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Le Service de l'histoire de France à la Bibliothèque nationale

Alice Garrigoux

Bibliothèque encyclopédique, la Bibliothèque nationale a toujours réservé une part de choix à ses collections historiques; nombreux parmi ses lecteurs se comptent les historiens en quête de documents souvent rares ou inconnus. Le souci d'offrir aux chercheurs le plus de ressources possible incita toujours les bibliothécaires à établir des classifications et catalogues dont la mise en œuvre pose des problèmes techniques aux solutions variées et parfois discutées. Après un long usage, la Bibliothèque nationale a abandonné, depuis la fin du XIXe siècle, le classement et le catalogue méthodiques de son fonds imprimé, sauf toutefois - seule et notable exception - pour une division de ce fonds, dite « Histoire de France ». Cette singularité, qui mérite réflexion, donne au Service de l'histoire de France un double visage : s'il peut apparaître comme un héritage du passé, il voudrait se définir service spécialisé au sein d'une bibliothèque nationale encyclopédique, bien adapté aux besoins de la recherche et partageant ainsi les plus actuelles préoccupations des bibliothécaires.

Service de l'histoire de France, au reste, qu'est-ce à dire ? Pour mieux le discerner, il faut évoquer les anciens cadres de classement de la Bibliothèque royale. Au XVIIe siècle Nicolas Clément répartissait le fonds imprimé en vingt-trois divisions méthodiques symbolisées par les lettres de l'alphabet. Ces divisions correspondaient soit à des disciplines : droit, philosophie, histoire naturelle, soit à des pays ou groupes de pays. Après quelques remaniements, le plan général de classement se fixa sous une forme proche de l'actuelle et, dès 1682, la division Rerum gallicarum scriptores reçut la lettre de désignation symbolique « L » qu'elle porte encore.

Mieux que l'appellation « Histoire de France », le titre latin rend compte de l'ample domaine de la division et de son contenu réel qui, loin de se limiter aux études historiques, rassemble en fait tous les écrits, textes, documents par où s'exprime la vie nationale. Taschereau et ses collaborateurs ordonnèrent cet ensemble dans un système de classification solidement construit en quinze chapitres divisés en sections, subdivisées elles-mêmes en de multiples et précises sous-sections, le tout compris sous les titres suivants : L Préliminaires et généralités ; La Histoire par époques; Lb Histoire par règnes; Lc Journaux et publications périodiques; Ld Histoire religieuse; Le Histoire constitutionnelle; Lf Histoire administrative; Lg Histoire diplomatique; Lh Histoire militaire; Li Mœurs et coutumes des Français; Lj Archéologie française; Lk Histoire locale; Ll Histoire des classes en France; Lm Histoire des familles françaises; Ln Biographies françaises.

Ce plan reçut sa consécration définitive quand, après de longues hésitations, il fut décidé, au milieu du XIXe siècle, d'imprimer des catalogues méthodiques correspondant aux différentes divisions du fonds imprimé. Le premier volume à paraître en 1855 fut le tome 1 du Catalogue de l'histoire de France. Mené avec diligence, ce répertoire comptait en 1870 les dix tomes qui recouvraient l'ensemble de la division Histoire de France. Chacun des 200 ooo ouvrages ou documents catalogués était décrit à la place précise qu'exigeait l'ordre logique ou chronologique du classement et affecté d'une cote qui le situait à la fois dans cet ordre logique et matériellement sur les rayons. Depuis un siècle l'œuvre ainsi accomplie n'a cessé de faciliter aux chercheurs l'accès à une documentation historique d'une abondance insoupçonnée et l'hommage que lui rendent tant d'utilisateurs efface les quelques critiques que ne lui épargnèrent pas lors de sa publication de trop exigeants zélateurs. N'alla-t-on pas jusqu'à lui reprocher de ne pas mentionner les ouvrages que ne possédait pas la Bibliothèque?

