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Nécrologie

Charles Oursel

Pierre Gras

M. Charles Oursel, bibliothécaire en chef honoraire de la Ville et de l'Université de Dijon, s'est éteint le 26 janvier 1967 à Cluny où il s'était retiré depuis quelques années. Il était né le 2 mars 1876 à Saint-Philbert-sur-Risle, dans l'Eure; les familles de son père et de sa mère étaient toutes deux normandes et, entré à l'École des chartes en 1895, il prit comme sujet de thèse la Réforme en Normandie au temps de François Ier. Mais aussitôt après sa sortie de l'École des chartes il fut choisi comme bibliothécaire-adjoint par la ville de Dijon (juillet 1899) et sa carrière se déroula toute entière en Bourgogne. Le conservateur, Philippe Guignard, qui dirigeait la bibliothèque depuis 1851, démissionna à quatre-vingt cinq ans et Charles Oursel le remplaça le 27 juillet 1904; il devait conserver le même poste jusqu'à son départ en retraite en 1942. En 1926, il fut en outre chargé des fonctions de bibliothécaire en chef de l'Université, emploi qui avait été supprimé dans le cadre de la politique d'économies pratiquée alors.

Charles Oursel a tenu une grande place dans la vie intellectuelle de la Bourgogne dont il se révéla très vite un des meilleurs érudits. 122 numéros figurent déjà dans la bibliographie du volume de Mélanges qui lui fut offert à sa retraite sous le titre d'Autour d'une bibliothèque; une trentaine s'y sont ajoutés depuis. Sans négliger l'histoire, il s'attacha plus spécialement à l'archéologie - il fut chargé de 1920 à 1948 du cours d'histoire de l'art bourguignon à la faculté des lettres de Dijon -et notamment aux manuscrits cisterciens pour lesquels son ouvrage La Miniature du XIIe siècle à l'abbaye de Cîteaux d'après les manuscrits de la bibliothèque de Dijon (1926) est resté fondamental. Il a collaboré activement aux travaux des sociétés savantes locales et il a contribué à jeter, en 1914, les bases de leur fédération. Considérant comme un devoir de participer aux affaires publiques, il fut conseiller municipal de Dijon de 1947 à 1959.

C'est surtout son travail de bibliothécaire qu'il faut rappeler ici. La Bibliothèque municipale de Dijon avait toujours été sagement administrée et constamment enrichie mais, à son arrivée, elle restait fort archaïque, la cotation était compliquée - un seul numéro servait à tous les livres sur l'histoire de France depuis Louis-Philippe, à grand renfort d'exposants et d'astérisques -, le catalogue, déposé dans le bureau du conservateur, n'était pas communiqué au public, etc. Charles Oursel entreprit aussitôt un catalogue sur fiches (fiches malheureusement destinées à des reliures à clé car on était alors en France résolument opposé aux fiches « américaines » que nous appelons maintenant internationales); dans le catalogue-matières, les fiches furent classées par ordre alphabétique de sujets; à côté de l'« ancien fonds », désormais fermé et placé dans les grandes salles du XVIIIe siècle, Charles Oursel ouvrit des séries par format pour les nouvelles acquisitions; il donna enfin à la bibliothèque son aspect actuel en lui faisant attribuer, après de longues luttes, l'ancienne chapelle des Jésuites qui constitue depuis 1910 une magnifique salle de lecture.

Mais il s'intéressa aussi à l'ensemble des bibliothèques municipales. Il fut très vite frappé de la situation précaire de ces établissements, conservatoires d'une grande partie des trésors littéraires et artistiques de la nation, foyers de la vie intellectuelle des provinces, et que cependant, disait-il, « peut compromettre à chaque instant le mauvais vouloir ou l'incompétence d'une autorité locale ».

Membre du Comité de l'Association des bibliothécaires français à sa fondation en 1906, élu à la Commission supérieure des bibliothèques en 1909, dès sa création, il ne cessa, inlassablement, de réclamer l'intervention indispensable de l'État pour mettre fin à un régime qu'il qualifiait « d'archaïque, anarchique et nocif ». Dès 1906, il demandait la nomination des bibliothécaires municipaux par concours et une participation de l'État à leurs traitements 1; en 1913, il proposait l'établissement entre l'État et les villes de conventions analogues à celles des collèges municipaux 2; en 1918, il souhaitait un cadre unique pour toutes les grandes bibliothèques de Paris et de province 3, suggérant ensuite que les bibliothécaires municipaux fussent considérés comme détachés du service de l'État au service d'une ville 4.

Enfin, en 1919, il établit le questionnaire diffusé par l'A.B.F. et rédigea le rapport qui fit la synthèse des vœux recueillis par cette enquête : nationalisation des bibliothécaires municipaux, création d'une Direction des bibliothèques rattachée à la Bibliothèque nationale, institution d'un cadre unique, organisation d'un réseau de bibliothèques régionales, réforme du Dépôt légal de façon qu'un exemplaire reste en province, développement du prêt inter-bibliothèques avec franchise postale, généralisation des sections de prêt 5. Programme très vaste qui n'est pas encore entièrement réalisé. Une des premières étapes fut la loi de nationalisation du 20 juillet 193I, mais pour faire voter cette loi, puis pour la faire appliquer, il fallut d'innombrables démarches auprès des pouvoirs publics et des parlementaires. Charles Oursel avait soigneusement conservé ses nombreux rapports et la volumineuse correspondance qu'il avait échangée avec les hommes politiques, avec la presse, avec l'inspecteur général Pol Neveux, avec de nombreux collègues, C. Hirschauer, E. Coyecque, H. Lemaître, Giraud-Mangin, pour ne citer que des disparus. Selon son vœu, ces dossiers prendront place parmi les manuscrits de la bibliothèque de Dijon; ils témoigneront de la part qu'il a prise au développement des bibliothèques françaises.

  1.  (retour)↑  Bibliographe moderne, 1905, pp. 363-372.
  2.  (retour)↑  Bulletin de l'A.B.F., 1913, pp. 55-61.
  3.  (retour)↑  Ibid., pp. 60-65.
  4.  (retour)↑  Revue politique et parlementaire, t. C, juillet-septembre 1919, pp. 70-80.
  5.  (retour)↑  Bulletin de l'A.B.F., 1920, pp. 7-33.