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La bibliothèque américaine à Paris

Un anniversaire

Ian Forbes Fraser

Le 20 mai 1960, l' « American Library inParis » fêta son quarantième anniversaire. Cette bibliothèque, située à l'ombre de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au 129 avenue des Champs-Elysées, est la plus ancienne des institutions culturelles américaines en France, la seule bibliothèque américaine sous contrôle privé, importante dans le monde en dehors des États-Unis, et la plus grande bibliothèque de langue anglaise dans un pays de culture non-anglo-saxonne. Outre son siège à Paris, elle possède des annexes à Rennes, Nantes, Toulouse, Montpellier, Saint-Etienne et Grenoble, et la seule bibliothèque pour aveugles en anglais sur le continent européen.

Les Origines.

Peu de temps après l'entrée des États-Unis dans la première guerre mondiale, le gouvernement américain confia à l' «American Library Association» la tâche de fournir des livres aux soldats qui préparaient ou qui faisaient leur service outre-mer. Le Dr Herbert Putnam, bibliothécaire du Congrès, devint directeur général de ce service de guerre, dont le siège social fut installé à la Bibliothèque du Congrès, à Washington. Grâce à de généreux dons privés, on érigea dans chacun des cantonnements en Amérique et en France, à l'automne 1917, de simples constructions en bois. Avant la fin mars 1918, au moment où l'envoi de troupes américaines en France était devenu considérable, près d'un million de livres avaient déjà été expédiés dans les camps d'entraînement aux États-Unis et en Europe et, en avril, il devint nécessaire d'établir un siège à Paris, qu'on créa dans l'ancien palais du Nonce, 10, rue de l'Elysée.

Une bibliothèque centrale y fut installée sous la direction de Burton E. Stevenson, directeur général des activités en Europe de l' « American Library Association ». Et c'est cette bibliothèque, comprenant une dizaine de milliers de volumes, qui fut le noyau de l'actuelle « American Library in Paris ». Au cours des derniers mois de la guerre, les soldats américains en permission ou cantonnés à Paris se rendirent, toujours plus nombreux, dans ses salles de lecture, se disant que là, au moins, ils avaient retrouvé quelque chose de l'Amérique - leur bibliothèque publique. Le dimanche après-midi, surtout, ils se pressaient autour des grandes cheminées pour lire au coin du feu, ou bouquinaient dans les rayons, à la recherche de leur livre favori. La nuit aussi, à l'époque des raids aériens, dans un Paris obscur où aucun rayon de lumière ne révélait la présence d'une bibliothèque, lessalles de lecture étaient remplies de soldats jusqu'à la fermeture.

Après la signature de l'armistice et pendant la longue période de démobilisation, quand le mal du pays et l'inaction succédèrent à l'enthousiasme du temps de guerre, la bibliothèque devint, si possible, encore plus indispensable à tous ces hommes. Les livres les préparaient à leurs futures occupations de la vie civile, leur apprenaient quelque chose de l'histoire de France, les aidaient à apprécier la littérature française, et leur faisaient connaître un autre Paris que celui des grands boulevards ou de Montmartre.

