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Deuxième congrès international de biblothéconomie médicale

Washington, 16-22 juin 1963

Dr Geneviève Nicole-Genty

Plus de 1 ooo bibliothécaires médicaux se sont réunis à Washington au mois de juin dernier.

Bien que les bibliothécaires des États-Unis aient constitué une proportion importante (806), il s'agissait toutefois d'une représentation réellement internationale, puisque 58 pays aaient participé au Congrès. Les délégations du Canada, de Grande-Bretagne, d'Amérique du Sud prédominaient, mais les pays d'Afrique et d'Extrême-Orient y étaient également largement représentés. La France avait délégué trois bibliothécaires.

Aucune réunion de bibliothécaires médicaux (à part une journée à Bruxelles en 1955) n'avait eu lieu depuis le Congrès de Londres en 1953.

C'est dire que ce Congrès était depuis longtemps attendu et que des échanges d'idées sur tous les problèmes soulevés en bibliothéconomie médicale depuis dix ans étaient particulièrement souhaités.

C'est Washington qui avait été choisie pour siège du Congrès international, cent vingt-cinq ans après la naissance et cinquante ans après la mort de John Shaw Billings, bibliothécaire de la « Library of the Surgeon-general's office » et créateur de l'Index-Catalogue ; Washington où l'on venait d'inaugurer cette année le nouveau bâtiment de la « National library of medicine ».

Le Congrès était présidé par le Dr F. B. Rogers, directeur de la N. L. M.

Soixante-dix-neuf rapports avaient été envoyés, dont seulement trente-deux purent être présentés.

Les principaux sujets étudiés furent :

1. Formation des bibliothécaires médicaux.

Cette session était présidée par le Dr A. Hahn, conservateur en chef de la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris.

Une communication présentée par G. L. Annam proposa la formation de techniciens de bibliothèque qui travailleraient sous la supervision de bibliothécaires qualifiés : ces techniciens pourraient soulager les bibliothécaires surchargés, en exécutant les tâches non professionnelles de la bibliothèque. Il est intéressant de constater que cette solution, destinée à pallier dans une certaine mesure la pénurie de bibliothécaires, est proposée aux États-Unis où le personnel qualifié est cependant bien supérieur en nombre à celui des bibliothèques françaises.

La formation du personnel inexpérimenté des bibliothèques d'hôpital fut exposée par H. Yast, tandis que M. P. Russell étudia l'éducation actuelle des bibliothécaires médicaux en Angleterre, souhaitant une orientation plus médicale, comparable au système existant aux États-Unis. Ce rapport insista sur l'importance de la Section médicale de l'Association des bibliothèques, qui, grâce à ses réunions, donne l'occasion d'une coopération et de discussions, où les suggestions en vue d'améliorations futures sont bien accueillies, discutées à fond et approuvées si elles doivent amener des progrès (lacune actuelle en France).

Un rapport très documenté de E. Brodman décrivit la formation des bibliothécaires médicaux en Europe continentale, en Angleterre, aux États-Unis, en Amérique latine et en Israël. « Les bibliothécaires médicaux doivent être formés au plus haut niveau possible pour éviter la servitude intellectuelle. »

Après lecture de ces rapports, le Dr Hahn exposa en quelques mots la réforme actuelle en France et la création de l'École de bibliothécaires.

Il est regrettable que le temps ait été trop court pour permettre une discussion sur ces problèmes particulièrement importants à l'heure actuelle ; des échanges de vues sur le plan international à propos des questions soulevées par l'exposé de E. Brodman auraient pu être très fructueux.

