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Les Progrès de la classification à facettes

Paule Salvan

Les systèmes traditionnels de classification - notamment la classification décimale dans sa version originale, celle de Dewey - étaient surtout conçus en fonction de fonds de livres dont le classement pouvait s'accommoder de systèmes « linéaires » strictement hiérarchisés. La nécessité d'adapter une classification traditionnelle à des catalogues développés et à des bibliographies spécialisées a notamment provoqué les crises de croissance de la Classification décimale universelle. Or cette nécessité ne cessa de peser sur la théorie de la classification au cours de la première moitié du xxe siècle. Elle prit un caractère particulièrement aigu lorsque, vers 1948-1950, la notion de bibliographie elle-même s'élargit. Il ne s'agit plus, dès lors, de limiter ce que l'on appelait le « contrôle bibliographique » à la bibliographie traditionnelle. Il convenait désormais de coordonner efficacement tous les instruments de travail - catalogues, bibliographies, etc... - donnant accès à l'information et ce souci n'a cessé de marquer l'activité des organismes compétents de l'Unesco : Comité consultatif international de bibliographie et Comité consultatif international pour la documentation et la terminologie dans les sciences pures et appliquées qui ont récemment opéré leur fusion sous le nom de : Comité consultatif international de bibliographie, de documentation et de terminologie.

Le terme d'« organisation bibliographique », appliqué à l'ensemble des moyens donnant accès aux documents, était en lui-même significatif et, dans ce contexte, la classification était appelée, semble-t-il, à prendre une importance particulière, dans la mesure où elle contribuait précisément à organiser l'information. On constatait toutefois l'inefficacité des systèmes traditionnel 1 et la nécessité impérieuse de faire appel à des systèmes multidimensionnels permettant d'accéder à l'information à partir de points de vue très divers.

Dans un ouvrage précisément intitulé : Bibliographic organization une place légitime était faite à la « Colon classification » de S. R. Ranganathan qui paraissait offrir des solutions valables et à laquelle on doit notamment la première formulation satisfaisante du principe des « facettes » (1).

La première édition de la « Colon classification » (CC) est de 1933 et la théorie s'est peu à peu dégagée au cours des éditions ultérieures. Encore tributaire des systèmes anciens puisqu'elle rattachait les indices symbolisant des sujets à des disciplines de type traditionnel - les classes « canoniques » - la CC marquait toutefois une rupture avec les systèmes énumératifs où le classificateur n'a d'autre initiative que de choisir avec pertinence le « tiroir » où caser le sujet.

« Totalitaire » en ce sens qu'elle est liée à un ensemble minutieusement ordonné de bibliothéconomie théorique, desservie d'autre part par une terminologie hermétique, la CC offre à ceux qui ont le courage d'en approfondir les mystères une récompense : intéressante en elle-même, elle peut fournir une sorte de clé pour accéder aux systèmes antérieurs, les critiquer avec pertinence et les appliquer plus sainement (2 et 3). Sans doute, à travers les éditions qui se succèdent à un rythme hallucinant (4), se sent-on constamment en retard sur l'évolution du système. Il est aisé aussi de critiquer, à propos de certaines notations trop longues, une technique d'analyse qui prétend faire un sort à tous les éléments d'un sujet, ce qui aboutit à de curieux résultats puisque pour un ouvrage aussi léger que Les Trois mousquetaires, l'indice proposé dans la deuxième édition de la CC est le suivant : 0122 : 3 M03 : 281 G7.I-G7.2! Aussi bien, l'application du système à l'Occident se heurterait-elle, dans la pratique, à de sérieuses difficultés.

La nouveauté essentielle - et elle ne doit pas être sous-estimée - c'est la définition d'une technique d'analyse, à partir de laquelle de sérieux progrès ont pu être réalisés : l'analyse « par facettes » permet la décomposition du sujet en divers éléments qui peuvent être développés isolément puis combinés suivant un ordre utile pour aboutir à des sujets composites : d'où le nom de classification analytico-synthétique par lequel on désigne souvent la « Colon classification ».

La définition actuellement admise de la facette, c'est « l'ensemble des divisions - ou foci 2 - obtenu par l'application d'une seule caractéristique ». Pour prendre un exemple familier aux bibliothécaires la science des bibliothèques comporte diverses « facettes » : types de bibliothèques, matériaux de bibliothèque, opérations bibliothéconomiques, etc... L'ensemble des sous-facettes : par exemple sous « opérations bibliothéconomiques » les notions de choix des livres, acquisitions, classement, catalogage, constituent la facette : opérations.