Pendant ce temps, la bibliothèque commençait à accueillir des civils, et bientôt, des centaines de résidents américains et anglais, de Français aussi, franchirent le seuil de cette bibliothèque modèle, d'un accès facile et sans formalités, où la seule condition d'admission était le désir de lire, et où ils trouvèrent une collection de 25.000 livres bien choisis. Mais tout à coup, après le départ des troupes américaines, on apprit que la Bibliothèque allait fermer et que tous les volumes seraient réexpédiés en Amérique. La consternation saisit ceux qui en étaient si vite devenus des habitués et pour qui elle était maintenant un bien très précieux. Il fallait trouver un moyen de garder la Bibliothèque. Heureusement, Mr Stevenson put annoncer que l' « American Library Association » avait décidé de ne pas reprendre les livres et l'équipement de la Bibliothèque, à condition que les Parisiens s'y intéressent suffisamment pour en assurer la marche dans de bonnes conditions. Plusieurs réunions eurent lieu en octobre 1919 à la Bibliothèque, auxquelles participèrent d'éminents résidents de Paris de diverses nationalités, et un Comité d'organisation permanente fut nommé. Ce comité s'adressa à « tous ceux qui aiment les livres, qui recherchent plus de compréhension et de sympathie entre les peuples anglo-saxons et français par le moyen de leurs littératures respectives, tous ceux qui désirent participer à la création en France d'un monument durable à la mémoire des jeunes Américains qui luttèrent et moururent, et dont beaucoup trouvèrent un réconfort et une distraction à la lecture des livres encore actuellement sur les rayons de l' « American Library in Paris ».

Le travail de ce Comité fut couronné de succès, et la Charte de la Bibliothèque fut accordée le 20 mai 1920 par les autorités de l'État de Delaware aux États-Unis. Le premier Président, Charles L. Seeger, grand ami de la France, était le père du plus célèbre poète américain de la Grande Guerre, Alan Seeger, étudiant à Paris à partir de 1912, engagé volontaire dans la Légion Étrangère dès 1914, tué à l'ennemi à Belloy-en-Santerre en 1916, dont le poème, « 1 have a rendez-vous with death » fut écrit peu de temps avant sa mort. Dans le premier Conseil d'administration figuraient le professeur Charles Cestre, de la Sorbonne, titulaire de la première chaire de littérature américaine en France, Salomon Reinach, et la Comtesse de Chambrun. La première liste des membres de la Bibliothèque était un véritable « Who's Who » de la vie culturelle internationale du Paris de l'époque.

Malgré l'enthousiasme du début, les premières années furent difficiles, et à maintes reprises le Conseil d'administration dut envisager la fermeture de la bibliothèque. Mais à la dernière minute, même pendant les années de la crise américaine de 1929 à 1934, le miracle se produisit toujours, et la Bibliothèque américaine put continuer de rendre service à des milliers de personnes, dont un nombre croissant de Français, attirés par la documentation, introuvable ailleurs, sur tous les aspects de la vie américaine.

Pendant les années 20, la bibliothèque se donna un autre rôle. L' « American Library Association », se rendant compte que les méthodes américaines de bibliothéconomie étaient nouvelles pour la France, créa une École de bibliothécaires dans le but d'enseigner nos méthodes dans le cadre d'une bibliothèque typiquement américaine. Grâce à cette école, un nombre considérable de bibliothécaires de France et d'autres pays européens reçurent un complément de formation qui a certainement contribué à transformer la conception traditionnelle du rôle de la bibliothèque dans la communauté.

En 1936, la bibliothèque quitta la rue de l'Élysée pour s'installer dans un vieil hôtel particulier, « entre cour et jardin », 9 rue de Téhéran. Là, vingt ans après sa création, elle reprit, en septembre 1939, son activité originale, et les caisses de livres pour les soldats d'une seconde guerre mondiale commencèrent à partir pour les camps et pour les forteresses de la Ligne Maginot. L'occupation de Paris en juin 1940 mit fin à ce programme, mais non à la vie de la bibliothèque. Le personnel américain fut obligé de partir, mais une fois de plus, le miracle se produisit, la personne capable de maintenir l'activité de l'institution se présenta et fut chargée de la direction.

Sous l'occupation.

La Comtesse de Chambrun, née Clara Longworth, descendait d'une famille éminente de l'Ohio. Elle avait la distinction d'être deux fois citoyenne américaine par sa naissance et aussi par son mariage avec le Comte Aldebert de Chambrun, descendant direct de Lafayette et à ce titre citoyen américain, un acte du Congrès ayant conféré cette citoyenneté à toute la lignée du grand soldat français qui aida si puissamment la cause de l'indépendance américaine. Grande spécialiste des questions shakespeariennes, docteur de l'Université de Paris, Mme de Chambrun fut une des fondatrices de la bibliothèque américaine. Elle en fut le sauveur pendant l'occupation nazie, car sans ses efforts, la bibliothèque n'existerait certainement plus aujourd'hui.