2. L'utilisation des machines pour les recherches bibliographiques et la réalisation du « M E D L A R S » 1.

Après divers exposés de M. Taube sur la naissance de l'ère de la technologie de l'information (discussion de certaines des répercussions de la calculatrice pour la bibliothéconomie), de M. Wolff-Terroine sur l'emploi du système Filmorex au service de documentation de l'Institut du cancer à Villejuif, de M. S. Waddell sur une expérience de méthodes mécanisées dans un centre de documentation sur les maladies contagieuses, de R. F. Lewis sur le KWIC (index fondé sur la permutation des titres du matériel à analyser), F. B. Rogers, directeur de la « National library of medicine », introduisit le projet MEDLARS.

Le MEDLARS (« Medical literature analysis and retrieval system », système d'analyse et de recherche de la littérature médicale) est issu du projet de mécanisation de l'index de la « National library of medicine » de 1958-1960. Le travail sur le MEDLARS est en cours depuis plus de deux ans et celui-ci doit commencer à fonctionner au début de 1964. Le MEDLARS est un système mécanisé sur ordinateur de recherche qui permettra d'atteindre trois grands types de résultats : I. Recherches faites sur demandes spéciales sur des questions de grande complexité (estimées à 22 500 pour 1969). 2. Bibliographies périodiques dans des domaines spéciaux des sciences médicales. 3. Progrès dans la composition de l'Index-Medicus : le MEDLARS doit permettre d'indexer 250 000 articles par an (au lieu de 140 000 actuellement) publiés dans 25 000 numéros de périodiques (14 ooo actuellement), tout en réduisant le nombre de jours de travail de 22 à 5 pour la préparation d'un numéro mensuel.

S.I. Taine apporta ensuite quelques précisions sur les aspects bibliographiques du MEDLARS : quand il entrera en application en 1964, il devra offrir les ressources d'un système global, permettant à la fois la publication et la recherche bibliographique. Par suite, dans le domaine des publications, les différentes bibliographies, Index-Medicus, Cumulated Index-Medicus, Bibliography of medical reviews, etc... seront modifiées quant à leur présentation. C. J. Austin ajouta quelques données techniques sur l'équipement du MEDLARS pour répondre aux conceptions fondamentales du système : conversion rapide et précise de données alphanumériques de longueur variable en données binaires; recherche séquentielle par la calculatrice; impression à grande vitesse; entretien à jour de divers fichiers complexes de la machine.

Pour terminer ce symposium sur le MEDLARS, W. Sewell exposa les problèmes posés par l'emploi d'une liste identique de vedettes-matières pour la recherche mécanique et pour la publication. Une édition française de cette liste nous rendrait les plus grands services.

Ces divers exposés soulevèrent de nombreuses questions.

Quelle peut-être l'utilisation pratique du MEDLARS pour nos bibliothèques médicales ? Il ne semble pas qu'il puisse être question à l'heure actuelle d'envisager une organisation comparable. Mais ce qui serait surtout utile, c'est que les bibliothécaires médicaux et les médecins soient mieux informés des possibilités offertes par la « National library of medicine » : non seulement l'Index-Medicus sera de plus en plus notre premier instrument de travail, mais il sera possible de faire appel à la N. L. M. pour les bibliographies très spécialisées, évitant ainsi de longues heures de compilation. La N. L. M. peut être considérée comme la bibliothèque internationale de médecine.

3. Organisation et administration des bibliothèques.

Divers exposés avaient été groupés sous cette rubrique : rôle et évolution d'une bibliothèque scientifique spécialisée (Bibliothèque de l'Institut Pasteur) par J. de Préobrajensky; développement et organisation de la bibliothèque d'une nouvelle école de médecine (A. N. Brandon); services d'information scientifique dans une région sous-développée (Panama) (R. Flores, A. Corado et A. Giron); aide aux petites bibliothèques (L. F. Davis); la communauté et la bibliothèque médicale (M. B. Lucas); les répercussions des sciences du comportement sur les collections des bibliothèques de facultés de médecine (R. C. Mackenzie et H. Bloomquist); périodiques médicaux modérément et largement utilisés (T. P. Fleming et F. G. Kilgour) - il est intéressant de noter que sur 2 ooo périodiques reçus de 1959 à 1962 dans une bibliothèque universitaire, 262 titres représentent 80 % de l'utilisation -; constatations sur la recherche de matériel ancien dans les collections de la réserve (H. D. Erlam) - examen des critères de sélection pour la réserve -; la bibliothèque médicale à l'hôpital (R. T. Esterquest) - il n'est pas possible à une bibliothèque d'hôpital de disposer sur ses propres rayons de tous les livres et périodiques -. Elle doit choisir une bibliothèque adéquate de recherche médicale qui lui servira de bibliothèque de complément.