L'analyse ranganathanienne s'effectue, on le sait, à partir de cinq concepts principaux 3 qui peuvent se réclamer de « catégories » très anciennes : personnalité, matière, énergie, espace, temps. Certaines de ces catégories sont malaisées à définir. Celle de « substance » (matière) est héritée d'Aristote. Celle de « personnalité » est plus facile à saisir intuitivement qu'à expliciter. S'agit-t-il d'une « entité » ? d'une « totalité » ? L'auteur lui-même déclare « ineffable » la personnalité... On la discerne toutefois dans une expression simple comme « vase d'argile » où argile est substance et vase personnalité 4.

Il peut arriver qu'un sujet contienne cinq catégories. C'est le cas pour la Science des bibliothèques : Personnalité = Types de bibliothèques; Matière = Matériaux de bibliothèque (formes de documents); Énergie = Opérations ou problèmes (procédures de traitement) et d'autre part les catégories de lieu et de temps qui se retrouvent dans tous les sujets et qui avaient leur place dans les systèmes traditionnels.

Il arrive souvent, d'autre part, que, dans certains sujets plus complexes, les mêmes catégories se retrouvent deux fois...

Le caractère un peu arbitraire de ces catégories traditionnelles a donné prise, bien entendu, à de vives critiques. Pourtant Vickery lui-même, qui précisément n'admet pas cette limitation, convient qu'elle permet d'effectuer une analyse satisfaisante dans une « surprenante proportion » (9).

On voit, en tout cas, ce que ce système apporte de positif avec la possibilité de combiner assez librement les sujets. Cette liberté doit se concilier avec une stricte discipline qui impose, en particulier, la nécessité de fixer un ordre rigoureux pour la « chaîne » (combinaison des facettes entre elles) comme pour le « rang » (ordre des éléments à l'intérieur d'une même facette).

Pour la combinaison des diverses facettes, l'ordre proposé par Ranganathan est celui de la « concrétivité décroissante », ce qui conduit à mettre en tête le concept de personnalité, plus concret que celui de matière, lui-même moins abstrait que celui d'énergie et ainsi de suite (PMEST).

C'est ainsi qu'une analyse ayant défini comme suit le contenu d'un article médical : Les maladies pulmonaires aux Indes en 1950, fait intervenir, après la désignation de la classe principale (médecine), la série combinée des facettes (elle-même déterminée par l'application des catégories fondamentales) dans l'ordre de concrétivité décroissante, soit :

Médecine
(Classe fondamentale)
Poumons
Personnalité (P)
Maladies
Énergie (E)
Indes
Espace (S)
1950
Temps (T)

Un ordre plus complexe sera fixé pour les sujets où la même catégorie se répète 5.

Pour certains sujets, il y a lieu de pratiquer l'analyse de phase : l'examen d'un document permet en effet de déceler éventuellement dans un même sujet la présence de plusieurs « classes ». L'analyse de phase a pour but d'identifier ces classes et de définir également la nature des relations qui les unissent, par exemple une relation d'« orientation » ou d'« application » 6 :
Psychologie appliquée à l'Éducation
Phase primaire
Phase secondaire

Pour des sujets complexes, chaque « phase » fera l'objet, le cas échéant, d'une analyse par facettes.

Reste ensuite à transcrire les résultats de l'analyse en symboles appropriés. L'ensemble de ces symboles, c'est la notation ranganathanienne : capitales pour les « classes fondamentales », chiffres qui se décimalisent pour exprimer le contenu des facettes : c'est ainsi que L désigne la classe médecine; L4 rattache à cette classe une facette dérivée de la catégorie Personnalité : le système respiratoire, L45 (Poumon) constitue une subdivision de L4.

Le système comporte l'utilisation de symboles alphanumériques pour l'indication de subdivisions communes.

