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Les portraits au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris

Classement et moyens de recherche

Edmond Pognon

Chacun sait que le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale est à la fois musée de la gravure et centre de documentation par l'image. Sous le premier de ces aspects, il conserve, groupés sous le nom de chaque artiste, les œuvres grayés ; sous le second, il offre au chercheur des séries entre lesquelles les pièces sont réparties, sans égard à leur auteur, en fonction de ce qu'elles représentent.

La série N.

Parmi les séries documentaires, celle des portraits est, avec celles des costumes et mœurs, de l'histoire et de la topographie, une des quatre qu'un ancien conservateur en chef du Cabinet appelait volontiers « les quatre vieilles ». De fait, la collection de l'abbé de Marolles, premier noyau du fonds des estampes, dont l'acquisition par le roi datera de trois siècles en 1967, comportait déjà des recueils de portraits.

Cinquante ans plus tard, ces portraits furent fondus avec ceux, beaucoup plus nombreux, que Nicolas Clément avait réunis à ses frais au cours d'une longue et modeste carrière à la Bibliothèque, et qu'il venait de léguer au roi. On y joignit encore les portraits gravés contenus dans la collection Gaignières, elle aussi nouvellement entrée. Cela fit quelque 25 000 portraits, et au cours du XVIIIe siècle ce nombre s'accrut beaucoup par le jeu du dépôt légal des gravures mises en vente - où les portraits étaient fort abondants - puis par suite des diverses confiscations de l'époque révolutionnaire.

La série des portraits était alors, avec celle des œuvres, la plus importante et la plus considérée du Cabinet. Seule elle avait priorité sur les œuvres, c'est-à-dire que la première épreuve reçue d'un portrait gravé y était classée, et non pas, comme c'était le cas pour toute autre gravure, à l'œuvre du graveur : le modèle l'emportait sur l'artiste.

Au début du XIXe siècle, le grand conservateur Duchesne aîné refondit le cadre de classement du Cabinet. La série des portraits, jusqu'alors désignée par la lettre L, reçut pour nouvel indicatif la lettre N, qu'elle conserve encore.

On estimait le nombre des portraits à 90 000 quand, en 1854, fut acquise la collection de Bure, composée de 60 ooo portraits. Ceux-ci étaient classés selon l'ordre alphabétique des noms des personnages représentés, alors que ceux de la série N, en ce temps-là, étaient encore, comme le dit de la série L le cadre de classement établi par Joly vers 1750, « divisés par royaumes et rangés chronologiquement par état ». La fusion imposait de réduire l'une des collections au système de classement de l'autre. Mais à laquelle des deux donner la préférence ? on prit le parti de tout réduire à l'ordre alphabétique, ce qui évidemment demandait un travail moins difficile que de répartir dans les diverses sections du classement « par royaumes » et, chronologiquement, « par état » (c'est-à-dire par condition sociale ou profession) les portraits de la collection de Bure. L'institution de l'ordre alphabétique répondait d'ailleurs aux vœux exprimés quelques années plus tôt par une commission de réorganisation de la Bibliothèque 1.

Ces principales étapes sommairement évoquées, voyons maintenant l'aspect qu'offre aujourd'hui la série N après bientôt trois cents ans d'existence, les soins qu'elle a récemment reçus et les problèmes qu'elle pose encore.

La série des portraits se compose essentiellement :
- d'une grande collection générale en reliures à feuillets mobiles, ouverte en permanence aux insertions nouvelles;
- de collections fermées à toute insertion, générales ou spéciales, de recueils fixés dans l'état où ils sont entrés, et de volumes - livres à images, albums, suites diverses - qui sont conservés tels qu'ils sont sortis des mains de l'éditeur;
- d'une masse considérable de portraits de toute sorte conservés, sans montage ni reliure, dans des boîtes ou des portefeuilles.

Quant à la nature des documents conservés, il va de soi qu'elle est infiniment diverse. Toute la gamme des images y figure, depuis le crayon du XVIe siècle jusqu'à la photo d'agence ou même à la coupure de presse du xxe - car la photographie avec ses dérivés, dès son origine, a été revendiquée par le Cabinet au même titre que toutes les autres images produites en nombre - en passant par la gravure au burin des temps classiques, la lithographie, etc. C'est indiquer déjà que toutes ces pièces ne sauraient faire l'objet des mêmes soins ni surtout des mêmes frais.