Le rapport de A. Morozov sur les bibliothèques médicales en Union soviétique, qui était attendu avec beaucoup d'intérêt étant donné l'importance des bibliothèques soviétiques (plus de 4 000 bibliothèques médicales, dont les collections renferment 42 millions de volumes), ne put malheureusement donner lieu à aucune discussion ou échange de vues, par suite de l'absence des délégués soviétiques.

4. Coopération internationale.

Divers rapports étudièrent la coopération entre bibliothèques, en Suède et Scandinavie (F. Strôm), au Japon (T. Fukudome), au Canada (D. E. Fraser); le fonctionnement d'un service d'échange international à l'Organisation mondiale de la santé fut exposé par B. Ruff et H. A. Izant.

Le rapport de E. L. Keenan (le prêt interbibliothèques 1952-1962 - dix ans de progrès ?) mit en évidence des difficultés du prêt entre bibliothèques : recours excessif à de grandes bibliothèques éloignées pour du matériel disponible localement, références non vérifiées, coût croissant de ce programme. Il insista sur la nécessité de donner une plus grande importance à la photocopie au lieu du prêt de l'original et de mettre en application des méthodes standardisées de traitement des demandes.

5. Problèmes particuliers aux bibliothèques historiques.

Sous la présidence de W. Le Fanu, W. D. Postell exposa les problèmes présentés par une collection médicale historique (en s'appuyant sur l'examen de la bibliothèque médicale Rudolph Matas à l'Université Tulane); il étudia en particulier les systèmes de classification et leur application aux ouvrages historiques. E. Gaskell exposa en détail l'établissement des vedettes matières à la bibliothèque médicale historique Wellcome à Londres, dont le catalogue, basé sur la liste-type de la N. L. M., peut être considéré comme un modèle pour toutes les bibliothèques médicales historiques.

La visite de la « National library of medicine », dont le nouveau bâtiment venait d'être mis en service depuis quelques semaines à peine, était impatiemment attendue par tous les membres du Congrès.

Cette visite fut malheureusement trop rapide et l'éloignement de la N. L. M., qui se trouve à plus de 10 kilomètres de Washington, ne pouvait permettre de s'y rendre entre les séances.

Une courte visite permit cependant d'admirer l'harmonie, l'équilibre et, disons même, le luxe de cette construction dont Mr J. Bleton a parlé récemment dans ce Bulletin (B. bibl. France, juin 1963, p. *408, n° 130I). Ce qui frappe dès l'abord, c'est son caractère national et même international. Elle n'est que secondairement une bibliothèque de travail pour les médecins de Washington. Éloignée du centre de la ville, ses salles de lecture sont relativement petites par rapport à l'importance de la bibliothèque (206 places au total) et peu fréquentées par les lecteurs.

Une salle spéciale est réservée à l'histoire de la médecine : on y trouve les incunables et les ouvrages les plus rares, les livres de référence sur l'histoire de la médecine, ainsi que les catalogues spéciaux (topographique, chronologique, etc...).

Une grande place est accordée à la N. L. M. aux divers services intérieurs (le personnel compte 250 personnes) qui doivent faire face à des demandes de prêt, de bibliographies, de photostats émanant du monde entier.

Les bibliothécaires ont pu contempler, telle une salle d'opération, la pièce isolée des variations thermiques par un double plancher et des parois spéciales, où se trouvent les appareils destinés au fonctionnement du MEDLARS.