Quant aux relations entre les divers sujets, elles sont introduites par le Colon (:) ou par d'autres signes de ponctuation :
L45
Médecine Poumon
: 42I :
Tuberculose
6253
Traitement par rayons

Des signes de valeur relationnelle - par exemple des lettres minuscules signalent les relations de phase :
S ob T
Psychologie appliquée à l'Éducation

On voudra bien nous excuser d'avoir rappelé un peu longuement la technique de l'analyse ranganathienne et quelques-uns des moyens dont elle dispose. Elle constitue, à notre avis, un instrument d'orientation pour l'étude des systèmes antérieurs comme pour les recherches postérieures à la CC.

Si, en effet, on doit à Ranganathan une prise de conscience nette et une expression précise de la théorie des facettes, il ne faudrait pas croire pour autant qu'il s'agit là d'un élément absolument nouveau. Ce serait faire preuve d'injustice à l'égard des systèmes anciens qui ont souvent dégagé intuitivement, d'une manière empirique et par là même incomplète, la notion de « facette ».

Les « caractéristiques de division » appliquées par les systèmes traditionnels répondent souvent à cette notion et la CDU notamment lui a donné une place de plus en plus importante, mais les améliorations se sont introduites malaisément et un peu « par la bande ». Par exemple, Ranganathan distinguera avec raison dans la classe : Éducation, les catégories : Educanda (personnes à instruire) et les Problèmes (méthodes, techniques, etc...). Si l'on examine, du point de vue de ces catégories, la classe correspondante de la classification Dewey (370) on s'aperçoit que ces concepts ne sont pas nettement distingués. Progrès marqué dans la classe correspondante de la CDU (37), mais ici l'amélioration s'introduit presque furtivement à la faveur des divisions analytiques (37.018 : méthodes; 37I.04 : éducation de catégories déterminées).

De même, la relation de phase (mise en relation de deux classes distinctes) peut s'exprimer dans les systèmes anciens, très lourdement dans la classification Dewey, où il faut recourir au symbole : 000I pour définir cette relation (ou du moins pour la signaler car il n'est pas question d'en déterminer la nature).

La CDU exprimera plus élégamment cette relation au moyen du signe de relation (:) trop polyvalent lui aussi pour en déterminer la nature (5).

La CC enfin apportera cette précision supplémentaire au moyen du signe ob qui exprime la relation d'application (« bias relation »).

Psychologie appliquée à l'Éducation :
Dewey : 370.000I 5
CDU : 37: 159.9
CC : S ob T

On pourrait multiplier les exemples. Mieux vaut se borner à reconnaître que, pour l'époque, ce n'était déjà pas si mal que de parvenir empiriquement à reconnaître en fait certains principes.

D'autre part, la définition de la théorie des « facettes » a certainement permis d'introduire, depuis déjà plusieurs années, plus de rigueur dans la pratique de la classification et de l'indexation suivant les anciens systèmes. Dès 195I, par exemple, Palmer et Wells ont précisé la procédure à suivre pour appliquer à la Classification Dewey les méthodes de l'analyse ranganathanienne (2). Admettons toutefois, précisément avec Palmer, que les insuffisances de la classification décimale pour l'analyse de sujets complexes viennent « de la confusion qui s'introduit entre « phase », « facette » et « focus ». On peut ajouter que des systèmes beaucoup plus satisfaisants sur le plan des principes comme celui de Bliss (« Bibliographic classification ») donneraient prise aux mêmes critiques.

L'abondance de la production documentaire, la lourde menace d'encombrement qui pèse sur les catalogues dits « conventionnels » a conduit, dans tous les pays, à rechercher les moyens de dominer l'information, et en particulier dès 1948 (6), l'information scientifique.

Chose curieuse : en même temps qu'un renouveau d'intérêt se manifestait à l'égard de la classification, les progrès du machinisme semblaient la condamner. Certains accueillaient avec faveur l'idée que les machines - en particulier les machines à cartes perforées - pouvaient traiter l'information sans exiger de classement préalable. Dès l'après-guerre, la classification ne semblait avoir de chance de survie qu'en se dégageant des traditions paralysantes. Même à ce prix, son avenir ne paraissait guère assuré.

Toutefois, les Journées d'étude de Dorking, consacrées, en 1957, à des échanges de vues destinés à préparer la Conférence sur l'information scientifique de Washington (1958), loin de donner le coup de grâce à la classification ont, surtout dans le Royaume Uni, stimulé les recherches de caractères à la fois théoriques et pratiques. Ces recherches portent essentiellement sur la technique de l'analyse, sur l'expression des relations (7), sur la technique de notation à adopter et sur le choix d'une symbolisation appropriée (8).

