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À propos des catalogues de manuscrits

Jean Porcher

Tout a été dit sur la façon de rédiger un catalogue de manuscrits et pourtant l'accord est loin d'être réalisé à l'égard de ce problème, fort clair en somme sinon toujours facile à résoudre. C'est qu'on y mêle des questions qui, je crois, ne le concernent en rien. On convient qu'une notice de manuscrit doit détailler les éléments qui le composent, de telle sorte que le lecteur en ait sous les yeux comme la dissection, une manière de planche anatomique qui offre la garantie d'avoir été exécutée par un spécialiste rompu à ce travail de précision, lequel est affaire de technique, d'information, de recherches, affaire du bibliothécaire parce que celui-ci a pour mission de présenter l'objet dont il est responsable sous un jour exact, après en avoir mené l'examen jusqu'à la limite des moyens dont il dispose, jusqu'à la limite aussi du raisonnable. Les moyens le regardent. Mais où placer cette limite du raisonnable? Ici commence le désaccord. Je n'ai pas l'intention d'engager une controverse ni de m'opposer à personne; au contraire, je pense que toute prise de position nette est utile et louable 1 et je voudrais indiquer simplement quel est ici, à mon sens, le rôle du bibliothécaire, justifier aussi, parce qu'après avoir hésité à le faire je le crois utile, la méthode suivie à la Bibliothèque nationale, pour l'immense fonds latin en particulier. Elle n'est pas parfaite, on a pu critiquer non sans raison ses premiers résultats, elle a du moins le mérite d'avoir été longuement mûrie, pesée, et de se tenir à mi-chemin entre le catalogue sommaire (qui n'est qu'une liste d'attente) et l'étude exhaustive dont le tort est d'allonger sans mesure les délais d'exécution et de se trouver parfois dépassée dès la parution du catalogue.

La limite du raisonnable, on peut la reculer à plaisir : il sera toujours facile de reprocher au rédacteur d'une notice de n'avoir pas poussé son examen jusqu'au point final au-delà duquel, croit-on, il n'y a plus rien (mais il y a toujours quelque chose). Car on imagine volontiers que seul le définitif est parfait. Or la perfection est, d'abord, d'exister et ce qui existe est rarement définitif. Les quatre cents et quelques tomes de Migne, tissés d'erreurs, sont une mine inépuisable et irremplaçable, et l'on sait que d'excellentes collections de textes, établies avec un soin auquel n'a jamais prétendu l'éditeur du Petit-Montrouge, progressent avec une lenteur telle, c'est inévitable, qu'il faudra beaucoup de dizaines d'années avant qu'elles rendent une partie des services que nous rend chaque jour la vieille et imparfaite Patrologie. Migne nous trompe souvent : nous le savons, nous nous méfions et voilà tout. Migne existe, nous épargnant des recherches sans nombre, comme nous en épargne une notice de manuscrit scrupuleusement établie sans nous dispenser pour autant de nos propres recherches ni de nos méfiances. Nous retouchons parfois les descriptions de Victor Leroquais, et qui ne bénit la mémoire du savant chanoine à qui nous les devons ? Delisle lui-même n'échappe pas à nos remarques, mais c'est lui qui nous en fournit le moyen comme le prétexte. Chacun de nous connaît quelque travailleur qui ne publie rien parce qu'il ne veut laisser derrière lui que du définitif et qui mourra en emportant définitivement son vain bagage. Nous considérons l'histoire comme une science exacte, objective, alors qu'elle est un art minutieux, un jeu de précision qui vaut par ce que nous y mettons de nous en prenant soin d'observer loyalement ses règles strictes. Par eux-mêmes, les faits acquis, les vérités prouvées ne sont rien, sinon les pions, les cartes de ce jeu. Notre partie terminée, d'autres viendront qui battront de nouveau les cartes et la reprendront à leur compte pour aboutir sans doute à d'autres combinaisons, mêlées comme les nôtres de gains et de pertes, de coups heureux et de fautes. Mais que peut faire ici le rédacteur du catalogue ? Qui ne voit qu'il ne lui est permis que de gagner à tout coup, puisque de son jeu dépend peut-être un mauvais départ, une fausse direction, le sort de tous ceux qui le consulteront? En somme il n'a pas le droit de se compromettre et de compromettre avec lui la responsabilité officielle. Il doit se contrôler à chaque pas, se critiquer de la façon la plus sévère, et plutôt que de le pousser sur le chemin de l'inconnu il faut le retenir de s'y engager trop à fond. Est-ce là le diminuer ? Nullement, s'il est vrai que seul est capable d'éviter sûrement un écueil celui qui le connaît parfaitement. Il y perdra l'occasion de faire des découvertes qui pourraient profiter à tous et d'abord à son propre travail, sans aucun doute; mais il est faillible, comme le sont les meilleurs : alors ses découvertes se transforment en erreurs, et en erreurs patentées. A lui de voir jusqu'où il lui convient de se risquer, de sentir le moment venu où l'homme public qu'il est doit céder la place au travailleur privé, dont rien ne l'empêche de faire office, à condition de ne pas confondre ces deux activités. A cette retenue il est indéniable que doit correspondre une marge d'inconnu variable selon les cas : cette marge est beaucoup moins grave que le risque et, nous allons le voir, que le temps immense que l'on consacrerait à la réduire.

