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Nécrologie

Gabrielle Fabre

Jean Babelon

Le Cabinet des médailles est en deuil. Gabrielle Fabre vient de nous quitter, le 14 mars 1960, vaincue par une longue maladie qui avait dû nous habituer à une absence péniblement ressentie de jour en jour. Elle était du nombre de ces femmes de science et de conscience qui jettent, sans éclat volontaire et en toute modestie, le plus grand lustre sur notre maison. Sa réputation s'était étendue dans le public savant sans qu'elle y prît garde, eût-on dit. Pourtant elle avait su accumuler bien des titres qui assuraient son autorité.

Née le 4 juin 1907, à Montpellier, licenciée, diplômée d'études supérieures d'histoire et de géographie, diplômée de l'École du Louvre, titulaire du diplôme technique des bibliothèques, chargée de mission au Musée des antiquités nationales, de conférences au cours Rachel Boyer, suppléante de M. Raymond Lantier à l'École du Louvre, chargée d'un cours de préhistoire à l'Institut ethnologique de l'Université de Paris, boursière du Centre national de la recherche scientifique, elle était entrée à la Bibliothèque nationale en 1942. Enfin, elle soutenait en 1949 une thèse de doctorat ès lettres en 1950, sur les Civilisations proto-historiques de l'Aquitaine, suivie d'un Répertoire des découvertes proto-historiques faites dans les départements des Landes, des Hautes et Basse-Pyrénées, du Gers, du Lot-et-Garonne (Paris, 1952).

Elle mit cette somme de connaissances au service du Cabinet des médailles, où elle devint conservateur le 25 janvier 1955. Une méthode soigneusement conçue lui permit de poursuivre, dans ce laboratoire archéologique, des travaux si heureusement entrepris. Férue d'une technique dont elle s'était assuré la possession, elle devint une spécialiste écoutée, d'abord des monnaies gauloises. Elle en dressa une carte, où les monnaies sont réparties selon les peuplades de la Gaule, en conformité avec les plus récentes conquêtes de la science. Cette carte monumentale n'a cessé d'attirer l'attention des visiteurs du Cabinet des médailles, et a souvent été citée comme exemple. En outre, Gabrielle Fabre n'ignorait rien des procédés d'approche grâce auxquels, mieux que leurs prédécesseurs, les numismates actuels procèdent à l'inventaire et à l'analyse des dépôts monétaires mis au jour presque quotidiennement sur notre territoire. Ceux-là seuls qui se sont adonnés à de semblables travaux savent ce qu'il faut de patiente minutie pour répartir, selon les ateliers, les monnaies ainsi découvertes, pour établir une rigoureuse chronologie. Les résultats acquis sont une récompense suffisante de cet effort. Nous obtenons ainsi une connaissance plus sûre de la situation politique ou économique durant une période déterminée, notamment à l'époque des invasions, au IIIe siècle de notre ère. Il a déjà été dit combien la collaboration des musées ou dépôts de province, les déclarations ou les communications faites de toute part, et concentrées au Cabinet des médailles ont été fructueuses. Gabrielle Fabre aura été l'artisan le plus efficace de cette vaste enquête, à laquelle elle avait su associer Mlle Mainjonet, collaboratrice contractuelle du Centre national de la recherche scientifique. Faut-il énumérer les contributions qu'elle a apportées à mainte revue scientifique : le Bulletin de la Société archéologique du Midi de la France, la Revue archéologique, la Revue numismatique, la Revue des Études anciennes, Gallia? On y trouve, en particulier la publication critique du Trésor de Treffieux, des trésors de Montbouy, du Trésor de Tôtes. Il nous a été poignant de trouver sur sa table de travail, au cours d'une des dernières visites que nous avons pu lui faire, tous les matériaux d'une étude sur le Trésor de Thiais, à quoi elle pensait pouvoir donner la dernière main, avec un espoir dans la vie qui ne l'avait pas abandonnée. Rappelons encore le beau volume qu'elle avait consacré à l'Art gaulois aux éditions du Zodiaque.

Mais c'est sur une image que repose notre souvenir, celle qu'elle nous a laissée, bien près de sa fin, chez elle, où son visage s'éclairait d'un sourire pour nous recevoir. Alors, la conversation s'engageait, comme si de rien n'était, et la gaieté n'y manquait point, comme si tout fût encore permis, et tout était permis, c'est vrai, à son courage, à sa gentillesse et à son esprit. La mort de son père et de sa mère l'avaient laissée dans la solitude. Nous voulons croire que ses amis - et qui n'eût été de ses amis, la connaissant ? - auront pu de quelque manière combler le vide qui s'était fait à ses côtés. Il leur reste de durables regrets.