Du point de vue qui nous intéresse particulièrement ici, la définition de catégories fondamentales plus détachées des traditions philosophiques, serrant de plus près la réalité documentaire, a contribué à enrichir et à assouplir la notion de facettes.

Peu à peu s'est dégagée, d'autre part, l'idée qu'il était prématuré d'envisager un vaste ensemble encyclopédique et qu'il convenait plutôt de tenter des essais dans des domaines limités. Sur la base des travaux du C.R.G., les ouvrages de Vickery et, en particulier, le guide pratique qu'il a récemment élaboré (9) sont de nature à apporter une aide aux constructeurs de systèmes spéciaux.

Suivant les spécialités envisagées, les « facettes » varient : tout constructeur de système doit les choisir compte tenu du fonds envisagé et des utilisateurs de ce fonds. On ne cherche plus systématiquement à ramener à des catégories traditionnelles pré-établies des notions qui relèvent avant tout de la pratique et qui sont choisies par le classificateur en fonction de son expérience d'une part, et, d'autre part, des exigences des utilisateurs que son « flair » lui permet de discerner. C'est cette notion d'utilisateur qui déterminera d'ailleurs non seulement le choix des facettes, mais l'ordre des divers éléments dégagés par l'analyse.

Ces mêmes exigences pratiques commandent l'ordre adopté dans l'indexation d'un sujet pour la combinaison des diverses facettes. La formule de combinaison ranganathanienne (du plus concret au moins concret - soit PMEST) ne répond pas fidèlement à ces exigences pratiques et, dans l'application, se heurte à des difficultés que Vickery souligne 7. C'est en fonction du sujet que l'on déterminera la formule de combinaison la mieux adaptée. Elle pourra mettre en priorité, par exemple, le but que l'on propose : pour une classification industrielle le produit manufacturé, les procédés utilisés et les matériaux bruts étant transcrits ensuite 8. L'ordre du « rang » (ordre des divers éléments d'une même facette) relève également d'une sorte de hiérarchie à établir) 9. Ici encore, le principe peut varier : ordre du simple au complexe, ordre spatial (par exemple pour énumérer les planètes suivant leur position par rapport au soleil), chronologique, voire alphabétique lorsque la commodité l'exige 10.

Quelle que soit la rigueur des critères appliqués, aucune des classifications dites « à facettes » ne serait efficace si l'on n'apportait un soin particulier au choix des symboles utilisés, autrement dit à l'étude de la notation. Ranganathan a eu certainement raison en donnant une importance particulière à la notation, et les recherches déjà signalées (8) consacrent cette importance des symboles qui tendent à assimiler ce que l'on appelle - sans élégance - le « langage classificatoire » à un langage artificiel qui peut devenir un code international. La CDU, malheureusement hypothéquée par ce qu'elle devait à Dewey, avait déjà développé ce langage artificiel. Les premiers décimalistes l'employaient avec ravissement jusque dans leur correspondance personnelle... Depuis ces temps héroïques, où les recherches empiriques allaient bon train, on a recherché les lois d'un langage approprié au sujet à transcrire, et à l'application qui devait en être faite; langage évidemment « sobre » lorsque les notations sont simples, complexe lorsque l'on suit Ranganathan et ses disciples dans la classification « en profondeur » (« depth classification »).

Le C.R.G. et Vickery préconisent volontiers l'emploi d'une notation pure (bloc de capitales) ou encore un système mixte : lettres capitales désignant les facettes, chiffres (de préférence ordinaux), minuscules, etc... Des signes de ponctuation complètent éventuellement l'arsenal de ces symboles. Rien de bien nouveau par rapport à la tradition et aux systèmes plus anciens qui utilisaient ces mêmes signes. Ici encore, c'est la rigueur de l'utilisation qui confère leur prix à ces recherches et constitue une promesse d'efficacité. Le résultat, au moins en ce qui concerne les échantillonnages qui nous sont présentés dans les travaux inspirés par le C.R.G., c'est une notation claire, sobre (il s'agit, rappelons-le, de domaines restreints), en principe bien adaptée aux exigences documentaires, même si elle n'est pas toujours agréable à l'œil.

