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La Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Henry de Surirey de Saint-Remy

I Uune tradition deux fois séculaire 1763-1968

Le 13 avril 1763, un cortège officiel se rendait de l'Hôtel de Ville de Paris à la rue Pavée, au Marais. M. Camus de Pontcarré, seigneur de Viarmes, prévôt des marchands, venait inaugurer, à l'hôtel de Lamoignon, la première bibliothèque mise par la Ville à la disposition du public.

Depuis plus d'un siècle déjà, la bibliothèque de Mazarin était alors ouverte « à tous ceux qui y vouloient estudier »; plus tard, les richesses de la bibliothèque du Roi et celles de plusieurs des grands établissements religieux de la capitale avaient été, de même, offertes aux amateurs et aux curieux. La Ville de Paris se devait de s'inspirer de ces exemples. C'est, du moins, ce qu'avait pensé, dès 1734, un administrateur éclairé, Michel Étienne Turgot, prévôt des marchands de 1729 à 1740. L'année 1725 avait vu s'achever la première histoire officielle de la Ville de Paris, celle de deux bénédictins de Saint-Germain-des-Prés, doms Michel Félibien et Guy-Alexis Lobineau. Turgot - le même qui faisait dresser par Bretez le plan de Paris aujourd'hui connu sous son nom - pensa qu'il fallait assurer à la capitale les moyens de continuer l'œuvre de ces historiens, autrement dit de « faire passer à la postérité les fastes dont l'Hôtel de Ville possède les preuves dans son sein ». Telle serait la mission de l'historiographe de la ville dont il fit alors créer la charge. Dans le même temps, il faisait rassembler au greffe de l'Hôtel de Ville une collection de livres - quelque deux cents volumes consacrés à l'histoire de France et plus spécialement à celle de Paris - qui devaient former, disait-il « un commencement de bibliothèque ».

Ce dernier projet n'eut pas de suite dans l'immédiat. Il allait se réaliser trente ans plus tard, grâce à la générosité d'un ancien collaborateur de Turgot. Membre du « Bureau de la Ville » en sa qualité de « procureur du Roi et de la Ville de Paris » (fonctions qu'il exerça de 1722 à 1755), Antoine Moriau, grand amateur de livres et de documents, « citoyen très instruit et magistrat très jeté pour le bien public » (ainsi le qualifiera un rapport de l'époque révolutionnaire), s'était constitué peu à peu une importante bibliothèque dans laquelle l'histoire de Paris tenait une large place : 14 000 volumes imprimés, 2 ooo manuscrits et quelque 500 porte-feuilles de pièces diverses, cartes, estampes et dessins. Le tout installé dans l'hôtel de Lamoignon; locataire à partir de 1738 d'une partie de la vaste demeure, Moriau avait pris à bail en 175I la totalité de l'hôtel que quittait alors son propriétaire : nommé chancelier de France, Guillaume II de Lamoignon allait occuper, place Vendôme, l'hôtel de la Chancellerie. A la veille de sa mort, survenue le 2I mai 1759, Moriau léguait la totalité de ses collections à la Ville de Paris, à charge pour celle-ci d'en faire une bibliothèque publique, à l'image de celle de l'Hôtel de Ville de Lyon. En septembre 1760, le Bureau de la Ville acceptait ce legs et nommait un bibliothécaire : ce fut Pierre-Nicolas Bonamy, « pensionnaire de l'Académie royale des Belles-lettres » et déjà historiographe de la Ville : ainsi s'affirmait l'intention de maintenir à l'histoire de Paris une place de choix dans la bibliothèque municipale. Dans le même esprit, on prenait soin, quelques semaines avant l'ouverture au public, de réunir aux collections de Moriau les ouvrages d'histoire rassemblés trente années plus tôt par Turgot.

Au cours des vingt-cinq dernières années de l'Ancien régime, les libéralités de plusieurs amateurs enrichirent la bibliothèque de façon considérable, mais cette fois sans souci de l'orienter plus particulièrement vers l'histoire de Paris : aux collections de Turgot et de Moriau vinrent ainsi s'adjoindre d'abord celle du premier bibliothécaire lui-même, Bonamy, puis celle de l'avocat Joseph Tauxier, surtout formée d'ouvrages juridiques, enfin celle de Nicolas de la Pinte de Livry, évêque de Callinique, laquelle devait, dans l'esprit du donateur, concourir au « progrès des sciences et des lettres ».

Ainsi dotée, la bibliothèque de la Ville formait, à la veille de la Révolution, un bel ensemble de 20 ooo à 30 ooo volumes. Elle avait alors quitté depuis seize ans déjà l'hôtel de Lamoignon, ayant été transférée dès 1773 rue Saint-Antoine, dans l'ancienne maison professe des Jésuites (aujourd'hui Lycée Charlemagne), qu'elle partageait avec quelques religieux génovéfains, eux-mêmes fort amis des livres, les chanoines réguliers dits de « Saint-Louis-la-Culture ».

Assez considérable pour éveiller des appétits, mal défendue par la Commune, cette bibliothèque allait être jugée digne de fournir à « l'Institut national » nouvellement créé « les moyens de remplir son importante destination » : le 27 ventôse an III (17 mars 1705), un arrêté du Directoire, d'ailleurs semi-clandestin (il fut prescrit de ne pas l'imprimer), mettait la bibliothèque alors dite de la Commune « à la disposition de l'Institut national des sciences et des arts ». De là vient que sont aujourd'hui encore conservées à la Bibliothèque de l'Institut les collections de Moriau et de ses émules. La Ville de Paris, quant à elle, se trouvait privée de toute bibliothèque. Cette situation devait prendre fin neuf ans plus tard seulement.

Au lendemain de la suppression des éphémères « écoles centrales » que le gouvernement consulaire remplaçait par des lycées, le 4 germinal an XII (25 mars 1804), un arrêté du premier préfet de la Seine, Frochot, donnait le titre de « Bibliothèque de la Ville de Paris » à la modeste bibliothèque de l'École centrale de la rue Saint-Antoine, celle-ci précisément installée dans cette maison de Saint-Louis-la-Culture qui avait abrité les dernières années de la précédente.