En effet, pendant les années 1940 à 1944, la Bibliothèque américaine ne ferma jamais ses portes. Elle était probablement le seul endroit dans l'Europe occupée où l'on pouvait lire librement des livres en anglais, et était, comme a dit un ami français, « une fenêtre ouverte sur le monde libre ». Il n'était évidemment pas question d'acquérir de nouveaux livres pendant cette période douloureuse, mais la bibliothèque contenait déjà quelque 60.000 livres qui faisaient la joie des lecteurs français qui venaient toujours plus nombreux oublier pour un bref instant la tragédie quotidienne dans les salles de lecture mal chauffées et mal éclairées, mais où les trésors d'un monde meilleur étaient accessibles à tous. Beaucoup de français qui trouvèrent, à ce moment, le chemin de la Bibliothèque américaine sont parmi nos membres les plus fidèles aujourd'hui. Mme de Chambrun a raconté ses aventures des années 1940 à 1944 dans le deuxième volume de son autobiographie, Shadows lengthen (New York, Scribners, 1949).

Depuis la guerre.

La première tâche à entreprendre après la libération de Paris fut de rattraper le retard dans l'approvisionnement de livres. Une campagne sérieuse aux États-Unis permit de réunir les fonds nécessaires, et dès 1946, les livres contemporains américains et anglais affluèrent. En 1950, l'administration du Plan Marshall proposa à la bibliothèque la création de succursales en province, et la première fut inaugurée à Roubaix en mars 195I. Deux ans plus tard, d'heureuses circonstances permirent l'acquisition d'un ancien hôtel particulier du Second Empire, situé aux Champs-Élysées près de l'Étoile, et l'inauguration du troisième siège de la bibliothèque américaine eut lieu le jour de l'Armistice 1953, en présence de représentants du gouvernement français et de plusieurs autres pays amis. En 1955, la création d'une bibliothèque en anglais pour aveugles compléta l'organisation de la bibliothèque américaine telle qu'elle existe aujourd'hui.

La bibliothèque en 1960.

Les problèmes les plus graves dans la gestion de la bibliothèque américaine proviennent de sa triple vocation. En effet, pour beaucoup de ses lecteurs, et surtout pour les familles américaines résidant à Paris, elle est la « public library » de leur ville natale aux États-Unis; pour les savants et les chercheurs de tous les pays du continent européen, elle est devenue le centre le plus important de recherches sur les questions américaines les plus variées; et pour les étudiants de la plupart des établissements d'enseignement supérieur en France, elle est une source inépuisable de documents essentiels pour la préparation de thèses et d'examens. Ce triple rôle de bibliothèque de lecture publique, de bibliothèque de recherche, et de bibliothèque universitaire, exige une répartition savante des fonds disponibles, qui proviennent en grande partie, aujourd'hui comme il y a quarante ans, de donateurs privés, en France et aux États-Unis.

Financement.

La charte de la bibliothèque précise qu'elle est organisée en association privée à but non-lucratif d'après la loi de l'État de Delaware. A ce titre, elle est inscrite comme association étrangère (loi de 190I modifiée) dans toutes les préfectures des départements où se trouvent ses salles de lecture. Un bureau à New York est chargé des questions de « public relations » aux États-Unis. Le conseil d'administration, renouvelé par co-optation, compte 24 membres, dont 5 français.