Un film excellent réalisé à la N. L. M. fut ensuite projeté pour les congressistes.

Des visites avaient été organisées pour les bibliothécaires « d'outre-mer » à la « Library of Congress » et au « U. S. Book exchange ».

Des expositions permirent de feuilleter les principaux ouvrages récents en littérature médicale (sauf les livres français).

La partie « non professionnelle » du Congrès fut particulièrement réussie. Les bibliothécaires médicaux eurent le privilège d'être reçus à la Maison Blanche par le Président Kennedy et la fierté de lui entendre faire l'éloge de leurs qualités et de leurs vertus. Ceci montre à quel point la profession de bibliothécaire est considérée et honorée aux États-Unis.

Au cours de diverses réceptions, les congressistes furent également les hôtes de l' « American medical association » et de la « Medical library association ». Une soirée « pique-nique », particulièrement sympathique, eut lieu au « Naval medical center ». Enfin une idée très touchante de nos amis américains fut la soirée des « home-dinners » où les bibliothécaires « d'outre-mer » furent accueillis chacun dans une famille.

Tant pour les séances de travail que pour les visites et les réceptions, on ne put qu'admirer la parfaite organisation de ce Congrès, grâce à l'enthousiasme et à l'activité inlassable du Dr F. B. Rogers, au dévouement de Miss R. Mac Donald et de tous ceux qui consacrèrent leur temps et leurs efforts à la réussite de ce deuxième Congrès international de bibliothéconomie médicale. Les horaires furent respectés, tous les détails matériels étaient réglés minutieusement et l'assiduité aux séances de travail fut digne d'éloges.

Ce fut unanimement que les diverses délégations rendirent hommage lors de la séance de clôture au Dr F. B. Rogers et à Miss R. MacDonald. Le Dr A. Hahn y parla au nom des bibliothécaires français, en évoquant la mémoire d'A. Seidell, bienfaiteur de nos bibliothèques médicales.

Et le souhait fut exprimé qu'un prochain Congrès réunisse les bibliothécaires médicaux dans un avenir aussi proche que possible.

Ce qu'il faut retenir de ce Congrès ? L'organisation du M E D L A R S met en évidence l'importance de plus en plus grande de l'utilisation des machines pour les recherches bibliographiques, en un siècle où la production imprimée dépasse les possibilités humaines.

A l'inverse, la session consacrée à la formation des bibliothécaires médicaux montre combien le facteur humain reste capital et ne doit pas être négligé : « être formé au plus haut niveau possible pour éviter la servitude intellectuelle ».

Mais ce que l'on retiendra peut-être davantage encore, c'est l'exemple des bibliothécaires américains, leur enthousiasme et leur foi dans leur profession. « Un bibliothécaire, dit le Dr F. B. Rogers, ne doit pas toujours se plaindre de l'insuffisance de ses crédits ou du manque de personnel. Il doit d'abord montrer qu'il peut être utile, c'est ainsi qu'on l'estimera et qu'on l'aidera. »

Et la phrase suivante, écrite par J. S. Billings en 1887, avait été choisie pour figurer en exergue du programme du Congrès : « Alors que le bibliothécaire est une sorte de maçon qui assemble les matériaux préparés par un groupe d'hommes pour qu'un autre groupe d'hommes puisse les utiliser pour construire, il peut retirer autant de fierté et de satisfaction de l'édifice obtenu, pour autant qu'il soit bon, que s'il l'avait construit lui-même; et il voit constamment se dérouler devant ses yeux un panorama qui, bien que parfois un peu monotone, renferme autant de sagesse, d'humour et de pathétique qu'aucun autre produit de l'intelligence humaine que ie connaisse. »

  1.  (retour)↑  Voir : The MEDLARS story at the National library of medicine. - Washington, U. S. Department of health, education and welfare, Public health, service, 1963. - 26 cm, VIII-74 p., fig.