Distinguons donc entre le rôle du bibliothécaire et celui du lecteur; distinguons aussi, et ce sera mon second point, entre les objets. Toute recherche est légitime et nécessaire, qui permet de mieux connaître un document historique, qui tend à le replacer dans son milieu d'origine, à lui comparer ses voisins, à scruter son contenu, à identifier son ou ses auteurs : nul n'en doute, nul n'en a jamais douté; c'est l'évidence même. Mais la question n'est pas là. Chacun sait que, lorsqu'il s'agit de manuscrits et non de pièces d'archives, ces problèmes divers sont parfois insolubles, que leur solution est souvent provisoire, à supposer qu'on la trouve, et le travail qu'ils imposent fréquemment fort long. Car il y a document et document : assimiler un manuscrit à une pièce d'archives, pour ce qui est de la manière de les cataloguer, c'est confondre des objets qui n'ont exactement rien de commun : l'une est, sauf accident, toujours nominale et datée au moins approximativement, localisée en général, l'autre presque jamais, même aux époques récentes; le texte d'une pièce d'archives, quelle qu'elle soit, juridique, comptable, diplomatique, officielle à un titre quelconque, ou même privée, lettre missive, note minute, est en principe fixé ne varietur, alors que le contenu d'un manuscrit est libre, mouvant, composite au besoin, que le texte même qu'il représente, varie selon les divers exemplaires que nous en possédons. Les questions soulevées par les uns et les autres sont de même nature, bien sûr, puisque nous demandons aux uns et aux autres des renseignements de même ordre; origine, date, histoire de l'objet importent autant ici et là, mais ces données, en général fort apparentes ici, ne se découvrent là qu'avec peine, et la manière de cataloguer archives et manuscrits doit tenir compte de cette différence essentielle : différence du fonds à la collection, B-A BA de tout apprenti chartiste. Un fonds ne bouge pas, ou, s'il a bougé par suite du désordre ou de la manie méthodique, il se reconstitue aisément; une collection éclate toujours tôt ou tard, et peu à peu le temps efface jusqu'au souvenir de son état premier. Les exemples sont innombrables des efforts tentés pour retrouver cet état, révélateur et instructif sans nul doute à tous égards, efforts qui se sont avérés vains faute de précisions suffisantes : qui osera jamais, sauf évidence ou très longues recherches, affirmer que tel manuscrit a bien été exécuté pour tel personnage, telle communauté, et, si nous le savons, par qui et où il le fut, ni certifier qu'il n'a pas été acheté, donné, volé ? Nous possédons quantité de catalogues d'anciennes bibliothèques, du moyen âge aux temps modernes : qui s'aviserait d'y reconnaître à coup sûr tel manuscrit, à moins d'indications irréfutables portées sur le manuscrit même? Les inventaires de Jean de Berry sont parmi les plus précis et nous en sommes encore à hésiter à juste titre, alors que L. Delisle semblait avoir tout dit et après cinquante ans de recherches faites depuis, sur l'identité de certaines des magnifiques pièces qu'il avait réunies, en dépit des ex-libris et des armoiries dont elles sont très généreusement pourvues. Nous pensions connaître parfaitement la composition de la bibliothèque de Saint-Martial à l'époque romane, et voici que les derniers travaux des liturgistes et des musicologues situent à Agen, à Gaillac ou ailleurs l'origine de quelques livres à peintures qui en faisaient partie au XIIIe siècle, modifiant d'autant l'idée que nous nous formions de l'art limousin. On multiplierait les exemples, dans le domaine littéraire ou historique comme dans celui de l'histoire de l'art. Voilà bien la preuve, dira-t-on, que ces recherches sont nécessaires, qu'elles importent au plus haut point à l'intelligence de ce que nous apporte le manuscrit. On n'a jamais prétendu le contraire. Quiconque se consacre à la « codicologie » (soyons de notre temps) sait, et depuis longtemps, qu'il est aussi précieux de connaître l'atelier d'où sort un manuscrit, et ses premiers propriétaires, que la fouille qui a livré une fibule lombarde ou une épée burgonde. Mais ces recherches sont longues toujours, incertaines souvent, parfois provisoires, et si les bibliothécaires semblent aptes à les mener mieux que d'autres par définition, par le commerce permanent qu'ils entretiennent avec les manuscrits de leurs fonds, ils ne peuvent retarder jusqu'à leur terme, jusqu'à l'infini, la rédaction des catalogues qu'exige d'eux le public. On peut attendre longtemps sans dommage essentiel que paraisse tel ouvrage patiemment ciselé par un homme privé : il n'en va pas de même du travail d'intérêt collectif majeur qu'est un catalogue sans lequel tout lecteur est perdu et s'il faut, en ce cas comme dans l'autre, tendre à gagner la partie sans tricher, fût-ce par omission, à ce jeu de l'histoire qui perdrait toute valeur à moins, il convient d'écarter toute prétention au définitif : libre à l'homme privé de s'y attarder, il a le temps; le bibliothécaire, homme public, non : et ce n'est pas l'aspect le moins attachant de son métier que cette obligation où il se trouve de travailler pour les autres en laissant de côté bien des recherches qu'il mènerait avec fruit grâce à sa compétence professionnelle, que ce renoncement, non pas à toute recherche personnelle (bien au contraire), mais aux occasions multiples qui s'en présentent dans le cadre public auquel il appartient.