Que donnent, dans la pratique, les résultats de cette ingénieuse théorie ? On trouvera, à la fin de l'important ouvrage consacré par Vickery aux problèmes de la classification et de l'indexation appliqués à la documentation scientifique (10) un certain nombre de schémas appliqués à des spécialités déterminées et, en particulier, le schéma développé d'une classification proposée par Vickery lui-même pour la science des sols.

Pour cette classification, 9 facettes ont été prévues :
9 Types de sols.
8 Structure.
7 Constituants.
6 Propriétés (physiques, physico-chimiques, biologiques).
5 Processus (dans le sol).
4 Opérations (pratiquées sur les sols).
3 Techniques de laboratoires.
I Généralités.

Les « indicateurs de facettes » sont, on le voit, constitués par des chiffres et, dans chaque facette, des lettres minuscules désignent les subdivisions correspondantes :
Exemple :
6 PROPRIÉTÉS
b Physiques
c Composition mécanique
d Degré d'agrégation
e Cohésion, etc...

La barre oblique (/) est utilisée pour représenter la relation d'influence, soit :
6s /4f (= salinité en relation avec l'irrigation).

Un ordre strict est fixé pour la séquence de ces divers symboles.

Le schéma de la technologie alimentaire, publié dans le même ouvrage et dû à Foskett, constitue un développement de la classe F (Technologie) de la Colon classification. Quatre facettes sont utilisées : produit, parties, matériaux et opérations.

En 1959, le Centre international de sécurité (C.I.S.) a mis au point un système « à facettes », établi sur la base de la documentation rassemblée au Bureau international de travail dans le domaine de la médecine du travail.

Citons également les recherches conduites, dès 1935, par plusieurs membres de l' « ASLIB aeronautic group » en liaison avec l'Institut national aéronautique de Hollande. L'idée de « tester » les différents systèmes d'indexation adaptés à l'aéronautique devait être ultérieurement débattue au « Classification research group » et l'ASLIB, ayant obtenu une subvention de la « National science foundation » fit entreprendre des expériences portant sur quatre systèmes :
a) La CDU.
b) Le catalogue alphabétique de matières.
c) Un schéma à facettes (Vickery-Farradane).
d) L' « Uniterm ».

Ces expériences n'ont donné lieu qu'à des statistiques provisoires (11), et il convient d'attendre des résultats plus décisifs; mais elles témoignent des progrès marqués dans le développement des systèmes à facettes.

Une des applications les plus intéressantes de la théorie des facettes a été réalisée par E. J. Coates pour le British catalogue of music sur la demande du « Council of the British national bibliography » : ce système a été publié (12) et peut faire l'objet d'expériences appliquées aux collections musicales. Les « facettes » commandant, d'une part les œuvres sur la musique (Ire partie), d'autre part les œuvres musicales (2e partie), ont fait l'objet d'un choix étudié, de même que l'ordre de ces facettes. C'est ainsi qu'un sujet composite est constitué, pour les œuvres musicales, par les éléments suivants : exécutant + forme + caractère de la composition. Pour les œuvres de musicologie, la formule de combinaison des facettes est la suivante : compositeur + exécution + forme + éléments musicaux + caractéristiques + technique (+ subdivisions communes si nécessaire). En ce qui concerne l'exécution, on a prévu deux sous-facettes : musique vocale, musique instrumentale, avec les précisions complémentaires souhaitables. Des tables auxiliaires sont établies pour les subdivisions communes de forme, et pour les subdivisions chronologiques, ethnologiques, géographiques. La classification comporte un index des termes simples ne pouvant, en aucun cas, servir au classement d'un sujet comme il arrivait dans les systèmes antérieurs, mais fournissant les éléments de la combinaison des facettes. Signalons que l'indexation « en chaîne » ( « chain indexing ») 11 a été suivie pour la technique de cet index. La notation adoptée (lettres capitales et signes de ponctuation) a pour but de « mécaniser » l'ordre des sujets sans exprimer de hiérarchie. C'est le bloc de capitales dont il a été question plus haut et qui nous paraît présenter un aspect assez ingrat. Mais la structure du système semble cohérente et rationnelle, et il convient d'être attentif au développement de cette classification qui paraît appelée à une appréciable diffusion.