La collection générale alphabétique (N2, N3...). Son catalogue imprimé.

La collection générale comporte cinq formats, correspondant à ceux des feuilles de papier sur lesquelles, eu égard à leurs dimensions, il faut monter les pièces. L'immense majorité des portraits tient à l'aise dans le format dit au Cabinet « format » 2 (35×50 cm), à peine 4 % réclament le format 3 (48×63,5 cm), une proportion infime exige le format 4 (54,5×80 cm) et surtout les gigantesques formats 5 et 6.

Très simplement, cette collection a reçu pour cote la lettre N suivie du numéro du format. On a ainsi N2 (1436 volumes, soit environ 200 000 pièces), N3 (70 volumes, environ 10 000 pièces), etc.

A l'intérieur de chacune de ces suites, les portraits sont classés dans l'ordre alphabétique des noms des personnages représentés. La pratique des reliures à feuillets mobiles rend aisées les insertions de pièces nouvelles. Ici toutefois se présente une anomalie. La suite N2 (comme N3, N4, etc.) est en réalité « fermée » de A à Mauron ; pour toute cette première partie de l'alphabet les insertions doivent se faire dans une suite annexe, dite N2 supplément (N3 suppl., etc.). Pourquoi ? Parce qu'à la fin du siècle dernier, le célèbre conservateur Georges Duplessis avait entrepris de dresser le catalogue pièce par pièce de la collection; lui disparu, le travail fut poursuivi d'abord par Georges Riat, sous-bibliothécaire, puis par Mr Paul-André Lemoisne, enfin par Mr Jean Laran. Pourtant, le 7e volume publié (dont le dernier nom est Mauron), on décida de ne pas aller plus loin, jugeant non sans raison qu'il y avait au Cabinet des tâches plus urgentes que de dresser le catalogue alphabétique d'une collection classée alphabétiquement. Mais dès lors on ne crut pas devoir introduire dans la collection des pièces nouvelles qui n'eussent pas été décrites dans le catalogue imprimé. On ouvrit donc pour ces pièces un supplément, qui ne couvre que le début de l'alphabet, jusqu'à Mauron. La fin de l'alphabet et le supplément demeuraient sans répertoire. La recherche y était aisée, grâce au classement alphabétique. Mais il restait fâcheux qu'on ne pût, sans aller feuilleter les volumes eux-mêmes, en connaître le contenu, et plus fâcheux encore que les disparitions éventuelles ne pussent être décelées par comparaison avec le moindre inventaire.

Naissance du répertoire sur fiches

Aussi, en 194I, profitant de la main-d'œuvre supplémentaire procurée par l'Office des « chômeurs intellectuels », entreprit-on de dresser sur fiches un répertoire, non des pièces - ce qui eût été un travail énorme et au-dessus de la compétence des rédacteurs - mais des personnages représentés dans l'N2 (N3, etc.) à partir du nom Mauron, et dans l'N2 supplément (N3 suppl. etc.). Ce travail, vivement mené, fut achevé en moins de deux ans ; les fiches, de format 80 X 160 mm, furent classées dans des reliures à broches en contenant quatre paquets superposés, où depuis les rejoignent régulièrement les fiches dressées à l'occasion des insertions de « premiers portraits », c'est-à-dire de portraits de personnages jusqu'alors non représentés dans la collection.

Extension du répertoire sur fiches.

Ce répertoire qui, nous le remarquions à l'instant, n'était pas indispensable à l'utilisation de la collection générale classée alphabétiquement, allait bientôt s'enrichir de fiches résultant de dépouillements nouveaux et qui, elles, orientaient le chercheur sur des documents impossibles à découvrir autrement sans de longues recherches.

Les premiers de ces documents furent les photos contenues dans les albums de référence du fameux photographe Nadar, acquis en 1950, et dans lesquels les portraits sont classés selon leur format et l'ordre chronologique de leur exécution. On décida tout naturellement de dépouiller cette masse énorme d'environ 45 000 pièces sur des fiches du format choisi pour le répertoire, dans lequel elles furent insérées. Par force, ces fiches correspondaient à un inventaire pièce par pièce. En se mêlant à un répertoire par noms de personnages représentés, elles y introduisaient sans aucun doute un élément hétérogène. L'intérêt évident du chercheur fit passer sur cette anomalie de méthode.