Après avoir connu un certain nombre de vicissitudes, la bibliothèque sera installée en 1847 dans la partie de l'Hôtel de Ville nouvellement édifiée à l'emplacement de l'église Saint-Jean et de l'hôpital du Saint-Esprit. Ses ressources s'accroissent assez sensiblement à partir de 184I et plus encore sous le Second Empire. Elle s'enrichit alors de façon tout à fait notable. Délibérément encyclopédique, elle ne néglige pas, néanmoins, de rechercher les livres relatifs à l'histoire de Paris, voire tels manuscrits précieux capables d'évoquer l'un ou l'autre aspect du passé de la capitale : ainsi, par exemple, l'heureuse initiative d'un membre du Conseil municipal, Ambroise Firmin-Didot, lui permet-elle de faire entrer dans le patrimoine municipal une pièce d'un très exceptionnel intérêt, le célèbre Missel de Juvénal des Ursins, orné de miniatures dans lesquelles on pouvait reconnaître des vues de Paris et de ses principaux édifices au commencement du xve siècle. Il suffira de l'inconscience d'un incendiaire pour anéantir, avec cette irremplaçable relique du passé parisien, les 120 ooo volumes de la deuxième bibliothèque de la Ville : dans les jours tragiques de la Commune, le 24 mai 1871, tout sera réduit en cendres quand s'embraseront les bâtiments de l'Hôtel de Ville.

La chance de Paris, au lendemain du désastre de 1871, fut de trouver un nouveau Moriau dans la personne même d'un bibliothécaire tout récemment affecté au dépôt de l'Hôtel de Ville, Jules Cousin. Excellent connaisseur de l'histoire et de la bibliographie parisiennes, Jules Cousin s'était constitué, à force de patience et de sagacité, une collection personnelle d'une qualité sans égale : 6 ooo livres et 10 000 estampes, tous concernant Paris et son histoire, tel était l'ensemble qu'il offrit à la Ville pour former le noyau d'une troisième bibliothèque. Bibliothèque délibérément consacrée à l'histoire de Paris, cette fois. L'intention du donateur, rejoignant celle de Turgot, l'imposait. La municipalité parisienne y souscrivait. Dès 1872, les collections étaient mises en place, sous l'autorité du donateur lui-même, à l'hôtel Carnavalet, désormais consacré aux « collections historiques de la Ville de Paris ».

Que ce domaine - l'histoire de Paris - soit assez vaste, l'œuvre du fondateur et de ses successeurs le démontre. Lorsqu'il abandonna ses fonctions, en 1893, Jules Cousin laissait à la Ville une bibliothèque de 100 000 volumes. Un accroissement massif s'était produit en 1881 : Alfred de Liesville avait alors offert ses collections consacrées à l'époque révolutionnaire; c'étaient (sans parler des objets que leur nature destinait à un musée et qu'a donc conservés, comme il se devait, le Musée Carnavalet) plusieurs milliers de livres, de brochures et de pièces diverses se rapportant à cette période de la Révolution française pendant laquelle l'histoire de Paris se confondit presque chaque jour avec celle de toute la nation. Depuis lors, la Bibliothèque historique a pu, sans s'écarter de son programme, se faire de l'histoire de la Révolution de 1789 comme une spécialité secondaire qui, dans ce domaine et en France, lui donne rang aussitôt après la Bibliothèque nationale.

Les collections s'étant ainsi enrichies et celles du musée n'ayant pas moins prospéré, on s'acheminait vers la séparation des deux établissements nés de la donation de 1872. Le musée demeurant à Carnavalet, la bibliothèque allait s'installer dans une maison voisine. En 1898, on aménageait à son intention, au 29 de la rue de Sévigné, le bel hôtel construit à la fin du XVIIe siècle par Pierre Bullet pour Michel Le Peletier de Souzy et connu par la suite sous le nom d'hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau. C'est là qu'elle a continué de prospérer. A la veille de la dernière guerre déjà, donc après seulement quarante années passées à « Saint-Fargeau », il apparaissait nécessaire de lui trouver un logement plus vaste. Un projet de transfert s'élaborait. Les circonstances en firent différer de trente ans la réalisation. A la fin de 1968, renouant avec un passé deux fois séculaire, la troisième bibliothèque de la Ville s'est installée aux lieux mêmes qui avaient vu naître la première. Non pas, toutefois, pour y retrouver les coffres et les armoires du procureur Moriau, mais bien pour y vivre à la moderne dans des locaux d'une ampleur dont ne pouvaient rêver les curieux du temps de Louis XV.

II Une ancienne demeure seigneuriale : l'Hôtel d'Angoulême, puis de Lamoignon

Consacré désormais à l'histoire de Paris, l'hôtel qui porte aujourd'hui le nom des Lamoignon se trouve être à lui seul un témoin de plusieurs siècles du passé de la capitale. Non qu'il s'agisse ici d'un îlot très anciennement urbanisé, la naissance de ce « Marais » que découvrent heureusement les Parisiens d'aujourd'hui n'étant, comme chacun sait, pas antérieure à la deuxième moitié du XVIe siècle. Il n'est pas pour autant sans intérêt d'observer, au carrefour des actuelles rues des Francs-Bourgeois, Payenne et Pavée (trois vieux noms heureusement sauvegardés) l'un des plus classiques des modes d'extension de la Ville.

C'est hors des limites du Paris médiéval, au nord de l'enceinte de Philippe Auguste, qu'il faut rechercher sur les plus anciens plans l'emplacement de notre hôtel. Là s'étendirent longtemps des terres cultivées. Depuis le XIIIe siècle, elles appartenaient aux religieux de Sainte-Catherine du Val des Écoliers : d'où leur nom de « Culture Sainte-Catherine ». Au XIVe siècle, on y avait réservé parmi les jardins maraîchers des emplacements pour les joutes; au début du xve, Guillebert de Mets écrivait encore : « en la Cousture Sainte Kateline sont liches pour campiuns. » Un chemin les desservait, du sud au nord, qui, peu à peu, devint rue; soigneusement aménagé au xve siècle il prit alors le nom de rue Pavée. Cette voie franchissait l'enceinte; dans la partie sud, intra muros, elle était presque entièrement occupée dès la fin du XIIIe siècle par l'hôtel du roi de Sicile (Charles d'Anjou, frère de saint Louis). Hors les murs, vers le nord, elle desservait plus modestement la porcherie de l'hôpital du Petit-Saint-Antoine.