Les dépenses pour la bibliothèque à Paris et pour le bureau de New York sont chiffrées pour l'année 1960 à$77,500 (387.500 NF), dont $ II,000 (55.000 NF) pour New York. Des $ 66,500 (332.500 NF) alloués à Paris,$9,300 (46.500 NF) sont prévus pour l'achat de livres et les abonnements de périodiques, auxquels il faut ajouter$1,800 (9.000 NF) en dons comptabilisés en dehors du budget et limités à l'acquisition de livres pour des collections spéciales. Grâce à l'apport fourni par d'innombrables dons de livres et de périodiques, provenant d'amis aux États-Unis et en France, la bibliothèque ajoute quelque 6.000 nouveaux titres à ses collections chaque année, remplace plusieurs milliers de livres usés ou perdus, et reçoit environ 350 périodiques en abonnement.

En 1960, la bibliothèque compte recevoir $ 40,000 (200.000 NF) en dons de ses amis français et américains. A part quelques dons plus importants, allant jusqu'à $ I,000 (5.000 NF), cette somme proviendra d'un nombre considérable de petits donateurs dont la contribution moyenne sera de$20 (100 NF). Le reste de ses revenus proviennent en grande partie des abonnements de lecture et des amendes pour les livres rendus avec un retard. Les dépenses des six annexes de province se chiffrent à$37,400 (187.000 NF) pour l'année, mais ces dépenses sont entièrement couvertes par un contrat passé avec l'Ambassade des États-Unis, qui prend également à sa charge les frais occasionnés à la bibliothèque de Paris par l'administration des annexes, soit$18,600 (93.000 NF).

Du point de vue financier, donc, la Bibliothèque américaine est une entreprise vraiment bi-nationale. Elle montre admirablement à quel point et avec quelle efficacité l'amitié franco-américaine peut jouer dans le soutien d'une activité privée, dont le but est uniquement culturel.

La bibliothèque de Paris.

Les collections de la bibliothèque des Champs-Élysées se chiffrent à environ 100.000 volumes, tous en langue anglaise, sauf quelques centaines de traductions en français de livres importants américains ou anglais, et des livres écrits en français sur des sujets américains. La collection générale comprend des livres dans tous les domaines de la culture anglo-saxonne : romans (même policiers, qui attirent un public de choix), sciences sociales et humaines, sciences exactes et technologie, art, biographie, voyages, littérature, histoire. Puisque c'est une bibliothèque de langue anglaise, les livres sont indifféremment de provenance anglaise, américaine ou canadienne. Le fait que la biliothèque existe depuis quarante ans détermine en partie la nature de ces collections, car l'accumulation de livres de base s'est faite peu à peu, et la bibliothèque possède aujourd'hui des milliers de livres épuisés depuis longtemps qu'il serait difficile de trouver dans les autres bibliothèques de l'Europe. Deux sections spéciales sont très populaires : l'une, pour enfants, la plus importante en anglais sur le continent européen; l'autre, pour les jeunes de quatorze à dix-huit ans, soigneusement tenue à jour.

En dehors de la collection générale, la Bibliothèque américaine possède deux collections spécialisées et réservées, de la plus haute importance pour les chercheurs sérieux. La plus ancienne, l' « American historical collection », consiste en quelque 3.000 volumes sur l'histoire des États-Unis. Elle comprend, outre les œuvres complètes d'hommes d'état, beaucoup de livres contemporains sur les grands événements de notre passé national, - entre autres, la série complète des documents officiels sur les opérations des armées de terre et de mer du Nord et du Sud de la Guerre de Sécession. La collection historique est complétée par 500 volumes de biographie d'Américains depuis les plus éminents jusqu'aux figures les plus obscures qui, cependant, présentent souvent un intérêt considérable pour l'histoire d'une époque.

L'autre collection spécialisée, de création plus récente, est l' « American literature collection ». D'un volume déjà appréciable, elle consiste en premières éditions ou éditions définitives de toutes les œuvres de tous les écrivains importants américains depuis les plus anciens du début du XIXe siècle jusqu'aux auteurs contemporains. Le choix de premières éditions a été dicté par le souci de présenter aux chercheurs européens le meilleur ou le plus authentique de nos auteurs. Cette collection de textes est complétée par tous les ouvrages critiques, anciens et modernes sur ces mêmes auteurs. On n'a guère besoin d'insister sur la valeur de cet instrument de travail inégalé en Europe, à une époque où l'intérêt pour la littérature américaine va toujours croissant.