Le premier pas était fait sur la voie qui allait transformer virtuellement le répertoire de la collection générale des portraits en répertoire général des portraits du Cabinet des estampes. Le dépouillement des albums Nadar fut bientôt suivi par celui des quelque 30 000 portraits de femmes composant la collection Laruelle, où les personnages sont classés par pays et, à l'intérieur de chaque pays, par date de naissance ! Puis vint le tour des albums de photographies anciens, acquis individuellement ou par lots, comme ceux qui allaient entrer avec la collection Sirot.

Recueils à ne pas dépouiller.

Ces dépouillements demandent un temps considérable, et les fiches qui en résultent commencent à disputer chèrement la place, sur les rayons accessibles au public, à des usuels non moins utiles. Avouons même que, pour cette dernière raison, la partie non française des fiches Laruelle n'a pu être insérée dans le répertoire et constitue provisoirement dans une arrière-salle un fichier à part, sommairement conservé dans 30 boîtes en carton de format 2I×27 cm. En attendant des temps meilleurs, on doit donc de toute nécessité avoir grand égard à la hiérarchie des urgences : autrement dit, dépouiller par priorité les portraits qu'il n'y a aucun moyen rapide de découvrir tant qu'ils ne figurent pas au répertoire.

Voilà pourquoi on a pour l'instant laissé de côté : les portraits conservés à la Réserve, ceux du moins qui s'y trouvaient déjà quand Courboin, à la suite de son catalogue de la Réserve, en a dressé la table alphabétique; les portraits dessinés du XVIe siècle, vulgairement appelés « les Clouet », que le catalogue de Bouchot et les travaux d'ensemble de Moreau-Nélaton et de Louis Dimier permettent de retrouver à coup sûr; les portraits de la collection Gaignières, aisément repérables avec le catalogue de Bouchot ; ceux de la collection Lallemant de Betz, dont la table a été dressée par Joseph Guibert à la suite du catalogue dû à Auguste Flandrin; ceux de la collection Hennin, ceux de la collection Armand, pour des raisons semblables; les photos, enfin, de la collection Reutlinger, qui a été acquise accompagnée d'un répertoire sommaire, mais utilisable.

Les très nombreux recueils et volumes de portraits qui, conservés tels quels, sont classés dans les sous-séries Na (portraits français), Nb (Italie, Espagne, Portugal), Nc (Allemagne, Pays-Bas, Suisse), Nd (Angleterre, nord, régions lointaines), Ne (collections générales telles que Laruelle et Lallemant de Betz), Nf (collections concernant des catégories particulières de personnages), ne sont pas non plus ce qu'il y a de plus urgent à dépouiller. Beaucoup de ces suites (par exemple celles de Montcornet, de Bonnart, de Saint-Igny, d'Odieuvre) sont entrées en double au Cabinet, et l'autre exemplaire, cassé, a été réparti dans l'N2. D'autre part, ces recueils sont toujours plus ou moins spécialisés : pour un personnage donné, la recherche se circonscrit donc autour d'un petit nombre de volumes. Bref, les portraits des sous-séries N peuvent généralement être assez vite dépistés sans le secours d'un répertoire alphabétique. Quant à ceux qui, comme nous l'annoncions au début de cette étude, sont conservés sans montage dans des boîtes et des portefeuilles, nous verrons plus loin que la question de leur dépouillement s'inscrit pour eux dans un problème plus général.

Dépouillemnts des séries « œuvres ».

Il en va tout autrement des portraits qui se cachent dans les séries autres que la série N. Il s'en trouve dans la série histoire, dans celle des costumes et mœurs, un peu partout, mais surtout dans les œuvres des graveurs, qui ont au Cabinet la priorité sur les autres séries : contrairement à la règle observée sous l'ancien régime, désormais un portrait dont l'auteur est connu ne se trouve dans N2 (N3, etc.) que si une première épreuve a déjà été montée à l'œuvre de l'artiste; tous les portraits possédés en une seule épreuve ne peuvent donc être vus que dans les œuvres. Or, pour ceux-là, sauf cas tout à fait particulier, aucun moyen de les repérer n'existe. Quand sera achevé l'Inventaire, par siècle et par nom d'artiste, du fonds français, une table générale par matière pourra en être dressée, où se retrouveront les portraits. Mais cela nous renvoie à une bonne dizaine d'années pour le moins, et les œuvres d'artistes étrangers (dont l'importance pour notre objet se laisse immédiatement mesurer rien qu'à prononcer des noms comme Holbein, le Titien, Vélazquez, Reynolds) n'auront seulement pas été abordés. Quant aux photographies et reproductions photomécaniques de tableaux, mises à part celles de la collection Armand, déjà cataloguée, elles ne feront peut-être jamais l'objet d'un inventaire.