C'est à partir du XVIe siècle que l'îlot va connaître un destin plus noble. Le lotissement de l'ancien hôtel Saint-Paul et de ses jardins, prescrit par François Ier en 1543, provoque au quartier Saint-Paul, tout voisin au sud-est, une poussée de constructions. Espérant profiter de ce mouvement, les religieux de Sainte-Catherine, pressés d'argent, demandent et obtiennent dès 1545 l'autorisation de lotir une partie de leur « Culture ». Ainsi se forment de nouvelles voies : la grande rue Sainte-Catherine (aujourd'hui rue de Sévigné), le prolongement vers l'est, sous le nom de rue Neuve-Sainte-Catherine, de la rue des Francs-Bourgeois et, parrainée par le notaire chargé de la rédaction des actes de vente, maître Guillaume Payen, la rue Payenne. De cette opération naît dès 1548 l'hôtel Carnavalet. C'est seulement trente-cinq à quarante ans plus tard qu'on verra s'élever, à l'angle des rues Pavée et Neuve-Sainte-Catherine, une construction capable de rivaliser avec la belle demeure du président des Ligneris. Divers acquéreurs - d'un modeste apothicaire à un abbé de Saint-Corneille de Compiègne (François de Pisseleu, frère de la duchesse d'Étampes) en passant par un président au Parlement - se sont d'abord partagé les parcelles qui, peu à peu regroupées, vont, en 1584, échoir à une princesse de sang royal, Diane de France, duchesse d'Angoulême, fille naturelle du roi Henri II et d'une jeune piémontaise, Philippe Duc.

C'est entre 1585 et 1590 que Diane de France fit construire sur ce terrain un hôtel dont l'essentiel, à travers diverses transformations, subsiste sous le nom d'hôtel de Lamoignon. Agée en 1584 de quarante-six ans, Diane de France était alors deux fois veuve, ayant connu deux unions imposées par les exigences de la politique et l'une comme l'autre accordées aux malheurs du temps, la première par son dénouement brutal, la seconde par ses étranges prémisses. Ayant perdu, après vingt-deux ans de mariage son second mari, fils du connétable, et sans postérité, elle allait vivre seule jusqu'à quatre-vingts ans passés en son hôtel de la rue Pavée, avec la réputation d'une princesse accomplie, non seulement vertueuse, mais encore intelligente et cultivée. Très aimée des rois Charles IX et Henri III, ses frères, elle devait plusieurs fois tenir au sein de la famille royale, dans des circonstances difficiles, un rôle de conseillère et de médiatrice.

A la sage princesse qui meurt en 1619 succède en l'hôtel d'Angoulême un neveu turbulent, Charles de Valois, bâtard de la maison de France lui aussi, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Né en 1573, Charles de Valois avait été le compagnon d'armes d'Henri IV à Arques et à Ivry. Plus tard, on l'avait vu complice des intrigues menées contre le roi par sa sœur, la marquise de Verneuil, condamné à mort par le Parlement, grâcié mais enfermé pour dix ans à la Bastille. Assagi, il a recueilli en 1620 le duché d'Angoulême. En 1628, il est chargé pour un temps de commander l'armée de Louis XIII au siège de la Rochelle.

Rue Pavée, l'installation de M. d'Angoulême est d'un homme de guerre, et qui n'a pas oublié le temps des troubles : dans les galetas de l'hôtel s'entassent arquebuses, carabines et mousquets... Ailleurs, on dénombrera, à la mort du prince, une abondance de meubles précieux, de tableaux, d'objets d'art, plusieurs centaines de livres au chiffre de Charles de Valois : l'ancien colonel de la cavalerie légère d'Henri IV, en effet était aussi un authentique lettré, lisant, comme sa tante, le latin, l'italien, et l'espagnol. Grand bâtisseur, enfin, il poursuit les constructions de Diane de France : outre des communs (aujourd'hui disparus) ajoutés à ceux que sa tante avait déjà installés en face de son hôtel, il fait élever l'aile qui aujourd'hui encore ferme la cour au nord.

Charles de Valois mort en 1650, l'hôtel est partagé entre plusieurs locataires, dont le principal sera en 1658 Guillaume de Lamoignon, premier président au Parlement de Paris, l'Ariste de Boileau, celui que Thémis en personne saluera par la voix du poète :

« Ariste dont le Ciel et Louis ont fait choix

Pour régler ma balance et dispenser mes lois. »

Magistrat vertueux, fort attaché à réformer la justice du royaume, c'est aussi un grand seigneur aimable, un hôte accueillant, et encore un « homme d'un savoir étonnant ». Admirateur passionné de « tous les bons livres de l'Antiquité », il ne néglige pas les intérêts de son temps; l'historiographie parisienne lui doit deux initiatives fécondes : il encourage successivement Barthélemy Auzanet à publier un commentaire de la Coutume de Paris et le commissaire de la Mare à entreprendre ce volumineux Traité de la police qui deviendra l'un des grands classiques de l'histoire de Paris. Le premier président accueille régulièrement Boileau, Guy Patin, madame de Sévigné. A partir de 1677, il réunit chaque semaine une véritable académie; des magistrats cultivés s'y rencontrent, des amis de Port-Royal s'y mêlent à des pères jésuites.

Cette tradition d'humanisme se perpétuera dans l'hôtel à travers deux générations de Lamoignon : avec Chrétien-François, marquis de Bâville, avocat général, puis président à mortier au Parlement, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, qui installe dans l'hôtel, avec mission de veiller sur la bibliothèque familiale, le savant Adrien Baillet, et avec Guillaume II, seigneur de Blancmesnil, qui, on l'a vu, quittant en 175I la rue Pavée pour la Chancellerie, laisse toute la place à Antoine Moriau et à ses livres. Parfait humaniste lui aussi, Malesherbes, l'ami des Encyclopédistes, plus tard fameux pour sa courageuse défense de Louis XVI, était le propre fils du chancelier. Il était né dans l'hôtel en 1721.