Il sera clair, d'après cet exposé, que le grand souci de la direction de la Bibliothèque américaine est de fournir à ses lecteurs européens des éléments de culture et de documentation qui seraient difficiles à trouver ailleurs. Les domaines des bibliothèques européennes sont clairement délimités; la Bibliothèque américaine a le sien, et elle a toujours refusé de faire double emploi avec ce qui existe déjà en Europe. Le succès de cette politique est évident : 100.000 lecteurs par an; 150.000 livres et revues prêtés par an pour la lecture à domicile; I.000 réponses à des questions, simples ou complexes, par mois.

Collection des périodiques américains.

Faisant pendant à ses collections historiques et littéraires, la Bibliothèque américaine développe depuis plusieurs années sa collection de périodiques américains qui, avec plus de 15.000 volumes, constitue la plus importante et la plus complète de l'Europe. A son premier congrès tenu à Salzbourg en 1953, l'Association européenne d'études américaines avait suggéré que la Bibliothèque américaine à Paris prépare un catalogue collectif des périodiques américains dans les grandes bibliothèques de l'Europe. Une enquête préliminaire démontra qu'en fait les séries de ces périodiques, quoique nombreuses, sont en général très incomplètes, et que la tâche de recueillir les renseignements nécessaires à la constitution d'un catalogue vraiment utile dépasserait de beaucoup la valeur de l'entreprise, d'autant plus que l'accès à ces collections n'est pas toujours assuré aux étrangers.

Il fut décidé, donc, de porter l'effort sur la collection de la Bibliothèque américaine elle-même, qui était déjà de loin la plus complète. Par achats et par dons d'origine très variée, les lacunes dans beaucoup de séries de la plus haute importance pour les chercheurs furent comblées, et en 1959, la bibliothèque fit l'acquisition de la série complète sur microfilm des périodiques du XVIIIe siècle. La collection comprend maintenant plus de 600 titres différents. Un catalogue en fut édité en juillet 1959 et envoyé gratuitement à mille bibliothèques et organismes de recherche dans toute l'Europe, le Moyen Orient, et l'Afrique; il donne des indications bibliographiques complètes sur chaque périodique, la liste des index (Poole, Reader's Guide, etc.) dans lesquels il figure, et l'état exact de la collection à la Bibliothèque américaine par volume et année, avec indication des volumes incomplets.

Déjà, la bibliothèque reçoit des centaines de demandes de consultation par mois, et nourrit l'espoir, probablement justifié, que le nombre de ces demandes augmentera encore au fur et à mesure que les chercheurs et les bibliothécaires acquièrent l'habitude de penser d'abord à la Bibliothèque américaine à Paris quand il est question de documents américains. La consultation de ces périodiques sur place est gratuite, et un service rapide de photostats et microfilms permet l'envoi de reproductions de documents et d'articles dans des délais extrêmement courts. Au lieu, donc, de demander des reproductions aux grandes bibliothèques des États-Unis, avec les retards et les complications que cela comporte, les bibliothécaires de l'Europe ont maintenant la possibilité de les obtenir à Paris, dans les limites des collections de la Bibliothèque américaine.

Les bibliothèques de province.