Il en résulte clairement que les dépouillements prioritaires au profit du répertoire des portraits sont ceux des séries « Œuvres ». Mais à cette évidence, une autre vient aussitôt se joindre : on n'aura jamais fini - du moins avec les moyens actuels - de dépouiller les milliers de volumes qui composent ces séries. A l'énormité de cette masse s'ajoute une circonstance aggravante : les seuls portraits à retenir sont évidemment ceux dont une autre épreuve ne figure pas déjà dans la collection générale alphabétique N2 (N3, etc.). En user autrement reviendrait en effet non seulement à gonfler abusivement le répertoire, mais encore à orienter le chercheur sur deux documents faisant double emploi, et à faire manipuler deux lourds volumes alors qu'un seul aurait suffi. Toute rédaction de fiche d'après un portrait extérieur à la série N doit donc nécessairement être précédée d'une vérification dans cette série : c'est multiplier au moins par 10 le temps réclamé par chaque fiche.

Là encore donc, là surtout, de judicieuses priorités doivent être instituées et observées. N'en donnons pas ici le détail, qui nous entraînerait trop loin. Disons simplement qu'après être venu assez vite à bout de la série des suppléments reliés (AAI, AA2, AA3 : pièces classées par format et par ordre alphabétique des noms d'artistes) qui offrait des facilités particulières, on a jugé spécialement fructueux d'explorer la série des albums de reproductions photographiques des peintures des musées (Aa, France ; Ab et Ac, pays du Midi, du Nord, et des autres parties du monde). Les résultats ont confirmé cette hypothèse de travail. Mais une difficulté, prévisible d'ailleurs, a surgi du fait que l'identification des personnages représentés par ces peintures est quelquefois incertaine ou controversée : d'où recherches supplémentaires, consultations de spécialistes, au total beaucoup de temps dépensé.

Redisons-le : ce travail ne sera jamais fini. Il est même à prévoir qu'il devra à certains moments être interrompu faute du personnel suffisant, au profit de tâches plus urgentes encore. D'où la nécessité absolue d'en tenir une comptabilité rigoureuse, par le très simple moyen qui consiste à porter la mention « fiches portraits faites » (ou, le cas échéant, « pas de portrait à retenir ») sur les fiches correspondant aux volumes dépouillés dans le catalogue général par cotes des recueils du Cabinet des estampes.

Création du « classé non monté ».

Outre la grande collection générale alphabétique et les collections spéciales, recueils et volumes composant les sous-séries, la série N, nous l'avons dit dès nos premières pages, comporte une masse de portraits non montés, conservés dans des boîtes ou des portefeuilles et qui, ajoutons-le maintenant, ne fait pas l'objet d'un classement vraiment systématique.

Cet élément obligé de toutes les séries du Cabinet est appelé la « Matière ». La Matière n'existe pas seulement parce que la masse des documents s'accroît toujours plus vite que les moyens, en personnel, en matériel, en espace aménagé, qui permettraient de les traiter à fond : elle existe aussi parce que beaucoup de pièces ne méritent absolument pas d'être collées sur des feuilles de montage de 2 ou 3 francs ni de venir contribuer sur les rayons à la prolifération des reliures mobiles, donc à l'amenuisement du rayonnage disponible.

Cela a toujours été vrai, mais l'est plus encore depuis que la photographie et les procédés photo-mécaniques multiplient à l'infini les images, et par suite abaissent profondément la valeur intrinsèque de chacune d'elles. Et de fait, c'est devant l'afflux accéléré des photos d'agences de presse, entrant régulièrement au Cabinet, mais aussi, au lendemain de la guerre, arrivant par lots énormes provenant de divers organismes français ou allemands, que le problème s'est posé, appelant d'ailleurs de lui-même sa solution.

Jusqu'alors, le courant ordinaire des entrées, assez modéré, avait pu sans absurdité être dirigé entièrement vers la collection générale en reliures mobiles. La Matière s'était plutôt constituée à l'occasion d'apports brusques et volumineux, le plus souvent collections particulières de photos, dessins, coupures, images diverses arrivées en bloc par don ou achat. On y prélevait aussitôt les documents les plus intéressants pour la collection générale; le reste était versé à la Matière à la suite de l'arrivage précédent, dans l'attente d'un traitement définitif que seul, en somme, le manque de moyens obligeait à différer. Ce traitement futur était imaginé comme un tri devant entraîner l'élimination des pièces sans intérêt et le montage des autres dans la Collection générale.