Cependant les projets de Taschereau étaient déjà condamnés; on sait comment Mérimée, qui n'avait pas hésité à qualifier le catalogue méthodique d' « absurdité » plaidait et obtenait que priorité soit donnée à l'inventaire général des livres par auteurs. Successeur de Taschereau en 1875, Léopold Delisle décidait d'arrêter l'impression des catalogues méthodiques. Ainsi prenait fin la querelle passionnée entre les tenants des traditions anciennes toutes vouées à l'ordre systématique et les esprits révolutionnaires qui ne voyaient dans ces traditions qu'une cause d'enlisement.

Sans doute suffisait-il de trancher le débat pour le mieux éclairer. Il fallait, certes, se dégager de l'impraticable système de rangement des livres dans un ordre logique constamment tenu à jour, donc constamment mouvant, mais ces sujétions matérielles ne sont nullement inhérentes au principe du catalogue systématique. Quant au parti à prendre entre les deux types de catalogues, si l'ordre de priorité peut jouer à bon droit en faveur de l'inventaire par auteurs ou titres pour les anonymes, chacun a son intérêt propre, complémentaire de l'autre. Encore peut-on souligner les illusions qui s'étaient faites sur la rapidité d'exécution du nouveau catalogue. Alors qu'aujourd'hui le Catalogue général des auteurs ne touche pas encore à sa fin et que celui des anonymes n'est pas entamé, on mesure mieux les services qu'a pu rendre depuis un siècle, sur le seul plan de l'inventaire des collections, le Catalogue de l'histoire de France.

Bien que les rédacteurs aient obtenu qu'un onzième tome, imprimé en 1879, amorçât une suite, il fallut renoncer définitivement à l'impression. Sans maintenir, hélas, la qualité première, quelques suppléments autographiés prolongèrent le Catalogue pour certains chapitres : Histoire locale (1880), Histoire des familles et biographies (1884), Archéologie (1885), Mœurs et coutumes (1885), Histoire militaire (1894), Histoire constitutionnelle (1895). La Table des auteurs qui fut imprimée en 1895 devait être complétée par une table des anonymes divisée en trois parties : l'une sous des rubriques de noms de lieux, l'autre de noms de personnes, la troisième de mots-type. Ce projet ne fut exécuté que partiellement et tardivement sous la forme non d'une table mais, en fait, d'un catalogue autographié des publications anonymes dont le titre permettait qu'elles soient relevées sous une rubrique soit de noms de personnes soit de noms de lieux. Œuvre de Levallois, ce répertoire reste très efficacement utilisé pour les entrées antérieures à 1903.

Le Service de l'histoire de France se maintient donc. Il se maintient toujours. Tous les ouvrages ou documents entrant dans la division Histoire de France continuent à recevoir un traitement particulier; ils portent une cote parlante qui indique les chapitre et section où leur sujet les classe; les différentes éditions d'un même texte sont distinguées par l'adjonction à une cote commune d'une lettre de l'alphabet; enfin des fichiers présentent suivant la classification du Catalogue les ouvrages et documents ainsi traités qui font, par ailleurs, l'objet des mêmes fiches auteurs et matières que tous les imprimés.

La valeur primordiale qu'attache, bien évidemment, la Bibliothèque nationale à une division consacrée aux sources et à la bibliographie de l'histoire de la France, et qui forme à elle seule près du sixième du fonds imprimé, explique le maintien en sa faveur d'un traitement privilégié. Une autre cause est à souligner : le classement systématique en matière d'histoire, s'il s'ordonne autour des événements et des faits, des lieux et des personnes, s'il garde comme fil conducteur la chronologie, notion irréfutable, ne se heurte pas aux mêmes difficultés qu'en d'autres matières soumises à l'évolution de concepts scientifiques, telles que la médecine, la philosophie, etc... Le plan de Taschereau, qui repose très concrètement sur les données de la vie nationale, s'est prêté facilement au développement de celle-ci dans le temps. Au fur et à mesure chaque chapitre a pu, quand besoin fut, s'augmenter de sections nouvelles. Récemment, en 1962, fut adjoint un seizième chapitre « Lo », Histoire économique, dont la nécessité se faisait pressante.