Si les systèmes « à facettes » dont il a été question ci-dessus portent sur des spécialités restreintes, une application beaucoup plus vaste est actuellement à l'étude : c'est celle que tente Miss Barbara Kyle dans le domaines des sciences sociales. Il s'agit là d'un ensemble complexe où les interférences sont multiples et il est permis d'estimer que, si ce problème était résolu, l'application d'un système à facettes à l'ensemble des disciplines - autrement dit la construction d'une classification encyclopédique cesserait d'être une vue de l'esprit pour entrer dans la voie des réalisations 12. La Classification Kyle relative aux sciences sociales a fait l'objet d'un avant-projet publié (14), et ses progrès ont donné lieu à une documentation multigraphiée. Le matériel d'expérimentation est fourni actuellement par les notices des grandes bibliographies de sciences sociales subventionnées par l'Unesco.

Les tables de cette classification 13 comportent des capitales : de A à Z. Trait intéressant du système : il a fait une part aux disciplines traditionnelles, toutes groupées en A, alors que les tables suivantes (B à Z) traitent les objets d'étude de type nouveau en allant du simple au complexe.

B à D : activités individuelles de l'homme.

F à H : activités de l'homme en société.

J à N : activités humaines orientées vers l'économie.

P à T : activités humaines orientées vers la politique.

V à Z concernant les activités gouvernementales, plus complexes.

Une ingénieuse utilisation des voyelles intermédiaires (E, I, O, U) et, d'autre part, des chiffres et des minuscules désignant des concepts « polyvalents » ou des subdivisions communes de type traditionnel intéressant le domaine des sciences sociales permettent de « construire » la notation appropriée à un sujet complexe avec une remarquable brièveté de symboles. Quelques signes de ponctuation permettent de préciser les relations.

C'est ainsi que F désignant la Société; FP, les cérémonies; FPR, les rites; - B désignant d'autre part l'homme; BW, l'état de santé; BWZ, la mort; le sujet composite : rites funéraires est symbolisé comme suit :
FPR/BWZ 14

L'index alphabétique a également fait l'objet d'une rédaction provisoire.

Il convient d'attendre avec intérêt le texte définitif et le résultat des tests qui sont en cours.

Nous avons surtout fait allusion, dans ce qui précède, aux recherches anglaises et, en fait, c'est en Grande-Bretagne que la classification « à facettes » s'épanouit puisqu'elle a fait l'objet, non seulement d'études théoriques relativement nombreuses, mais - on l'a vu - d'expériences précises dans des domaines jusqu'à présent limités. Mais il ne faudrait pas donner au mot de « facette » une valeur magique. La théorie des facettes est sous-jacente dans la plupart des systèmes spécialisés contemporains, et les exigences de la classification multidimensionnelle appellent, en fait, la mise en relation d'objets d'étude techniquement transposés en « facettes » selon une méthode appropriée. Dans nombre de systèmes contemporains français et étrangers, la structure de tel ou tel domaine spécialisé s'opère suivant des catégories déterminées. Toute « grille d'analyse » s'établit en fonction de concepts où l'on pourrait retrouver notamment les notions fondamentales extrêmement courantes d'action (énergie) ou d'objet (personnalité). L'évolution des classifications dans tous les pays obéit à des tendances communes et son étude est, en France comme ailleurs, pleine d'intérêt et riche de possibilités de développement.

Si nous avons insisté, répétons-le, sur les recherches anglaises, c'est en raison de l'importance qu'elles nous paraissent présenter sur le plan des bibliothèques. Elles offrent, en particulier, un remarquable exemple en ce qui concerne l'effort fait pour concilier un classement pratique des documents avec les exigences plus complexes de l'indexation. Nées dans un pays où les bibliothèques sont d'une efficacité inconstestable, ces recherches doivent être attentivement suivies. On a pu leur reprocher de rester superficielles et impropres à l'analyse développée : sur ce plan, elles ont peut-être effectivement de redoutables rivales : les machines. Il n'est pas du tout prouvé, toutefois, que les machines pourront, du jour au lendemain, sonner le glas de systèmes plus conventionnels. Une coexistence pacifique doit, dans l'immédiat, s'établir entre les divers systèmes de recherche. Il n'est même pas sûr que la classification n'apprivoisera pas la machine; quoi qu'il en soit, elle contribue à préparer pour elle un langage approprié. Ce ne sont pas, d'autre part, les machines, mais la classification appliquée au classement des documents qui permet ce contact vivant, irremplaçable avec les documents, contact si stimulant pour l'esprit que le savant lui-même y est attaché tandis qu'à un niveau plus élémentaire, le lecteur moyen y trouve une indispensable initiation à l'accès au livre.