Cette façon d'envisager les choses perdait tout sens devant l'afflux des photos d'actualités : il était évident qu'on n'aurait jamais les moyens d'introduire cette masse dans la collection générale; il était certain que la plupart de ces portraits, représentant à satiété les vedettes de l'actualité politique, sportive, cinématographique, ou figurant des personnages voués à un oubli rapide et total, eussent abusivement et démesurément multiplié les coûteuses et encombrantes reliures à feuillets mobiles; mais d'autre part c'était rendre cette documentation inutilisable que de la précipiter dans la Matière.

Pour ces photos fut donc ouverte une collection dite de « Classé non monté », où les portraits sont classés, comme dans les reliures mobiles, selon l'ordre alphabétique des noms des personnages représentés. Deux formats de boîtes furent choisis : 21 ×27 cm et 29,5×39,5 cm; épaisseur pour les deux formats : 6,5 cm. On décida que ces boîtes seraient du modèle le plus simple, en « carton-paille » et montées à agrafes : ainsi celles qui se détérioreraient, étant irréparables, seraient remplacées sans remords par des neuves. Le « carton-paille » devait être plus tard supplanté par un « carton armé » nouvellement breveté qui est d'ailleurs en grand usage aussi au Département des périodiques, et qui paraît absolument inusable.

Pour assurer au nouveau « Classé non monté » la stabilité et des soins réguliers, on prit garde à n'en pas faire simplement une section mieux classée de la Matière. On lui donna une cote qui l'intégrait dans les séries reliées. Comme il s'agissait au premier chef d'une collection générale, on l'introduisit dans la sous-série Ne. Le n° 100 s'y trouvait par bonheur disponible : la collection s'appela Ne 100, cote facile à retenir. Les boîtes de format 21 X 27 prirent place dans le quarto, les autres - sous la cote Ne 10I - dans le petit folio.

L'existence de cette collection ouverte strictement classée, mais où les insertions se faisaient avec le minimum de moyens, eut pour premier résultat qu'on ne versa plus jamais rien à la Matière. Tous les portraits qui entrèrent désormais purent, à l'exception des plus significatifs qu'on introduisit dans la collection en reliures mobiles, être insérés sans délai dans le classé non monté. Enfin, il parut logique d'y introduire progressivement, à la mesure du temps de travail disponible, le contenu de la Matière. Il s'y trouvait beaucoup de pièces d'assez grand format - notamment des effigies populaires de princes et de grands personnages civils et surtout militaires, abondamment produites au début du XIXe siècle, et que les préjugés d'alors n'avaient pas fait trouver dignes des reliures mobiles : on monta les plus intéressantes, et pour les autres on ouvrit une cote Ne 102, en portefeuilles de format 48 ×63,5 cm.

Une partie importante de l'ancienne Matière passa donc de la sorte dans Ne 100, qui compte aujourd'hui 567 boîtes de 175 pièces environ, soit quelque 100 000 pièces; dans Ne 10I (73 boîtes, 10 000 pièces environ); dans Ne 102 (2I porte-feuilles, soit 3 ooo pièces environ).

A l'origine, il avait été décidé qu'aucun répertoire du Classé non monté ne serait dressé. Puis, un collaborateur bénévole du Cabinet des estampes proposa d'en rédiger un; on accueillit avec reconnaissance cette offre. Un état de l'Ne 100 (Ne 10I, Ne 102) fut rédigé non sur des fiches dont on craignait d'accroître le nombre à l'excès, mais sur des feuillets conservés en reliures « électriques » : la tenue à jour n'était pas aisée. Tout récemment, anticipant sur l'existence de rayonnages à usuels beaucoup plus développés, l'opinion prévalut d'un répertoire sur fiches du classé non monté, qui serait fondu dès que possible dans le répertoire général des portraits. D'ores et déjà, les insertions de « premiers portraits » donnent lieu à l'intercalation immédiate des fiches correspondantes dans le répertoire, ou plus simplement, le cas échéant, par l'inscription du renvoi « Ne 100 » (Ne10I, Ne 102) sur la fiche renvoyant déjà à N2 (N3, etc., N2 suppl., etc.). Cette manière de faire permet de freiner un peu la prolifération des fiches.