C'est en 1688 seulement que l'hôtel est devenu propriété des Lamoignon. Chrétien-François, qui l'achète cette année-là, fait faire en 1683 les réparations indispensables. Quelques années plus tard, Robert de Cotte propose une transformation complète qui doit donner à l'ancien hôtel d'Angoulême un nouveau visage, mais qui reste finalement en projet; encore faut-il considérer comme un début d'exécution les transformations de la façade sur jardin : destruction de l'avant-corps sud, déplacement du perron, suppression de tout le décor d'origine à pilastres; ainsi le XVIIIe siècle devait-il, à son tour, mettre ici sa marque : on lui doit la grande façade très dépouillée qui s'aperçoit aujourd'hui à partir de la rue des Francs-Bourgeois, les hautes fenêtres ouvrant jusqu'au sol, les balcons aux ferronneries de style Louis XV où la moucheture d'hermine inscrite dans un losange évoque le blason des Lamoignon : losangé d'argent et de sable, au franc-canton d'hermine.

En 1774, les Lamoignon vendent l'hôtel à l'architecte Jean-Baptiste Le Boursier, qui s'en dessaisira vingt ans plus tard. Avec la Révolution française s'ouvre, pour l'ancienne demeure des Angoulême et des Lamoignon, l'ère de déchéance commune à la plupart des hôtels du Marais. Le commerce et l'industrie l'envahissent, l'adaptent tant bien que mal à leurs besoins, sans souci d'en sauvegarder la grandeur. Des logements médiocres y sont aménagés. On détruit une partie des anciens communs. Enfin on sacrifie le grand jardin qui s'étendait autrefois jusqu'à la rue de la Culture Sainte-Catheri ne (aujourd'hui rue de Sévigné). Entre 1830 et 1850, des constructions neuves l'envahissent presque entièrement, privant d'air les étages inférieurs de l'hôtel et faisant disparaître, avec les vestiges des plantations classiques, un grand bassin, une salle de billard et un colombier. Il ne subsistera finalement qu'un peu de végétation sauvage qui, avec quelques treillages noircis, fera, du moins, l'enchantement d'un écrivain délicat : Alphonse Daudet, jeune marié, s'installe en 1867 quelque part dans la vieille demeure; il n'y est qu'un locataire parmi des dizaines d'autres (et déjà nul ne peut dire aujourd'hui dans quelle partie de l'hôtel), mais combien plus qu'aucun d'eux attentif à s'imprégner de l'atmosphère du quartier! Grâce à quoi c'est à travers son œuvre - Fromont jeune et Risler aîné écrit, ici même, et encore L'Évangéliste, Le Nabab et Numa Roumestan - qu'on peut évoquer aujourd'hui les charmes discrets d'un certain âge du Marais, celui des boutiques et des ateliers.

Ne pouvait-on, cependant, rêver d'une réhabilitation de la vieille demeure? Dans le temps même où la ville commençait d'aménager son musée municipal, la question fut posée : « Lamoignon » ne pourrait-il assurer un jour, au-delà de la rue des Francs-Bourgeois, l'extension de « Carnavalet? » Lancée dès 1872 ou 1873, l'idée fut reprise un demi-siècle plus tard : le 30 mars 1928, M. Victor Bucaille la défendait devant le Conseil municipal et obtenait un vote qui sauvegardait l'avenir : la Ville de Paris faisait l'acquisition de l' « immeuble sis à Paris, 25, rue des Francs-Bourgeois et 22-24, rue Pavée, connu sous le nom d'hôtel Lamoignon, appartenant à M. Bellat, d'une surface de 2 987 m2 40 », et ce dans des conditions particulièrement avantageuses : il ne s'agissait pas, en effet, d'un achat, mais d'un échange : le propriétaire acceptait de recevoir, en contrepartie de l'abandon de l'hôtel, cinq lots d'une superficie équivalente et jusqu'alors demeurés invendus d'un îlot provenant du lotissement d'un ancien bastion des fortifications, l'îlot 48, à la porte de Champerret. Le budget municipal devait seulement rembourser au compte des fortifications la somme représentant la valeur des terrains cédés par la ville à M. Bellat, soit 3 millions.

C'est d'abord grâce à cette délibération de 1928 que se réalise, en 1969, une opération qui, sans être exactement conforme au projet primitif, donnera satisfaction aux légitimes aspirations du Musée Carnavalet : celui-ci, en effet, va pouvoir s'étendre de façon considérable, mais sur son propre îlot, en prenant possession de l'hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau qu'abandonne la Bibliothèque historique.

Restauration de l'hôtel ancien, puis construction de bâtiments annexes et aménagement de l'ensemble à l'usage de la bibliothèque, tel était le programme arrêté dès 194I. Les difficultés nées de l'occupation et de ses suites en firent longtemps différer la réalisation. Après de longues années d'attente, le chantier put enfin s'ouvrir. Il fut dès l'origine confié à trois architectes en chef : MM. Jean-Pierre Paquet, Jean Creuzot et André Vois. En leur personne se trouvèrent associées les traditions des services d'architecture de la Ville de Paris, des Bâtiments civils et palais nationaux et des Monuments historiques. Leurs efforts conjugués ont permis d'abord de consolider tout l'édifice, qui menaçait ruine, de supprimer les apports indésirables du siècle dernier (constructions adventices à l'extérieur, cloisonnements abusifs à l'intérieur) et de remettre en valeur non seulement les façades mais aussi tous les éléments anciens conservés dans l'hôtel : plafond au monogramme de Diane de France découvert en cours de travaux, voûtes et cheminée de la cuisine primitive, boiseries sculptées du XVIIe siècle, rampe d'escalier du XVIIIe dans l'avant-corps sud, balcons sur jardin décorés de l'hermine des Lamoignon, fronton sculpté du portail où les deux enfants qui symbolisent la Prudence et la Vérité soutiennent à nouveau, gravée sur marbre noir, l'inscription : « Hôtel de Lamoignon ». Dans un deuxième temps, à partir du mois d'octobre 1964, les mêmes architectes ont édifié, partie sur cour et partie sur jardin, les bâtiments qui donnent à la bibliothèque le moyen d'abriter pour de longues années des collections dont la masse ne cesse de s'accroître et d'accueillir des lecteurs de plus en plus nombreux. Les constructions neuves sont d'un style volontairement dépouillé, choisi pour laisser à l'hôtel ancien la prééminence qui, de droit, lui revient. Quant à l'équipement intérieur, il a, bien sûr, été conçu en fonction des besoins d'une grande bibliothèque moderne. L'ensemble ainsi réalisé doit permettre de concilier avec le respect des legs successifs des Angoulême, des Lamoignon et d'Antoine Moriau le souci primordial d'un service efficace.