La même souplesse permet de remédier au défaut de tout classement systématique qui est son caractère arbitraire. En effet, si ample soit-elle, la division « L » n'est que partie d'un ensemble. Le droit et la législation, les sciences sociales et économiques, les techniques ont leurs divisions propres et échappent donc au domaine des divisions géographiques. Déjà conscients de regrettables lacunes, les rédacteurs du Catalogue de l'histoire de France décidèrent de ne pas s'en tenir à la description des seuls articles cotés dans la division « L ». Depuis lors, des notices d'ouvrages ou documents cotés dans d'autres divisions sont insérées, sous forme de renvoi, à l'intérieur des sections du Catalogue, à la place précise où un aspect de leur sujet les appellerait. Tant il est vrai, comme écrivait Taschereau, qu'un catalogue systématique se doit « de fournir aux travailleurs un ensemble complet d'informations ». Haute ambition qui expose sûrement - ne nous leurrons pas - à l'insatisfaction et à de justes critiques.

Rassembler, identifier, ordonner, présenter suivant les orientations de la recherche la documentation imprimée concernant la vie nationale, telle est la tâche du Service de l'histoire de France. Il lui appartient de cataloguer les travaux historiques élaborés et de faire ainsi œuvre de bibliographie spécialisée. Cet aspect de son activité n'est pas négligeable, mais là n'est ni sa valeur propre ni sa justification 1. Le Dépôt légal assure un apport en documents bruts, matière première où l'historien, le sociologue trouvent ou trouveront ces « témoignages non volontaires » que ne recense aucune bibliographie ni ne rassemble aucune autre bibliothèque. Que ces écrits portent ou non un nom d'auteur - beaucoup sont œuvre anonyme ou collective - ils n'échappent à l'oubli que s'ils sont classés, rapprochés, confrontés. La qualité indiscutée du Catalogue de l'histoire de France réside dans la mise en valeur de telles sources historiques. Des instruments de travail appréciés, comme la Bibliographie de l'histoire de Paris pendant la Révolution française de Tourneux et les Catalogue et Répertoire de l'histoire de la Révolution française de Martin et Walter, y ont trouvé la matière même de leur répertoire.

Le Service de l'histoire de France recueille au fur et à mesure qu'elle se crée la production imprimée suscitée par l'événement ou la conjoncture politique, religieuse, économique, etc... Le groupement des documents sous des rubriques déterminées met en valeur des thèmes autour desquels viennent se grouper les éléments épars et en eux-mêmes insignifiants; des lacunes apparaissent auxquelles on peut chercher à remédier. Aussi bien, malgré son appellation qui semblerait l'attirer vers le passé, le Service de l'histoire de France met-il toute son attention à saisir et comprendre l'actualité. A l'affût des sources qui en rendent compte, il a beaucoup contribué à enrichir les collections de la Nationale en documents qui, par nature, risquent d'échapper au Dépôt légal : soit la littérature administrative plus ou moins souterraine, soit les écrits de propagande, tracts clandestins, soit les lettres de faire-part.