Projets de classements non alphabétiques

Une part importante, disions-nous, de la Matière est passée dans le Classé non monté. Cela ne veut pas dire qu'elle ait vocation d'y passer tout entière. Il n'y aurait là que l'application d'un esprit de système fermé à la diversité des aspects que peut revêtir la recherche.

Le classement alphabétique par noms des personnages représentés (avec renvois judicieux dans le répertoire pour les personnages ayant porté plusieurs noms) est évidemment de beaucoup le plus simple pour qui recherche le portrait d'un personnage donné. C'est là le cas le plus fréquent sans doute, mais ce n'est pas le seul. Le cas inverse n'est nullement exceptionnel : un portrait - généralement un tableau ancien - étant donné, le chercheur veut en identifier le modèle. Les seuls éléments dont il dispose sont ceux qui résultent de l'aspect et surtout du costume du personnage, qui suggère une époque, une nationalité, souvent aussi une profession ou une dignité. Le chercheur désire donc à bon droit examiner des portraits de personnages répondant à ces données (par exemple, premiers Présidents du Parlement de Paris, maréchaux de France sous l'Empire, Papes, écrivains français du XVIIIe siècle, etc.). Ne disposant que d'une collection alphabétique, il devra préalablement dresser à son usage une liste - bien souvent incomplète - des noms de ces personnages et se faire communiquer autant de volumes de portraits qu'il y aura de noms sur sa liste : perte de temps pour lui, surcroît de travail pour le personnel.

Les sous-séries Na, Ne, etc., qui sont surtout composées, comme nous l'avons indiqué plus haut, de recueils ou de suites « spécialisées », c'est-à-dire consacrées à des catégories précises de personnages, peuvent dans plus d'un cas apporter à une recherche de ce type une aide précieuse. Mais plus efficace et d'un emploi plus sûr serait, une fois constituée, une vaste collection factice dans laquelle les portraits seraient systématiquement distribués dans des sections et subdivisions expressément prévues au profit de l'identification des portraits anonymes.

Il résulte de ce qui précède qu'il ne convient pas de transférer aveuglément tout le contenu de la Matière dans le Classé non monté. Souvent les portraits ainsi introduits dans cette collection alphabétique n'apporteraient rien de vraiment nouveau à l'iconographie de personnages déjà suffisamment représentés. Parfois même ils feraient franchement double emploi. Mieux vaut de beaucoup, en définitive, les réserver pour une Collection à usage d'identification qui, avouons-le, attend encore de prendre sa forme définitive, mais pour laquelle on a déjà réparti plusieurs milliers de portraits français entre deux grandes divisions Hommes et Femmes, et, à l'intérieur de chacune, entre des subdivisions correspondant, chronologiquement, aux règnes.

Le moment paraît approcher où la mise à jour des autres classements permettra d'aborder de front l'organisation de cette collection à usage d'identification (C. U. I.). Il est clair que les divisions les plus générales devront rester fondées sur le sexe et la chronologie; les distinctions de nationalités poseront déjà de plus délicats problèmes (au XVIIIe siècle, par exemple, tout Européen avait l'aspect d'un Français). En dernière analyse, quand tous les critères de distinctions sociales auront été épuisés, il faudra en arriver à la morphologie des visages, et alors les conseils des spécialistes de l'identité judiciaires seront sûrement précieux. Nous n'en sommes pas là...

Le problème de l'authenticité.

Dans l'état actuel des choses, le Cabinet des estampes, avec l'ensemble de la série N et les nombreux documents d'autres séries vers lesquels oriente le Répertoire général, propose donc au public environ un demi-million de portraits, qui, en admettant la moyenne de trois par modèle, révèlent la physionomie de 150 à 200 ooo personnages de toutes époques, de tous pays, de toutes catégories - étant toutefois entendu que l'Antiquité et le Moyen âge, périodes antérieures à la gravure, sont moins bien fournis que les époques plus récentes, et que la France offrirait une documentation plutôt plus dense que les autres pays. Aussitôt se pose la question de confiance : tous ces portraits sont-ils authentiques ? Ne s'y rencontre-t-il aucune fausse identification ?