En ce qui concerne les bibliographies imprimées qui, vraisemblablement, ne seront pas non plus supprimées du jour au lendemain au profit de grands ensembles ambitieux, la classification à facettes, assortie d'index appropriés, propose une solution théoriquement satisfaisante et les essais envisagés, par exemple par Miss Kyle, sont en principe applicables aux bibliographies courantes. Complétée par des index « en chaîne », la classification à facettes paraît devoir répondre aux exigences de nombreux utilisateurs. En fait, elle a marqué récemment d'incontestables progrès. Le C.R.G. a même mis à l'étude un système encyclopédique (15).

Les recherches anglaises offrent pour nous un intérêt : les résultats positifs enregistrés au Royaume-Uni viennent d'un travail d'équipe dont on ne saurait sous-estimer l'efficacité. La CDU ne survit - abusivement, diront certains - que dans la mesure où des groupes de spécialistes et de techniciens lui consacrent leurs efforts. Tout progrès de la classification implique un travail collectif... Alors qu'en France, chaque chercheur travaille souvent isolément, crée son propre langage, découvre ou croit découvrir ce que d'autres, avant lui, ont appelé d'un autre nom, le travail du « Classification research group » a défini une méthode commune. Il serait hautement souhaitable qu'il en soit de même en France et ailleurs, et que bibliothécaires, documentalistes et savants recherchent ensemble, sur les divers plans nationaux, les moyens d'élaborer, soit un ensemble encyclopédique, soit une série de classifications spécialisées, coordonnées d'une manière satisfaisante. C'est sur ce vœu qu'on nous permettra de conclure.

