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Études sémiologiques et documentaires

Recherches en cours

M. J. C. GARDIN, directeur du Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie du Centre national de la recherche scientifique, a bien voulu nous autoriser à reproduire ici un extrait d'un rapport consacré aux études sémiologiques et documentaires.

On assiste depuis une dizaine d'années à une floraison de recherches sur l' « ordre » de certains phénomènes autrefois considérés comme inaccessibles à la logique, moins encore aux mathématiques. Un grand nombre d'entre elles ont été suscitées par des faits pratiques : le développement des machines électroniques d'une part, qui a conduit à de vastes programmes de calculs applicables au « Traitement automatique des données non numériques » ; et la pression de la masse documentaire, de l'autre, qu'il faut aujourd'hui ordonner, dans tous les sens du mot, notamment pour pouvoir la « traiter » à l'aide de telles machines. Ces fondements pratiques, cependant, n'ont pas empêché les recherches de prendre un tour de plus en plus théorique, à mesure qu'elles découvraient leurs propres implications : critique épistémologique, analyse linguistique, étude structurale, constructions topologiques - autant de stades ou d'aspects différents d'une même démarche, peu éloignée finalement de cette étude générale des Systèmes de signes que préconisait Ferdinand de Saussure, sous le nom de « sémiologie 1 »,

Certains résultats ont déjà été obtenus par deux équipes particulières, le Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie (C. N. R. S.) et le groupe d'Études documentaires pour les sciences humaines (École pratique des hautes études, VIe Section). Nous donnerons un sommaire des travaux en cours dans ces deux organismes.

Une vingtaine de projets sont actuellement en voie d'achèvement. Les plus nombreux visent à décrire les observations scientifiques, dans certains domaines particuliers, à l'aide de langages spéciaux, plus rigoureusement formalisés que le langage naturel, en vue de faciliter la « recherche rétrospective des informations » (angl. « retrieval »), par des procédés généralement, mais non nécessairement automatiques (§ I). Les autres cherchent à ordonner ces mêmes observations, après la formalisation précédente, en systèmes non plus simplement descriptifs, mais déjà interprétatifs - modèles structuraux ou ensembles topologiques - à l'aide de certains raisonnements qui sont eux-mêmes généralement, mais non nécessairement mathématiques (§ 2).

1. Analyse descriptive.

Les projets d' « analyse descriptive » s'appliquent les uns aux données brutes de la recherche («niveau direct», § I.I), les autres à la littérature scientifique où ces données sont citées (« niveau indirect », § I.2) 2.

1.1. Documentation « directe ».

La plupart des systèmes descriptifs construits jusqu'ici au niveau « direct » concernent l'archéologie : objets (poterie, outillage), documents iconographiques (ornements géométriques et représentations figurées), tablettes. On en trouvera l'historique dans une brochure du Centre national de la recherche scientifique (le Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie, C. N. R. S., Paris, 1959), et les principes théoriques dans deux études de J. C. Gardin, l'une. de 1958 3, l'autre sous presse  4.

On notera toutefois que les recherches d' « ordre » signalées plus bas (§ 2) impliquent elles-mêmes une formalisation des faits scientifiques à ce niveau « direct », et qu'elles débordent déjà l'archéologie (cf. le projet 2.23).

1.2. Documentation « indirecte ».

Les systèmes linguistiques mis au point pour faciliter la recherche documentaire, au niveau « indirect » défini plus haut, intéressent plus particulièrement les sciences sociales. On les a répartis en trois groupes selon leur origine administrative :

1.21. Euratom : élaboration d'un « système général de réduction logique » du langage propre à la littérature spécialisée dans les sciences sociales pour permettre « l'emploi de procédés automatiques dans la recherche documentaire 5»,

1.22. École pratique des hautes études (VIe Section) : établissement de systèmes semblables dans deux champs plus étroits, l'ethnographie de l'Afrique noire 6 et la cartographie 7.

1.23. Musée de l'homme : mêmes projets, pour deux domaines également particuliers, la préhistoire française 8 et le film ethnographique 9.

Entrepris indépendamment les uns des autres, les projets forment autant de jalons sur la voie d'un système général actuellement à l'ébauche, qui assurera, sinon l'identité, du moins l'isomorphisme de tous ces langages particuliers, indispensable au succès du programme commun.

2. Analyse interprétative.

2.1. Recherches structurales.

A un niveau plus spécifique - « direct » de nouveau - deux projets d'analyse de texte sont en voie d'achèvement :

2.II. Le premier porte sur le Coran ; il vise à fournir aux spécialistes, sous forme d'un index sur cartes perforées 10, les moyens d'entreprendre dans le texte les recherches les plus fines, sur des thèmes non pas philologiques mais conceptuels. Une première étude structurale, fondée sur certaines observations mises en évidence au moyen de l'index, doit paraître en 1961 11.