Non, tous ces portraits ne sont pas authentiques. Oui, il s'y rencontre de fausses identifications. Ce qu'offre à ses lecteurs le Cabinet des estampes, ce ne sont pas des portraits dont elle garantit la ressemblance : ce sont des visages auxquels s'attache un nom, soit parce que ce nom est gravé au dessous, soit parce que le papillon joint à la photo d'agence le mentionne, soit parce qu'une main ancienne l'a inscrit au bas du dessin ou au dos de la photo, soit enfin parce que des spécialistes ont trouvé de bonnes raisons de donner ce nom au modèle.

Cela étant, il ne serait pas de bonne méthode de faire disparaître les portraits reconnus faux : ce serait supprimer un document qui, en fait, appartient à l'histoire iconographique du personnage, et dont l'erreur ou l'imposture même peut avoir un intérêt pour le chercheur. Rien n'empêche, au demeurant, de porter sur la feuille de montage (ou au dos des portraits non montés) une mention indiquant son caractère apocryphe, avec explications sommaires ou référence à la démonstration publiée, ni de faire suivre d'un point d'interrogation les identifications douteuses.

Ce dont il faut prendre conscience, c'est qu'une collection publique de documents historiques - estampes aussi bien d'ailleurs que pièces d'archives ou manuscrits - n'est absolument pas une réunion de pièces authentiques, garanties par une autorité officielle comme le sont les actes juridiques déposés aux greffes. Les images ou les textes communiqués au chercheur sont par le fait même soumis à sa critique, qui peut parfaitement en modifier l'interprétation jusqu'alors admise.

Et certes, le personnel chargé de conserver ces documents est le premier et le mieux placé pour y exercer sa critique, et les interprétations qu'il en donne, notamment dans les catalogues et inventaires de son fonds, sont dignes d'une toute particulière confiance. Pourtant, obligé d'embrasser beaucoup, il arrive qu'il étreigne moins bien que tel lecteur sérieux et averti un problème spécial. Et il sera toujours reconnaissant des corrections judicieuses qui peuvent lui être ainsi proposées.

Pour comprendre qu'une telle masse de portraits ne saurait être couverte par une garantie d'authenticité universelle et inconditionnelle, il suffit d'ailleurs d'observer que la majorité des « portraits » gravés de personnages de l'Antiquité, ou même, quoique dans une moindre proportion, du Moyen âge, ne sont en réalité que des effigies sans aucune prétention de ressemblance; que les statues et bustes antiques, dont beaucoup de photos figurent dans la collection, ne sont identifiés en général qu'avec réserves par les plus éminents spécialistes; que Bouchot, Moreau-Nélaton et Louis Dimier ne sont parfois pas d'accord sur l'identité des modèles des portraits dessinés du XVIe siècle; que le fameux portrait de Montaigne en maire de Bordeaux, gravé par Thomas de Leu, a été servilement copié pour être proposé comme celui de l'obscur Olivier de Guernegeslin, contemporain de François Ier; que, tout récemment, un portrait gravé qui avait toujours été considéré comme figurant Ronsard a été reconnu pour celui de l'obscur poète Jean de la Jessée 2. Un très curieux article de Feuillet de Conches 3, vieux de plus de cent ans, ouvre d'ailleurs, sur les changements frauduleux d'identité auxquels, pour des raisons le plus souvent commerciales, les portraits gravés ont été soumis d'âge en âge, des perspectives généralement insoupçonnées.

Ces incertitudes et ces supercheries, bien loin de diminuer la valeur d'une grande collection de portraits comme celle du Cabinet des estampes, en accroissent au contraire l'intérêt. Elle n'est pas un simple objet de consultation, mais un immense champ de recherches. Elle ne se contente pas platement de renseigner le curieux sur la physionomie de tel ou tel personnage : si c'est là évidemment son emploi le plus habituel, et si elle s'en acquitte à merveille, elle propose au chercheur moins passif les matériaux d'enquêtes beaucoup plus subtiles. Et les transferts d'identité dont elle garde le témoignage sont en eux-mêmes des faits qui peuvent être de grande conséquence pour l'histoire de l'art et même pour l'histoire tout court.

  1.  (retour)↑  Guibert (Joseph). - Le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. - Paris, 1926. (Voir surtout pp. 38, 171, 172 et 218.)
  2.  (retour)↑  Les Portraits de Ronsard, essai d'épuration iconographique. (In : Gazette des Beaux-Arts, septembre 1959, pp, 109-116.)
  3.  (retour)↑  Feuillet de Conches. - Les Apocryphes de la gravure de portraits. (In : Gazette des Beaux-Arts, 15 juin 1859, pp. 337-349.)