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Nécrologie

Jean Bonnerot

Julien Cain

Jean Bonnerot, conservateur en chef de la Bibliothèque de l'Université de Paris, est mort le 25 janvier 1964.

Au lendemain de sa retraite, qu'il avait prise le 30 septembre 1952, ses amis et collègues lui avaient offert un volume de Mélanges d'histoire littéraire et de bibliographie. (Paris, Nizet, 1954, 55I p., in-8°.) J'ai retracé en quelques pages les principales étapes d'une carrière, qui dans sa diversité fut d'une exceptionnelle fécondité. Je ne puis la rappeler ici que brièvement.

Jean Bonnerot était né à Poitiers en 1882. Issu d'une vieille famille bourguignonne, il était l'arrière-petit-fils d'un maître de poste, et c'est pourquoi, sans doute, il a tenté d'écrire l'histoire des routes de France, en particulier de celle qu'il connaissait le mieux, parce que sur elle s'ouvre sa maison dans le Morvan.

Après ses études au Lycée Louis-le-Grand, où son père fut professeur, il suivit les cours de la Faculté des lettres et de l'École des Hautes-Études, renonçant à l'École des Chartes qui l'avait d'abord attiré. C'est auprès d'Auguste Longuon qu'il prit le goût de la géographie historique, auprès d'Émile Chatelain qu'il s'initia à la paléographie.

En 1903, à vingt et un ans, il entra à la Bibliothèque de la Sorbonne comme attaché. Il devait y poursuivre sa carrière de bibliothécaire, à l'exception de quelques années passées à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais il s'est longtemps partagé entre son métier, que jamais il n'a négligé, et des activités multiples qu'il faut rappeler.

Il fut à la fois poète et journaliste. Charles Péguy accueillit en 1906 dans les Cahiers de la quinzaine son premier recueil de poèmes : Le Livre des livres. Ses articles littéraires et de nombreux comptes rendus paraissaient dans les périodiques les plus divers. Son nom figure parmi les fondateurs des Cahiers du Nivernais, qui deviendront les Cahiers du Centre, où il collabora à côté de Jules Renard, Romain Rolland, Hubert et Georges Bourgin.

C'est à cette époque qu'il prépara un nouveau recueil de vers, Province, ainsi qu'un choix de pages de Romain Rolland (qui sera réédité en 1922, sous le titre Romain Rolland, sa vie et son œuvre). En mars 19II, il était devenu le secrétaire de Camille Saint-Saëns, et il établit une biographie du grand compositeur qui fut publiée en 1914; une deuxième édition devait paraître en 1923. Cependant, il s'était mêlé aux milieux musicaux, collaborant au Guide du concert et à Musica.

La guerre, que l'état de sa santé ne lui permit pas de faire dans une unité combattante, le conduisit aux Archives du Ministère de la Guerre, puis aux Archives du Val-de-Grâce.

Son activité, dans les années qui suivirent, demeura variée; secrétaire général d'une revue riche de substance, fondée par Geouffre de Lapradelle, La Vie des peuples, il y publia de 1920 à 1923, de nombreux articles sous divers pseudonymes. Il collabora au Comité français des expositions à l'étranger et contribua activement à la préparation des rapports des expositions de Copenhague et de Londres. Désigné pour organiser, en juillet 1927, à l'occasion du troisième centenaire de la reconstruction de la Sorbonne par Richelieu, une exposition documentaire, il réunit un ensemble de plans, d'estampes, de livres illustrés, toute une riche matière qu'il reprendra deux ans plus tard dans un ouvrage intitulé : la Sorbonne, sa vie, son rôle et son œuvre à travers les siècles.