Comme il a été déjà précisé, les annexes de province furent organisées dès 195I dans le cadre d'un programme élaboré en commun avec les Services d'information du gouvernement américain. Cependant, le Conseil d'administration de la Bibliothèque américaine a toujours voulu insister sur le caractère privé et non-gouvernemental de la bibliothèque et de ses annexes de province. Dès le début, donc, le contrat qui régit les rapports entre la bibliothèque et les services officiels précisa que les annexes ne seraient en aucune manière des centres gouvernementaux de documentation mais dépendraient directement et complètement de la Bibliothèque américaine à Paris. La détermination de la politique et des principes de fonctionnement et le choix des livres pour les annexes sont sous la responsabilité du Conseil d'administration et de la direction de la bibliothèque de Paris, ce qui nous permet la même liberté d'action dont nous jouissons à Paris.

La première annexe fut créée à Roubaix, et suivie par celles de Toulouse, Rennes, Montpellier, Grenoble, Nantes et Saint-Etienne. L'annexe de Roubaix, la première salle de lecture publique de l'agglomération Roubaix-Tourcoing, servit de modèle pour la création de la nouvelle bibliothèque municipale de Roubaix, inaugurée pendant l'été de 1959. En effet, la municipalité, voyant le succès de la Bibliothèque américaine de Roubaix, vota, dès 195I, les premiers crédits pour une bibliothèque de la ville, et la promesse formelle fut donnée au Maire de fermer notre bibliothèque et d'offrir la majeure partie de nos collections, surtout de périodiques dans le domaine des textiles, à la bibliothèque municipale, dès son inauguration. La promesse fut tenue, et la Bibliothèque américaine de Roubaix ferma ses portes en septembre 1959, avec les remerciements de la municipalité d'avoir « bouché le trou » pendant huit ans et demi.

Les annexes de province jouissent d'un succès constant auprès de leurs lecteurs, qui trouvent non seulement des livres en anglais comme à la bibliothèque de Paris, mais aussi des collections importantes de livres anglais et américains en traduction française, ainsi que les livres de critique nécessaires à la préparation des examens, et une gamme très étendue de périodiques américains. Dans chaque annexe, il y a des collections spéciales qui correspondent aux intérêts professionnels, industriels ou commerciaux de la région. La pratique de prêts entre bibliothèques fonctionne efficacement, et les lecteurs de province ont la possibilité d'obtenir, souvent dans les quarante-huit heures, n'importe quel livre des collections de Paris. Les annexes de province reçoivent quelque 150.000 lecteurs par an et prêtent pour la lecture à domicile 150.000 livres et revues.

Bibliothèques pour aveugles.

La création, en 1955, d'une section spécialisée dans les livres en anglais pour aveugles répondait à un besoin très précis. Il existe dans tous les pays de l'Europe un nombre considérable d'aveugles qui connaissaient déjà l'anglais avant de perdre la vue. Parmi eux, il y a surtout des victimes de la guerre, et en France, plus particulièrement et plus récemment, des jeunes gens blessés en Indochine et en Algérie. Or, les bibliothèques nationales pour aveugles possèdent, bien entendu, des collections très riches d'œuvres dans la langue nationale, mais rarement des livres intéressants en anglais.

La Bibliothèque américaine, donc, entreprit l'organisation d'une section pour aveugles avec, pour commencer, des livres anglais en braille. Cette bibliothèque est installée dans l'immeuble de la Fondation américaine pour aveugles, 14, rue Daru. La bibliothécaire chargée de ce service étant elle-même aveugle, a pu, dès le début, établir des rapports de compréhension cordiale avec ses lecteurs. Mais un deuxième problème ne tarda pas à se présenter. Il est, en effet, difficile pour une personne d'un certain âge d'apprendre à lire le braille, la sensibilité des doigts diminuant progressivement. Une deuxième collection fut donc ajoutée à la première : des livres anglais sur disques, dont le succès fut instantané.