2.12. Le second concerne les Mythes des Indiens Zuni (Amérique du Nord); l'étude, ici, a été menée plus avant, jusqu'à la mise en œuvre même des données de l'analyse, pour bâtir une théorie structurale des mythes Zuni, en cours de rédaction 12.

2.2. Recherches topologiques.

Cette utilisation théorique des systèmes formels est cependant difficile lorsque le nombre des documents s'élève à plusieurs milliers. Il faut alors à nouveau recourir aux machines, comme pour traiter les problèmes pratiques de la recherche bibliographique, mais selon d'autres « programmes », généralement plus savants. Ceux-ci doivent en effet reproduire les opérations mentales qui auraient permis de découvrir 1'« ordre » caché sous l'accumulation des signes, n'eût été l'obstacle de la quantité. Trois programmes de ce genre sont actuellement à l'essai, sur ordinateur IBM 650 :

2.2I. Détermination du réseau économique que formaient les Marchands assyriens en Cappadoce, au début du IIe millénaire av. J.-C., d'après l'analyse de leurs archives 13.

z.22. Différenciation des groupes culturels entre lesquels se répartissent : les Outils d'Eurasie à l'âge du bronze 14.

2.23. Configuration des rapports entre Indigènes et Étrangers au Ghana, d'après une analyse de questionnaires recueillis sur place 15.

Dans les trois cas, les résultats prennent la forme de certains regroupements, fondés sur la mesure de « distances » ou de « voisinages » - d'où le nom de « topologiques » donné à ces recherches.

  1.  (retour)↑  La même synthèse est d'ailleurs comme préfigurée dans certaines « théories générales » récentes, sous d'autres noms : Morris. (C.W). - Foundations of the theory of signs (International Encyclopedia of Unified Science, I, ii, Chicago 1958, pp. 6 seq); Bertalanffy (L.von). - General System Theory (In : General systems, yearbook of the Society for the Advancement of General Systems Theory, vol. I, 1956, pp. I-10), etc...
  2.  (retour)↑  Contrairement à ce que l'on a tendance à croire, l'opposition ne tient pas à la différence des disciplines en cause - respectivement l'archéologie et les sciences sociales - mais uniquement à une différence de niveaux : on peut analyser les matériaux archéologiques (leur nature) ou la bibliographie archéologique (son objet) - les textes religieux, ou la littérature exégétique; les données démographiques, ou les études qui les divulguent, etc...
  3.  (retour)↑  Four codes for the description of artifacts : an essay in archaeological technique and theory. (In : American Anthropologist, vol. 60 (1958), PP. 335-357.)
  4.  (retour)↑  Problèmes d'analyse descriptive en archéologie, in: Francastel (P.). - Méthodes modernes de l'archéologie. (A paraître.)
  5.  (retour)↑  Contrat de recherche entre la Communauté européenne de l'énergie atomique (Euratom) et l'Association Marc Bloch (10 mars 1960), Annexe I, § I. - L'intérêt porté par Euratom à cette recherche tient au fait que le langage des sciences sociales s'écarte assez peu du langage naturel, lequel est utilisé par toutes les sciences exactes pour divulguer les résultats.
  6.  (retour)↑  Centre d'études africaines. Cf. Note de J. C. Gardin, La Mécanographie dans la documentation ethnographique (Afrique noire). Rapport à paraître en 196I.
  7.  (retour)↑  Centre de cartographie du Centre de recherches historiques. Rapport à paraître en 196I.
  8.  (retour)↑  Bibliothèque de la Société de préhistoire française, au Musée de l'homme (M. Leroi-Gourhan, professeur à la Sorbonne), rapport à paraître en 196I.
  9.  (retour)↑  Comité international du film ethnographique, au Musée de l'homme (M. Jean Rouch, maître de recherches au C.N.R.S.). Rapport à paraître en 196I.
  10.  (retour)↑  Aujourd'hui terminé; l'original est accessible au Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie, Pavillon de Flore, Palais du Louvre, Paris-Ier. Publication prévue en 196I.
  11.  (retour)↑  Par M. Allard, S. J.
  12.  (retour)↑  Publication conjointe avec M. Lévi-Strauss, professeur au Collège de France, prévue pour 1962.
  13.  (retour)↑  Projet présenté à la conférence de l'Unesco sur le traitement automatique de l'information scientifique, juin 1959; publication imminente (1960/I).
  14.  (retour)↑  Id. - Les principes mathématiques de la recherche, toutefois, ne sont plus tout à fait ceux que l'on avait alors exposés (In: Braffort (P.) et Gardin (J. C.). - Mise en évidence et exploitation mathématique des structures dans les phénomènes humains. Note ronéotypée, 1958/9), et les objets utilisés pour l'expérience sont des haches (analyses fournies par M. Vadim Elisseeff, directeur d'études), et non des poteries.
  15.  (retour)↑  Communication de Colette Piault au VIe Congrès international d'anthropologie, Paris, août 1960.