III Une bibliothèque moderne au service de l'histoire de Paris

Évaluées de la manière la plus traditionnelle, les collections de la Bibliothèque historique sont passées, en soixante-dix ans (1898-1968), d'un peu plus de 100 ooo volumes à environ 400 ooo. De façon plus moderne et plus parlante on dira qu'à la veille du transfert, livres et manuscrits, plans, photographies et documents divers occupaient, rue de Sévigné, environ 8 ooo mètres de rayonnages.

Le fonds général des imprimés s'accroît en moyenne d'un millier d'unités par an. Si l'ensemble vaut essentiellement pour des motifs d'intérêt documentaire, les pièces rares ne sont pas exclues pour autant : la « Réserve » peut s'enorgueillir de 120 incunables, de plus d'un millier d'impressions du XVIe siècle, d'une collection de reliures ornées comprenant plusieurs beaux spécimens de l'art parisien du XVIe siècle et, pour les deux siècles suivants, quelques centaines d'exemplaires particulièrement dignes d'intérêt, souvent décorés des armoiries d'amateurs parisiens ou de collectivités parisiennes; enfin, dans la production moderne et contemporaine on s'est efforcé et on s'efforce encore de recueillir, pour la « Réserve » également, les livres de luxe consacrés à Paris remarquables par la qualité de la typographie ou de l'illustration. Exemple le plus caractéristique, en ces dernières années, de cette catégorie d'ouvrages : les Regards sur Paris des dix membres de l'Académie Goncourt tirés en 1963 sur les presses de l'Imprimerie nationale, en « romain du roi » de 1699 et illustrés de lithographies par dix artistes de l'École de Paris, de Dunoyer de Segonzac à Picasso.

Du fonds général sont distraits pour être présentés en « usuels » un certain nombre d'ouvrages considérés comme essentiels pour toute recherche d'histoire de Paris, voire d'histoire générale. A l'issue d'une révision opérée tout exprès à l'occasion du transfert des collections, cette catégorie d'ouvrages, placés en libre accès sur les rayons de la salle de lecture, comprend un peu plus de 2 ooo titres, en 5 700 volumes, occupant 300 mètres de tablettes.

La section des périodiques comprend un fonds ancien très important et un ensemble de collections courantes largement alimenté. Des progrès particulièrement sensibles ont été accomplis dans ce domaine au cours des quinze dernières années : d'environ 200 titres en 1953 le nombre des périodiques régulièrement suivis - du journal quotidien au recueil trimestriel, semestriel ou annuel - est passé à plus de 500.

La collection de manuscrits occupe à elle seule près de 400 mètres de rayonnages. Une politique d'acquisitions menée dès l'origine de façon active, parfois gravement ralentie par la misère des temps, mais qu'on a pu reprendre avec succès dans les dernières années, a permis de rassembler ici plus de 10 ooo articles. On dira mieux : plus de 10 000 « volumes », lorsque chaque article aura reçu le traitement qu'il mérite : montage des pièces sur onglets et reliure. La place qu'occupent aujourd'hui les reliures neuves sur les rayons de la section des manuscrits témoigne des progrès déjà accomplis; peu à peu, les liasses et les cartons de pièces volantes exposées aux risques de déclassement, d'altération et de perte cèdent la place aux recueils dans lesquels chaque document est assuré d'une conservation durable. Quant au fond, c'est d'abord à l'histoire de Paris sous tous ses aspects (histoire topographique et monumentale, mais encore histoire politique, histoire religieuse, histoire économique, histoire sociale, par exemple) que les recueils de la bibliothèque apportent leurs matériaux. On y trouve des papiers d'érudits, comme les inestimables notes prises par Théodore Vacquer au cours des fouilles faites au XIXe siècle dans le sous-sol parisien, les dossiers constitués pour leurs publications sur l'histoire de Paris par un Marcel Poëte, un Paul Jarry, un Lucien Lambeau ou encore les manuscrits soigneusement calligraphiés par Maurice Dumolin en vue d'une réédition considérablement enrichie (mais demeurée en projet) de son Guide pratique à travers le Vieux Paris. Ces fruits du labeur de quelques-uns dans le domaine de l'histoire parisienne sont précieux. Les documents originaux, pourtant, le sont plus encore; ils forment la grande masse de la collection : titres, correspondances, nouvelles à la main, manuscrits d'œuvres littéraires ou théâtrales, ils complètent les ressources documentaires des grands dépôts d'archives et de la Bibliothèque nationale. Les documents du Moyen âge et du XVIe siècle y sont relativement peu nombreux; en revanche, le XVIIe siècle y est bien représenté et plus encore le XVIIIe; quant à la Révolution française, les pièces et dossiers qui la concernent ne forment pas moins de 278 volumes. Reste à signaler une catégorie de manuscrits d'un intérêt particulier : touchant ou non l'histoire de Paris, certains enrichissements ont été procurés à l'établissement à raison de son caractère de bibliothèque « de conservation », seule qualifiée - sauf exception - pour recevoir les dons et legs d'une certaine importance faits, en matière de manuscrits, à la Ville de Paris; ainsi lui sont advenus certains de ses trésors : le prestigieux ensemble des papiers de Michelet, la « bibliothèque George Sand », le manuscrit original de L'Éducation sentimentale et les notes de lecture ou de vogage de Gustave Flaubert.

Consacrée à Paris, la Bibliothèque historique se doit d'offrir au chercheur une collection aussi complète que possible de plans de la ville, du grand plan d'ensemble au plan d'îlot, d'hôtel ou de maison. Elle ne peut négliger non plus les plans des environs, car l'histoire de Paris ne peut être dissociée de celle de l'Ile-de-France. Richement pourvue de plans gravés à partir du XVIIe siècle, elle ne prétend certes pas concurrencer la magnifique série de plans manuscrits des Archives nationales : elle la complète, cependant, sur certains points, par exemple avec ses plans manuscrits de l'Atlas de Vasserot et Bellanger, ses minutes du plan de Verniquet ou encore certains plans d'expropriations du XIXe siècle. Au total, pour Paris et la région parisienne, la collection de plans occupe plus de 300 portefeuilles et quelque 70 boîtes, à quoi s'ajoutent une centaine d'atlas.