Ainsi, depuis la publication du Catalogue de l'histoire de France, c'est-à-dire depuis un siècle, une masse documentaire s'est déposée au fil des jours et se trouve classée dans les divers chapitres et sections de la division Histoire de France : dans chacune des sections attribuées aux différents régimes qui se sont succédé de la IIIe à la Ve République, les écrits suscités par la vie politique, manifestes, publications de partis, appels à l'opinion publique; la littérature électorale, les travaux et débats parlementaires dans les sections d'histoire constitutionnelle; les publications administratives, budgets et comptes de ministères, enquêtes et rapports dans le chapitre Histoire des institutions; les sources d'histoire religieuse avec les écrits de polémique, la propagande catholique et protestante, les historiques de congrégations, les comptes rendus de synodes; d'histoire diplomatique avec les traités, les relations et mémoires d'ambassadeurs; d'histoire militaire avec les historiques de régiments, les témoignages de combattants, maquisards, prisonniers de guerre; les études localisées nombreuses dans les chapitres Mœurs et coutumes, Archéologie, Histoire locale, les travaux des Conseils généraux et municipaux, les documents sur les colonies, l'administration coloniale et la décolonisation; l'abondante littérature généalogique et biographique; enfin dans le chapitre plus jeune d'histoire économique et sociale les enquêtes sociologiques, études de milieu, projets d'aménagement du territoire, etc...

Cependant, pour atteindre ces sources, l'usager ne dispose pas jusqu'à présent de l'outil accessible et commode qui pourrait rendre les mêmes services que le Catalogue de l'histoire de France pour la période antérieure. Certes, les éléments de référence existent sous la forme de 250 ooo fiches environ. Mais, pour les entrées antérieures à 1950, le fichier n'est conservé qu'en un seul exemplaire à l'intérieur du service; encore n'est-il qu'imparfaitement classé et ne saurait-t-il actuellement donner rapidement et sûrement la clef de l'abondante information rassemblée sur l'époque de la IIIe République en particulier. Depuis 1950, les lecteurs de la Bibliothèque nationale ont à leur disposition un catalogue sur fiches dont le classement interne tend à la précision et à la rigueur du Catalogue imprimé. Toutefois ce premier apport au public ne se conçoit que comme l'amorce et le gage d'une réalisation beaucoup plus vaste. C'est une suite imprimée au catalogue du XIXe siècle qu'il faut préparer et munir des index indispensables à l'utilisation de tout catalogue systématique. Seul cet instrument de travail permettra enfin une large exploitation de la documentation recueillie. On peut, de plus, escompter qu'un tableau de la production imprimée au cours d'un siècle, présentant dans un ordre rationnel et précis les ouvrages et sources relatifs à l'histoire et à la vie nationales sera, à lui seul, plein d'enseignement, tant pour marquer les centres d'intérêt et les étapes de l'historiographie que pour dégager le cours des événements, les courants d'opinion publique, l'évolution et les activités des institutions, etc...

Tout en procédant avec empirisme en fonction de la nature et de la masse des documents à ordonner, la mise en œuvre de cette suite s'inspirera de l'esprit du catalogue imprimé et restera fidèle aux principes directeurs du classement : la chronologie et la localisation. La continuité, vertu si rare en bibliothéconomie, ne sera-t-elle pas la marque éminente de ce répertoire? Ce projet présenté par Mr Julien Cain à la Commission d'histoire moderne et contemporaine du C.N.R.S. a été retenu avec faveur et signalé parmi les travaux inscrits au prochain plan dans le Rapport de conjoncture.

Ainsi le Service de l'histoire de France de la Bibliothèque nationale accomplira sa mission qui n'est autre que de participer au rassemblement d'une « information dont l'ampleur fait en dernière analyse la relative sécurité de la recherche » (A. Kriegel). Il connaît d'avance les lacunes des collections, l'arbitraire des limites de son domaine, les difficultés de tout catalogue systématique. Aussi bien n'est-il qu'un élément des ressources nombreuses qu'offrent à l'étude de l'histoire de la France les différents départements de la Bibliothèque nationale dont on aimerait qu'un guide donne un jour un tableau d'ensemble à l'usage des chercheurs.

  1.  (retour)↑  La Bibliographie annuelle de l'histoire de France ne fait que très partiellement double emploi avec le catalogue du Service de l'histoire de France. Outre qu'elle donne le dépouillement des périodiques, elle ne relève que les travaux historiques ou sources publiées avec apparat critique, et ceci avec un recul d'une vingtaine d'années sur les événements.