La Sorbonne est sa maison. Les maîtres qui y enseignent sont ses amis. Il s'emploie à les aider dans leurs travaux comme il se dévoue aux jeunes étudiants. De la bibliothèque, il connaît, jusque dans le détail, tous les services et il a gravi tous les échelons. En 1939 il en devient le conservateur, succédant à Charles Beaulieux, qui avait succédé lui-même à Barrau-Dihigo. Comme ses prédécesseurs, il a connu les difficultés créées par la guerre, les restrictions de crédits, le manque de personnel, l'exiguité des locaux envahis par la foule croissante des étudiants, l'arrêt de l'impression des thèses, l'interruption des relations avec l'étranger. Dans son impatience, il a souffert de ne pouvoir briser tant d'obstacles créés par les circonstances. Il s'est réfugié dans le travail.

Sa bibliothèque paraissait retenir toutes ses forces. Mais il en trouvait constamment de nouvelles pour poursuivre les travaux sur Sainte-Beuve qu'il avait entrepris en 1928. C'est par la bibliographie de l'œuvre qu'il commença dans une suite d'articles du Bulletin du bibliophile ; il les réunira en volume en 1937. Il a défini à ce propos ce qu'il appelle la « mission du bibliographe », qu'il distingue du bibliothécaire et du bibliophile et qu'il place au-dessus d'eux : « C'est un métier qui exige un apprentissage long, dévoué et sans profit, que de faire une bibliographie. »

Il se préparait ainsi à la publication de la Correspondance générale. Elle était dispersée dans plus de vingt volumes et une centaine de revues. Au total, près de cinq mille lettres ont été recueillies par lui, dont plus de la moitié étaient inédites. Il les a datées, classées et surtout annotées. Cette annotation a été jugée par quelques critiques trop abondante. Jean Bonnerot leur a répondu qu'il n'avait voulu « laisser dans l'ombre aucun nom propre et aucune allusion ».

Il a pris soin de dresser dans chaque volume une chronologie qui rappelle les principaux événements politiques ou littéraires, dont Sainte-Beuve a été le contemporain, et une liste des articles et volumes publiés par lui. On comprend le plaisir rare, exceptionnel, que l'on éprouve, non seulement à consulter - un index particulièrement riche et varié le permet aisément - mais à lire ce vaste recueil.

Lorsqu'en 1952, Jean Bonnerot prit sa retraite, ce grand monument que doit constituer la Correspondance de Sainte-Beuve n'était pas terminé. Les difficultés économiques résultant de la deuxième guerre avaient arrêté la publication au sixième volume, qui atteignait à peine l'année 1846. Grâce au Centre national de la recherche scientifique, l'entreprise put être reprise; à partir de 1957, Bonnerot eut l'immense satisfaction de pouvoir faire paraître un volume chaque année. En 1963, le tome XIII voyait le jour, poussant la Correspondance jusqu'à l'année 1864. Le monument était presque achevé : trois ou quatre volumes restaient à éditer, lorsque brusquement Jean Bonnerot fut frappé en plein travail, à Chantilly. Il dut s'aliter, interrompre toute activité pendant plusieurs mois. Il ne perdait pas confiance cependant, conservant l'espoir de terminer son œuvre. Mais sa santé, trop gravement compromise, ne lui permit malheureusement pas de se remettre à la tâche comme il l'aurait souhaité. Le 24 janvier 1964 il eut une rechute, et ce fut la fin.

Jean Bonnerot laisse derrière lui une œuvre considérable qui lui assure une place élevée dans l'histoire littéraire. Il lui a consacré les douze dernières années de sa vie, mais la majeure partie de celle-ci s'est écoulée dans les bibliothèques. Il n'a cessé, dans sa retraite, de leur porter un intérêt, souvent passionné, qu'attestent les notes qu'il a données au Mercure de France. Personne autant que Jean Bonnerot n'a aimé autant que les livres les lieux où ils sont conservés.

Ayant quitté la Sorbonne en 1952, il se rendait chaque jour à la Nationale quand il n'était pas dans le Morvan. Nous garderons le souvenir de sa personnalité si vive, si originale qu'animait une flamme que la mort seule a pu éteindre.