Dans le domaine de l'iconographie, le partage de 1898 a laissé à Carnavalet la collection d'estampes parisiennes dont Jules Cousin avait procuré les premiers éléments. Il a, en revanche, attribué à la bibliothèque une collection de photographies essentielles pour la connaissance du Paris du XIXe siècle, de ses rues, de ses mœurs, de sa vie quotidienne. Plus tard, divers apports l'ont enrichie, formant une intéressante réserve d'images, trop peu exploitée encore cependant, le personnel capable de l'inventorier et les locaux propres à la classer de façon commode ayant longtemps manqué. Des perspectives nouvelles s'ouvrent de ce côté. On les souhaiterait plus larges encore; comment ne pas penser, en effet, que touchant les années du plus récent passé, celles d'aujourd'hui et celles de demain, la documentation par l'image sera de première importance pour les historiens ?

On ambitionne aussi de consacrer un effort accru à la très originale collection dite des « Actualités », dans laquelle on a rassemblé depuis un demi-siècle, avec un bonheur inégal selon les époques, des matériaux documentaires de toutes sortes : ici voisinent coupures de presse, catalogues, tracts, programmes et pièces de circonstance diverses : modestes d'origine et souvent par là-même bientôt rares, ces menus feuillets tirent finalement leur valeur du fait qu'ils sont rassemblés en nombre puis classés de façon systématique. Telle quelle, la collection apparaît déjà comme la providence des chercheurs (journalistes, chroniqueurs et historiens). Plus d'une fois aussi elle a fait le bonheur des organisateurs d'expositions.

La collection d'affiches offre des ressources du même ordre, qu'il s'agisse, par exemple, de la Révolution française ou de celle de 1848, des sombres années de l'occupation allemande, voire de tels « événements » beaucoup plus récents.

L'exploitation des collections au profit du public se fait à partir d'un travail permanent de catalogage et de dépouillements bibliographiques. Dans les différentes sections de la bibliothèque, le catalogage proprement dit porte à la fois sur les acquisitions récentes et sur le fonds ancien. Pour le catalogue général des imprimés, l'enrichissement annuel est, en moyenne, de 12 ooo à 13 000 fiches. Quant au catalogage des manuscrits, il doit aboutir à la publication de plusieurs volumes dans le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France: un premier tome est à l'impression; un deuxième, entièrement consacré aux manuscrits concernant la Révolution française, doit suivre aussitôt après : il forme dès maintenant, à titre provisoire, un volume dactylographié.

On fait porter en permanence un effort tout particulier sur un instrument de travail distinct des catalogues, considéré comme essentiel dans la mesure même où la bibliothèque est spécialisée dans l'histoire de Paris. On n'ignore pas que des recherches sur des sujets touchant de près ou de loin Paris et son passé peuvent être menées, ici ou là, à travers les collections d'autres bibliothèques : mais à celle-ci et à elle seule il appartient, pense-t-on, de façonner au jour le jour l'instrument qui permettra de déceler l'existence de tous les livres et, si possible, du moindre article à connaître pour dresser la bibliographie d'un sujet « parisien ». C'est là l'objet du « Fichier permanent de bibliographie parisienne » qui, chaque année, à partir du dépouillement de quelque 1 200 à 1 300 fascicules de périodiques, s'augmente, en moyenne, de 10 ooo références nouvelles.

Tels sont les principaux moyens par lesquels la Bibliothèque historique se met au service des chercheurs qui la fréquentent et encore de ceux qui la consultent par écrit, voire par téléphone. Au-delà de cette clientèle, le « Service des travaux historiques de la Ville de Paris », qui, héritier lointain, lui aussi, de la pensée de Turgot, a son siège à la bibliothèque et fonctionne avec le même personnel, vise un public plus large : c'est au monde savant, parisien et non parisien, de France et de l'étranger, que sont destinés les recueils de documents concernant l'histoire de Paris dont il assure la publication. Plus de 160 volumes ont paru depuis la fondation du Service, en 1865. Près d'une dizaine sont en préparation, dont trois sous presse : Terrier de la censive de l'archevêché dans Paris, Monnaies gauloises des Parisii et, en collaboration avec la Bibliothèque nationale, d'après les papiers de Philippe Renouard que possède cet établissement, le tome II d'un recueil consacré aux Imprimeurs et libraires parisiens du XVIe siècle.

Construction et aménagement de la nouvelle Bibliothèque historique ont été conçus en fonction de l'importance et de la nature des collections, des intérêts du public proche et lointain auquel sont destinées tant ces collections que les publications du Service des travaux historiques, enfin des exigences du travail du personnel. Ce principe étant posé, la mise en pratique n'allait pas sans difficultés particulières, issues du choix même des lieux destinés à accueillir la bibliothèque. On avait ici à mener de front deux opérations distinctes, dont chacune avait ses servitudes propres : réhabilitation d'un hôtel historique, installation d'un service adapté aux besoins d'aujourd'hui.

On a déjà dit le parti pris de sobriété et de discrétion dont témoigne, à l'extérieur, l'œuvre des architectes. Quant aux aménagements intérieurs, ils ont été dictés par le souci de faire cohabiter dans l'harmonie l'ancien et le moderne. L'hôtel primitif est presque entièrement réservé au service du public; on l'a délibérément aménagé en respectant l'esprit du passé, sans pour autant priver l'usager des commodités de notre temps. C'est dans les constructions neuves que se développent, en surface et en profondeur, les magasins à livres; ici, rien n'interdisait de recourir aux ressources de la technique la plus récente. Enfin, çà et là, - et particulièrement dès l'entrée de la salle de lecture, qui du rez-de-chaussée primitif déborde sur celui qui vient d'être aménagé - le lecteur se trouve placé à la rencontre même d'hier et d'aujourd'hui.

La bibliothèque dispose, rue Pavée et rue des Francs-Bourgeois, d'une surface au sol de 3 000 mètres carrés. Les constructions couvrent 44 % de l'ensemble, soit 1 320 m2, dont 543 pour l'ancien bâtiment et 777 pour le nouveau; le reste (1680 m2) est formé d'espaces libres : cour et terrasse à l'ouest, jardin à l'est.