Évidemment, ces disques sont faits en Amérique pour des aveugles américains et le rythme de la lecture est calculé d'après les besoins de ceux qui écoutent leur propre langue. La vitesse de la lecture est souvent trop rapide pour ceux qui ont appris l'anglais comme langue étrangère, et malheureusement, avec des disques à 33 tours, il est impossible de diminuer la vitesse de rotation du disque. La solution à ce troisième problème est maintenant trouvée. Grâce à la collaboration de volontaires de la colonie américaine de Paris, dont Mrs. Amory Houghton, ambassadrice des États-Unis, nous entreprenons, depuis trois mois, la préparation d'une nouvelle série de bandes magnétiques sur lesquelles nous enregistrons des articles, des contes et nouvelles, et même de courtes pièces en un acte, lus à un rythme beaucoup plus lent que les disques de provenance américaine. La distribution de ces bandes a déjà commencé, et les abonnés à ce service nous témoignent leur reconnaissance. Les livres en braille, les disques et les bandes magnétiques sont envoyés à plus de 150 abonnés dans 18 pays différents, y compris le Japon et le Ghana.

L'esprit de la bibliothèque.

La Bibliothèque américaine à Paris est légitimement fière de ses quarante ans de services rendus à la vie culturelle française et européenne. Le premier président Charles L. Seeger, qui dut se débattre contre des difficultés financières, traça dès 192I le programme d'avenir de la bibliothèque dans le rapport moral dressé après la première année de son existence civile :

« Si la bibliothèque était une entreprise commerciale, le remède évident consisterait à dépenser moins ou à ne rien dépenser pour l'achat de nouveaux livres, réduire le nombre de périodiques, offrir au public un service médiocre au lieu d'un service compétent, et doubler le prix du prêt de chaque livre. Ce programme, même partiellement suivi, assurerait sans aucun doute la balance entre les revenus et les dépenses. Mais l' « American Library in Paris » n'est pas un commerce - elle est une œuvre éducative de grande valeur, d'une importance internationale certaine. Elle n'est pas une simple bibliothèque de prêt consacrée à la distraction de lecteurs de romans et ne doit pas être considérée comme telle. Toutes les grandes bibliothèques ont eu des débuts modestes. Peu des bibliothèques existantes de ce monde ont été conçues avec autant d'intelligence et de prévoyance. On peut dire que notre bibliothèque, telle Minerve s'élançant en grande armure de la tête de Jupiter, a été dès son début adulte et en pleine possession des connaissances techniques et de l'équipement que d'autres bibliothèques, plus anciennes et moins favorisées, n'ont acquis qu'après des années d'expérimentations. Petite comme elle l'est, elle est déjà un modèle de la bien plus grande institution qu'elle est destinée à devenir et est, en miniature, l'égale des splendides bibliothèques publiques en Amérique, qui ont facilité à tous ceux qui veulent lire, l'accès sans frais et sans formalités inutiles aux meilleurs livres de tous les temps. »

Pendant quarante ans, la Bibliothèque ne s'est jamais départie de ces principes. Elle est maintenant, comme elle a toujours été, une institution libre, sans couleur de propagande, où « les meilleurs livres de tous les temps » trouvent naturellement leur place sur des rayons ouverts, sans distinction d'idéologie ni de parti pris, accessibles à « tous ceux qui veulent lire ». Ceci implique que la bibliothèque existe pour ses lecteurs, dont des milliers sont devenus des amis fidèles.

Mais la diffusion d'une culture dans un pays étranger ne doit pas être une voie à sens unique. La bibliothèque a donc toujours conçu son rôle comme double : faire connaître la culture anglo-saxonne en France et en Europe, bien sûr, mais aussi, faire connaître les richesses de la culture française aux Anglo-Saxons, et plus particulièrement aux Américains. Des milliers de livres de notre collection répondent à cette deuxième préoccupation, et les tournées annuelles de conférences du directeur aux États-Unis sont consacrées à l'exposition des points de vue français sur les grands problèmes européens et mondiaux.

A beaucoup d'égards, la Bibliothèque américaine à Paris est unique au monde. Elle entend le rester par les services qu'elle rendra dans l'avenir à la cause de l'amitié franco-américaine, base solide de notre salut à tous.