Ces recherches profitables à son travail et que seul il ne peut mener sans hémorragie de temps, on peut concevoir que des équipes l'y aideront, des troupes attelées à reconstituer partout l'état primitif ou jugé tel des collections de livres; partout, car il s'agirait d'aller dans le monde entier : elles sont trop dispersées à l'heure actuelle pour qu'on puisse s'en tenir à un dépôt, fût-il énorme comme la Bibliothèque nationale. Une reconstitution de ce genre, c'est par exemple celle de E. A. Lowe pour les bibliothèques antérieures à 800 : on sait les admirables résultats auxquels est arrivé le grand paléographe; on sait aussi quel labeur immense, combien d'années il lui aura fallu. Et où sont les dizaines de Lowe nécessaires ? Quel Lowe supérieur les dirigera, contrôlera leur travail ? Car des recherches de ce genre ne sont pas le fait d'apprentis (pour ne rien dire des questions pratiques que poserait une telle entreprise). Et surtout combien de temps sera consacré à ces travaux préliminaires, et durant combien de lustres les lecteurs attendront-ils des catalogues dont ils ont besoin et auxquels ils ne demandent pas plus que des indications précises sur le contenu des manuscrits ? A défaut de merveilles complètes mais lointaines, soyons sûrs qu'ils se contentent de l'imparfait que nous leur offrons, trop lentement déjà à leur gré et au nôtre et qui lui, du moins, existe.

  1.  (retour)↑  Ouy (Gilbert). - Pour une archivistique des manuscrits médiévaux (In : B. Bibl. France. 3e année, n° 12, décembre 1958, pp. 897-919).