Les campagnes successives de construction des parties anciennes, perceptibles d'après l'aspect des façades, n'apparaissent pas moins dans la disposition intérieure des lieux. Le grand corps d'hôtel primitif comporte, au-dessus de caves profondes et d'un sous sol, un rez-de-chaussée haut, deux étages et un grand comble. L'aile qui ferme la cour au nord, construite au XVIIe siècle par Charles de Valois, est moins haute : on n'y peut utiliser qu'un rez-de-chaussée, un entresol et un étage.

Les parties neuves se développent au sud : le long de la rue Pavée, à l'emplacement d'anciens communs de l'hôtel, construction basse en fer à cheval (un rez-de-chaussée et un étage) autour d'une cour surélevée formant terrasse et couvrant deux niveaux en sous-sol; à l'opposé, occupant le fond du jardin, grand bâtiment à sept niveaux, dont deux en sous-sol. De la cour d'honneur primitive se voit, dans le prolongement du grand corps d'hôtel, une façade neuve dans laquelle s'ouvre la porte d'entrée principale; derrière cette façade, un rez-de-chaussée et un étage seulement, celui-ci prolongeant l' « étage noble » originel : c'est par là, à la rencontre de la construction sur cour et de l'édifice sur jardin, que se fait la jonction entre l'hôtel restauré et la construction nouvelle.

Dans l'ensemble ainsi composé les locaux dont dispose la bibliothèque atteignent, non compris les parties affectées au logement (appartements destinés au conservateur en chef, au magasinier et au concierge), une surface de 4400 mètres carrés. Les magasins à livres occupent près des trois quarts de ce total : 3 100 m2 (contre 1 600 dans l'ancienne installation). La salle de lecture et ses annexes couvrent 530 m2 (contre 275, rue de Sévigné); les bureaux du personnel 260; les locaux destinés à accueillir des expositions temporaires 190. Sont enfin plus spécialement affectées au « Service des travaux historiques » : une salle de commissions de 60 m2 et une salle de travail de 96 m2.

Le visiteur qui se rend à la grande salle de lecture, ayant gravi les quelques marches de la cour-terrasse, laisse à main droite un pavillon destiné à recueillir et mettre à l'honneur quelques-uns des souvenirs de l'hôtel; les pièces maîtresses de cette manière de musée seront les statues des deux plus anciens maîtres de la maison, Diane de France et Charles de Valois. Ici mises en dépôt, la première par le Service des Monuments historiques, la seconde par le musée de Versailles, elles proviennent l'une et l'autre de la chapelle d'Angoulême, en l'église des Minimes de la place Royale, où la princesse, puis son neveu, avaient été inhumés. On a depuis longtemps attribué la Diane en prières au sculpteur Thomas Boudin. Quant au duc d'Angoulême qui, allongé, s'appuie sur un coude et tient son bâton de commandement, les recherches toutes récentes de M. Jean Coural ont établi qu'il fallait y voir l'une des dernières productions de Pierre II Biard. Par contraste avec ce « pavillon d'Angoulême », le bâtiment sur rue qui fait suite renferme des pièces de caractère proprement utilitaire : au rez-de-chaussée, salle des entrées et service de la reliure; à l'étage, deux salles à manger à l'usage du personnel, puis en retour d'équerre, faisant face à l'aile Charles de Valois, trois petites salles réservées à d'éventuels fonds spéciaux.

Les locaux destinés au public s'ouvrent à main gauche : au-delà d'un tambour en glace, d'où part un escalier menant à « l'étage noble », on se trouve de plainpied dans une salle de catalogues, de conception moderne, sur laquelle donnent, d'une part, la salle de lecture proprement dite, d'autre part la salle de consultation des plans. Un bureau d'accueil en occupe le centre. A mi-hauteur court une galerie destinée à procurer aux catalogues et aux « usuels » un vaste développement. Au rez-de-chaussée et à la galerie, les fichiers, conçus avec de larges possibilités d'extension, occupent plus d'un millier de tiroirs (I 092 exactement) qui s'encastrent dans un lambris de chêne de deux tons; des fichiers sur piètements les complètent, avec encore 440 tiroirs. Dans la salle en retour d'équerre vers l'ouest, moderne elle aussi, prenant jour par de larges baies sur la cour-terrasse, quatre tables sont réservées à la consultation des plans; deux meubles-comptoirs renferment une collection de plans « usuels ».

La grande salle de lecture s'ouvre par une porte centrale en glace. De part et d'autre de cette baie, deux vitrines d'exposition; au-dessus de celle de gauche, en souvenir de la première bibliothèque de la Ville, une inscription en lettres de bronze se détache sur le lambris; c'est le distique proposé en 1763 par le bibliothécaire Bonamy pour caractériser les intentions de la Ville ouvrant au public les trésors de Moriau :

COMMODA DUM VICTUS REGINA LUTETIA PRAEBET

INGENII DOCTAS HIC QUOQUE FUNDIT OPES.

Ainsi, voulait dire par là Bonamy, « les magistrats municipaux de la capitale du royaume, qui par leurs soins procurent à ses habitants toutes les commodités utiles à la vie, pourront encore par cet établissement se glorifier de leur avoir ouvert un trésor propre à enrichir leur esprit ».

