locaux ou régionaux et même les plus petites ne laissent pas échapper cette précieuse source d'information.

L'intérêt de ces bulletins n'a aucune mesure avec leurs caractéristiques matérielles, généralement fort modestes. Nous avons évoqué leurs difficultés financières chroniques : ils ne sont généralement pas subventionnés, sauf peut-être par quelques conseils généraux, et ne bénéficient que de rares souscriptions en dehors de la Direction des Bibliothèques de France qui en diffuse un certain nombre. Il faut vite affirmer que ces bulletins ne paraissent que grâce aux efforts désintéressés d'une petite équipe et même d'un seul homme. L'association entre les deux noms, celui de l'écrivain considéré et celui de l'animateur, vient souvent immédiatement à l'esprit. Pour se limiter à des disparus, évoquons Stendhal et Henri Martineau avec le Divan et Marcel Bouteron avec les Cahiers Balzaciens. Ils disparaissent bien souvent avec leur responsable, qui est tout à la fois le rédacteur presque unique, l'administrateur, le metteur en pages et le propagandiste ardent. Parfois un long sommeil les interrompt, mais ils peuvent ressurgir au gré d'un anniversaire ou d'une commémoration. Le Bulletin de la Société Jules Verne, suspendu en 1938, est reparu en 1967. Ils sont peu souvent rattachés à une maison d'édition ou une librairie, et même dans ce dernier cas, ils n'y sont que déposés. Ils sont seulement l'émanation d'un groupement, d'une association, d'une société dont ils représentent la forme la plus élaborée et la plus visible. Beaucoup n'y parviennent pas d'ailleurs, car le nombre de sociétés d'amis est bien supérieur à celui des bulletins réellement édités. Remarquons que les associations ont souvent la charge d'un petit musée installé dans un lieu ou la présence tangible d'un écrivain peut-être facilement évoquée : le pavillon de Croisset pour Flaubert, la Béchellerie pour Anatole France. Citons une exception pour une catégorie de documents, qui s'apparente à ces bulletins, les cahiers sans périodicité définie, qui sont l'organe de grandes maisons d'édition pour mettre en valeur l'œuvre d'auteurs dont elles ont l'exclusivité. Nous avons ainsi les Cahiers Romain Rolland chez Albin-Michel, les Cahiers Paul Claudel chez Gallimard, mais parallèlement existent le bulletin de l'Association des amis de Romain Rolland et le Bulletin de la Société Paul Claudel. De même la maison Flammarion a publié les Cahiers des Hommes de bonne volonté consacrés à l'œuvre de Jules Romains.

Les bulletins spécialisés dans l'étude d'un écrivain sont particulièrement nombreux pour les auteurs des XIXe et xxe siècles. Une bibliographie que nous avons établie en 1967 recensait depuis 1900 ces publications 2 et comportait entre autres 74 bulletins en cours, preuve de vitalité et d'intérêt soutenu. Une rubrique des Nouvelles littéraires « Les Amis de nos amis » donne d'ailleurs de temps en temps un compte rendu de l'activité de ces sociétés et le sommaire de leurs bulletins. On est parfois étonné de rencontrer des noms d'auteurs qui ne sont pas de tout premier plan, qu'un soin pieux a tenté de faire revivre (le poète catholique Louis Mercier, Edmond Fleg...), en particulier quand il s'agit d'écrivains « régionaux » (Maurice Rollinat, Louis Pergaud...), mais l'amour de la petite patrie est profondément ancré dans chaque province et les gloires qui l'ont illustrée sont l'objet d'un véritable culte. Nous avons dit que dans ce cas les bulletins dépassaient souvent leur objet limité. Il y a parfois abondance de biens, pourrait-on dire; ainsi trois publications courantes sont consacrées à Balzac, le Courrier balzacien, l'Année balzacienne, Balzac à Saché, bulletin de la Société H. de Balzac en Touraine. On note également une participation étrangère, en fait anglo-saxonne, pour quelques auteurs (Dumas, Baudelaire, Léon Bloy...), ce qui ne saurait étonner quand on pense à l'essor et à l'organisation des études de littérature française dans ces pays. En particulier le Bulletin baudelairien émane de l'Université du Tennessee.

Dans la période récente on peut relever une évolution de ces bulletins. Auparavant ils n'étaient que rarement le fait d'universitaires, mais d' « amis » attentifs aux résonances intimes d'une œuvre qui s'adressaient à des happy-few. Aujourd'hui nous rencontrons, et non plus seulement à l'étranger, une participation de professeurs de l'Enseignement Supérieur. Ainsi paraissent sous la direction de M. J. Gaulmier et le patronage de l'Université de Strasbourg, Les Études gobiniennes depuis 1966. M. H. Mitterand anime les Cahiers naturalistes. Et même les Cahiers Dada Surréalisme sont publiés par M. M. Sanouillet, auteur d'une thèse marquante sur le mouvement. Il y a à la fois essor et spécialisation de la recherche universitaire.

Elle a trouvé d'ailleurs l'appui matériel d'un éditeur nouveau venu sur le marché, M. J. Minard, qui s'applique à la publication de textes rares ou d'études originales, mais d'une diffusion difficile. Des séries de la Revue des lettres modernes sont consacrées à Barbey d'Aurevilly, Claudel, Bernanos, Apollinaire. Récemment, les Etudes rimbaldiennes ont pris la succession du Bateau ivre, bulletin de la Société des amis de Rimbaud. Il s'agit plutôt de « suites » sans périodicité fixe, selon la nomenclature bibliothéconomique, plutôt que de périodiques proprement dits. Les animateurs, tels MM. Michel Decaudin, Jacques Petit, Michel Estève, relèvent de la critique universitaire. Par ailleurs ce même éditeur prend en dépôt et diffuse par son catalogue les bulletins ou cahiers consacrés à Péguy ou Bernanos, qui ont déjà derrière eux un long passé.

Un autre élément permet de pallier la dureté des temps. En effet, les moyens techniques d'impression ont connu récemment avec l'offset de grandes améliorations, en particulier pour des tirages limités qui s'appliquent exactement à ces publications. Désormais elles peuvent sortir de petites imprimeries, dont l'équipement et les prix d'impression sont infiniment moins onéreux qu'en typographie classique. Ainsi sont édités les Cahiers des amis de Valery Larbaud. Le Courrier d'Orléans du Centre Charles Péguy en est venu à cette solution.

La conjonction de la critique universitaire et des « amis » de type traditionnel offre donc une situation plutôt favorable. En un peu plus d'un an, nous avons vu apparaître des titres nouveaux consacrés à Paul-Louis Courier, Colette, Alfred de Vigny, Marie Noël (presqu'aussitôt après le décès de la poétesse). Nous avons évoqué au début de ces quelques réflexions la sympathie que l'on doit éprouver devant ces publications. Elle ne peut être qu'une réponse bien faible à l'amour, la véritable et noble passion, qui anime leurs responsables, qui leur fait triompher des difficultés et aboutir à des réalisations concrètes, dont peuvent s'honorer la critique et l'érudition françaises.

  1.  (retour)↑  Cahiers Paul-Louis Courier. N° i, nov. 1968, p. 32.
  2.  (retour)↑  (In : Revue d'histoire littéraire de la France, 67e année, n° 4, oct.-déc. 1967).