Bibliographic organization. Papers presented before the 15th annual conference of the Graduate library school. July 24-25, 1950. Ed. by Jesse H. Shera and Margaret E. Egan. - Chicago, Univ. of Chicago press, 1951.
Voir, en particulier, dans cet ouvrage l'étude de Jesse H. Shera : Classification as the basis of bibliographic organization, pp. 72-93 ; et Ranganathan : Colon classification and its approach to documentation, pp. 94-105. Palmer (Bernard Ira) et Wells (Arthur, James) ont présenté, dès 1951 (The Fundamentals of library classification. - London, George Allen and Unwin, 195I) un exposé accessible de la théorie ranganathanienne et ont préconisé, à la faveur de ce système, une application plus satisfaisante de la classification Dewey. Dans un ouvrage récent (A Modern outline of library classification. - London, Chapman, 1960), J. Mills critique, en utilisant la notion de facette, les systèmes existants. Ranganathan (S. R.). - Colon classification. Basic classification. 6th ed... rev. - London, Aslib, 1960.
(Ed. antérieures : 1933, 1939, 1950, 1952, 1957.)
Le concept des catégories fondamentales, exposé dès 1944 dans un important ouvrage du même auteur : Library classification. Fundamentals and procedures, 1944 (rééd. en 1950) a déterminé la structure de la 4e édition des tables (1952).
Un exposé de caractère élémentaire, qui représente un effort méritoire pour rendre la Colon classification accessible, a été récemment édité par Palmer (Ranganathan. - Elements of library classification... 2nd ed. - London, The Association of assistant librarians, 1959). Kervégant (D.). - Classification et analyse des relations (In : B. Bibl. France, 4e année, n° II, nov. 1959, pp. 495-5II). Cette étude propose, en particulier, une symbolisation applicable à la CDU pour préciser la nature des relations. Royal Society scientific information conference. Londres. - The Royal Society scientific information conference. 2I June - 2 July 1948. Report and papers submitted. - London, The Royal Society, 1948. - 723 p. En dehors de l'étude de M. Kervégant citée ci-dessus, la question des relations a fait l'objet de divers travaux. E. de Grolier a rédigé, pour l'Unesco, un important document de travail provisoire (Étude sur les catégories générales applicables aux classifications et codifications documentaires. - Milan, 1960). Diverses études théoriques d'Éric de Grolier traitent le problème de la symbolisation. Farradane a également étudié ce même problème. Les recherches de Vickery ont été notamment publiées dans Journal of documentation. Vol. 8, 1952, pp. 14-32; vol. 12, 1956, pp. 73-87; vol. 13, 1957, pp. 72-77; vol. 14, 1958, pp. I-II; vol. 15, 1959, pp. 12-16. Vickery (B. C.). - Faceted classification. A guide to construction and use of special schemes... - London, Aslib, 1960. - 22 cm, 70 p.
Le Classification research bulletin (n° I-3, Nov. 1956-June 1957 (épuisé) et 4 sq. : In Journal of documentation) a rendu compte des travaux du C.R.G. Vickery (B. C.). - Classification and indexing in science (2nd ed.). - London, Butterworths scient. publ., 1958. - XVIII-185 p. Cleverdon (Cyril W.). - Aslib Cranfield research project. Report on the first stage of an investigation into the comparative efficiency of indexing systems... - Cranfield, The College of aeronautics, septembre 1960. - 28 cm, 166 p.
Cleverdon (Cyril W.). - Aslib Cranfield research project. Interim report on the test programme of an investigation into the comparative efficiency of indexing systems... - Cranfield..., The College of aeronautics, novembre 1960. - 28 cm, 84 p. Coates (E. J.). - The British Catalogue of music classification. Compiled for the Council of the British national bibliography. Publ. by the Council of the British national bibliography. - London, British Museum, 1960. - XII-56 p. Mills (J.). - Chain indexing and the classified catalogue (In : The Library association record. Vol. 57, April 1955, pp. 14I-148). Kyle (Barbara). - Towards a classification for social sciences literature (In : American documentation, July 1958, vol. 3, n° 3, pp. 168-183). Classification research group bulletin, n° 6 (In : Journal of documentation. Vol. 17, n° 3, Sept. 196I, pp. 156-172).
  1.  (retour)↑  Shera proclamait, dès 195I, l'échec total des systèmes de classification bibliothéconomiques (voir notes en annexe (I).
  2.  (retour)↑  Nous substituerons au terme de « focus » celui, plus accessible, de sous-facette.
  3.  (retour)↑  Relèvent, par exemple, du concept Personnalité : en médecine, les organes; en bibliothéconomie, les types de bibliothèques; en art, les styles.
  4.  (retour)↑  Relèvent, par exemple, du concept Personnalité : en médecine, les organes; en bibliothéconomie, les types de bibliothèques; en art, les styles.
  5.  (retour)↑  Médecine : Poumons. Maladie : Bacille de la tuberculose : Traitement par rayons X : Indes : 1950 :
    Classe fondamentale (IP) (IE) (2P) (2E) (3P) (S) (T)
    (2 P signale la réapparition, après la catégorie Énergie, de la catégorie Personnalité).
  6.  (retour)↑  Il existe, bien entendu, d'autres formes de relation : utilisation, aspect, comparaison, influence, etc... Voir, à cet égard, l'étude de M. Kervégant (5).
  7.  (retour)↑  Exemple : « Variation saisonnière de la concentration de la noradrénaline dans les tissus du rat ». Quelle est, demande Vickery, le plus concret : Rat, Tissu ou Noradrénaline? Concentration ou Variation?
  8.  (retour)↑  Il s'agit ici de l'ordre des facettes dans l'indexation. Celui qui concerne la structure de la table peut être le même ou peut être inverse ou peut être simplement différent.
  9.  (retour)↑  Le rang est constitué, rappelons-le, par la série des sous-facettes obtenues par application de la même caractéristique.
  10.  (retour)↑  Rappelons que dans certaines classifications traditionnelles énumératives, les subdivisions sont établies suivant un principe variable : la classification du Congrès emploie volontiers, suivant les cas, un ordre chronologique, géographique, alphabétique.
  11.  (retour)↑  L'indexation en chaîne a fait l'objet d'une étude de Mills (13). Elle est brièvement décrite dans l'étude, déjà citée, de M. Kervégant (5).
  12.  (retour)↑  Nous croyons savoir que miss Kyle a étudié également la possibilité d'établir une classification encyclopédique.
  13.  (retour)↑  Miss B. Kyle nous a obligeamment communiqué le dernier « état » de sa classification qui constitue encore un avant-projet et doit, avant l'établissement de la version définitive, faire l'objet d'essais au début de l'année 1962.
  14.  (retour)↑  La barre oblique indique que le premier élément agit dans le domaine du second.