La porte franchie, on accède à une salle longue de trente-cinq mètres, large d'un peu moins de huit, dans laquelle on a placé, à l'usage des lecteurs, sept grandes tables rectangulaires offrant quatre-vingts places et, en outre, deux tables rondes plus spécialement affectées à la consultation des périodiques courants. Au plafond, on a pris soin de maintenir et de restaurer très discrètement tout ce qui pouvait être sauvé des poutres et solives peintes au goût de Diane de France. En harmonie avec ce décor d'origine, on a accroché au fond de la salle une tapisserie parisienne du début du XVIIe siècle : Renaud dans les bras d'Armide; la pièce a fait partie d'une suite consacrée à la légende de Renaud et Armide que le pinceau de Simon Vouët avait représentée, vers 1630, sur les murs de l'hôtel de Bullion; c'est d'après un carton du même Simon Vouët qu'a été tissée la tapisserie, dans l'un des ateliers antérieurs à la fondation des Gobelins. Le long des murs, à l'est et à l'ouest, alternant avec les fenêtres qui donnent sur la cour et sur le jardin, une série de bibliothèques en chêne naturel contenant une partie des « usuels ». Tous les livres sont accessibles à la main, les échelles d'autrefois étant, bien entendu, proscrites. En revanche, on n'a pas craint de choisir le mobilier et le décor en s'inspirant du XVIIe siècle. En 1627, Gabriel Naudé, parlant, dans son Advis bien connu des historiens du livre, du lieu à choisir pour y « dresser et establir une bibliothèque », recommande avant toute chose de « la mettre, s'il est possible, entre quelque grande cour et un beau jardin où elle ait son jour libre... », puis de prendre garde, que, telle l'Ambrosienne de Milan, elle « soit eslevée de la hauteur de quatre ou cinq degrez », pour éviter l'humidité, et encore, « quand elle sera percée des deux costez », que les croisées « ne se regardent diamétralement », et surtout « que les principales ouvertures soient toujours vers l'orient... », car les vents qui soufflent de ce côté « fortifient les sens, subtilisent les humeurs, espurent les esprits... » La disposition des lieux invitait à respecter ces principes. On souhaiterait que le lecteur d'aujourd'hui, ayant franchi les degrés qui montent de la cour, posé le regard sur la verdure du jardin et offert ses « humeurs » aux bienfaits du soleil levant, n'ait pas à se plaindre de trouver, pour favoriser son travail, les conditions mêmes dont rêvait le sage bibliothécaire de Mazarin.

Revenant à la salle des catalogues, on trouve à main gauche une banque derrière laquelle se tient le personnel de service. De ce point on est en liaison directe, par ascenseur et monte-livres, avec tout le bloc-magasin. A travers les deux sous-sols, le rez-de-chaussée et trois des quatre étages du bâtiment sur jardin sont répartis 15 000 mètres de rayonnages métalliques. Cet équipement se poursuit dans le sous-sol ancien, où, sur une surface de 160 m2, on a installé quelques éléments de rayonnage « dense » procurant encore 1 200 mètres de tablettes. Au premier sous-sol du bâtiment neuf on a réservé un local pour la photographie (laboratoire et salle de prise de vues). Au même niveau, des meubles métalliques spéciaux sont réservés aux photographies et aux plans : pour ceux-ci on dispose notamment de plusieurs meubles-comptoirs d'une contenance de 480 portefeuilles. Dans le grand comble de l'hôtel, six comptoirs semblables peuvent recevoir 300 portefeuilles, ceux-ci destinés à la collection d'affiches. Le bâtiment sur jardin s'éclaire, à tous les étages, par des ouvertures de petites dimensions qui, munies de verre gris, ne laissent passer qu'une lumière tamisée. Quant aux deux sous-sols, qui, contenant à eux seuls 10 ooo mètres de rayonnages, sont appelés à recevoir la plus grande partie des collections, on a pris soin d'y assurer aux livres les meilleures conditions de conservation : l'ensemble est protégé par un cuvelage étanche et pourvu d'un important dispositif de conditionnement d'air.

A hauteur de l' « étage noble », les équipements métalliques s'interrompent. On a aménagé ici avec un soin particulier pour les pièces les plus précieuses trois salles de « Réserve » : réserve des imprimés, réserve des manuscrits et « Bibliothèque George Sand ». Au même niveau se développent les locaux d'exposition : salle garnie de vitrines fixes que complètent, selon les besoins, d'une part une galerie et, d'autre part, une pièce d'apparat : le cabinet doré du duc d'Angoulême, délicatement restauré, flanqué lui-même de deux antichambres. De là on accède aux bureaux de la conservation : d'un bout à l'autre du grand corps d'hôtel, douze boxes meublés à la moderne et, à l'extrémité, dans l'aile en retour sur jardin, le cabinet du conservateur en chef, dans lequel ont été rassemblés quelques éléments de décor et de mobilier du XVIIIe siècle.

Au même niveau, l'antichambre de la conservation ouvre sur l'escalier de l'aile Charles de Valois. Le palier dessert la salle des commissions. Celle-ci occupe dans sa totalité l'étroit bâtiment élevé par M. d'Angoulême pour clore du côté nord la cour de son hôtel. Elle s'éclaire largement par sept fenêtres, partie sur rue, partie sur cour; les menuiseries à petits bois des croisées ont imposé à la salle leur propre style : la tonalité des murs et celle du plafond, la couleur et la coupe des rideaux, la disposition du mobilier (longue table de chêne couverte d'un tapis à franges accompagnée de trente-cinq sièges garnis du même tissu), enfin le dessin des dexu lustres en cuivre sont délibérément inspirés du XVIIe siècle.

On ne peut accéder à la salle des commissions ou en sortir sans remarquer, sur le grand mur du palier, un exemplaire en gravure originale, soigneusement encadré, du plan de Paris dit de Turgot. Il a semblé que l'œuvre avait ici sa place à plus d'un titre : élément de décor, assurément; hommage aussi à Michel Étienne Turgot, père de l'historiographie parisienne et, encore, quoique plus discrètement, à Antoine Moriau, dont le nom apparaît, par chance, dans le cartouche de présentation ; plus encore, s'il se peut, exemple et motif d'inspiration pour nos contemporains : document de premier ordre pour la connaissance du Paris de Louis XV, témoin des réalisations urbanistiques d'autrefois, le célèbre plan mérite, en effet, de retenir l'attention de tous ceux qu'intéressent ou que préoccupent le passé, le présent et l'avenir de Paris, ceux-là mêmes à qui sont destinées de façon toute particulière les ressources de la Bibliothèque historique.

  1.  (retour)↑  Le présent article constitue la version abrégée du texte d'une plaquette publiée à l'occasion de l'inauguration des nouvelles installations de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le 30 janvier 1969 : La Bibliothèque historique de la Ville de Paris, Hôtel de Lamoignon, 1969. In 4° (2I × 27), 63 p., 49 ill. en noir et en coul. 1 plan, couv. ill. en coul. (En vente à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 24, rue Pavée, 10 francs.)
  2.  (retour)↑  Le présent article constitue la version abrégée du texte d'une plaquette publiée à l'occasion de l'inauguration des nouvelles installations de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, le 30 janvier 1969 : La Bibliothèque historique de la Ville de Paris, Hôtel de Lamoignon, 1969. In 4° (2I × 27), 63 p., 49 ill. en noir et en coul. 1 plan, couv. ill. en coul. (En vente à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 24, rue Pavée, 10 francs.)