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Les Applications de la mécanographie dans la documentation archéologique

Jean-Claude Gardin

Les insuffisances de l'organisation documentaire, en regard de la masse et de la complexité croissantes des matériaux qu'elle doit brasser, sont devenues le sujet d'innombrables études, dans le monde entier. Ce Bulletin même s'en est fait régulièrement l'écho; nous nous abstiendrons par conséquent d'énumérer à nouveau tous les maux déplorés.

Bien des remèdes, aussi, ont été proposés, voire même administrés. Les plus spectaculaires, sinon les plus efficaces, consistent à utiliser diverses machines pour emmagasiner et pour exploiter d'énormes quantités d'informations scientifiques, dans des temps relativement courts. Dans de tels projets, l'ingéniosité du constructeur tend malheureusement à l'emporter sur l'ardeur du spécialiste : les données scientifiques enregistrées dans ces « mémoires » artificielles ne font pas l'objet d'une systématisation suffisante, du point de vue de l'économie générale des recherches documentaires. Souvent même, il semble que l'automatisme ne soit qu'un coûteux substitut de la réflexion, là où une organisation simplement logique de la documentation eût suffi à résoudre les mêmes difficultés, dans une discipline donnée.

Cette constatation s'impose avec force lorsqu'on envisage un domaine extrêmement spécialisé, où les recherches documentaires sont gênées, en fait, moins par l'abondance des matériaux que par leur dispersion dans d'innombrables sources. Tel est évidemment le cas de l'archéologie; quel que soit le secteur considéré - architecture, céramique, iconographie, etc. - le nombre de « monuments » dépasse rarement quelques dizaines de milliers, dans un cadre homogène du point de vue historique et géographique. En outre, le taux d'accroissement de ces documents est faible, tant est lent le rythme des découvertes archéologiques. Si l'on se rappelle enfin combien rares sont les spécialistes que celles-ci intéressent, on comprendra sans peine que la documentation archéologique n'offre pas un champ convenable aux expériences les plus « mécaniques », partant les plus coûteuses.

Celle que nous exposerons, dans ce domaine, ne tire donc pas sa valeur d'une quelconque innovation technique : la mécanographie dont il est question dans le titre n'implique, pour le chercheur, l'emploi d'aucune machine particulière, mais seulement le maniement de cartes perforées selon une procédure aujourd'hui fort répandue 1. L'intérêt de la méthode, en l'occurrence, tient plutôt à ses implications logiques, et aux conséquences qu'elle risque d'entraîner dans l'économie générale des recherches archéologiques.

I. Origine et orientation des premières recherches

En 1955, sur l'initiative de M. Schaeffer et de M. Seyrig, membres de l'Institut, le Centre national de la recherche scientifique décidait de créer à l'Institut français d'archéologie de Beyrouth, au Liban, une mission de trois membres chargée de constituer une documentation expérimentale sur cartes perforées, relative à certains aspects de la culture matérielle de l'âge de bronze, dans l'Asie occidentale. Ces travaux devaient permettre d'éprouver d'une manière concrète l'intérêt que pouvait offrir l'emploi de procédés mécanographiques, pour résoudre les imperfections les plus évidentes de la recherche documentaire dans l'archéologie.

Le projet était né de la constatation d'un déséquilibre choquant entre les tâches de compilation d'une part, longues et rebutantes, et les activités proprement constructives de l'autre, dont force est de reconnaître qu'elles requièrent en comparaison bien peu de temps. Sans doute cette situation est-elle particulière aux sciences d'érudition; mais dans l'esprit de ses promoteurs, l'expérience menée à Beyrouth devait montrer que l'on pouvait aisément instituer une balance plus favorable à l'intelligence, en facilitant la collecte des faits - interminables fouilles, souvent fort peu scientifiques, dans les bibliothèques et dans les musées - au profit de la recherche véritable, celle des idées.

Le principe de l'entreprise était d'ailleurs simple; il s'agissait de combiner deux procédés de divulgation également connus, mais rarement associés : un corpus et un index. Le premier assure le rassemblement des matériaux, sous une forme variable (collection de fiches, catalogue imprimé, etc.), le second guide l'utilisateur en le dispensant d'avoir à consulter tout l'ouvrage, pour certaines recherches spécifiques.

A première vue, cette conjonction d'un catalogue et d'une table analytique n'a rien de nouveau; pourtant, nombreux sont les cas où l'on trouve, dans une même branche de l'archéologie, de vastes corpus dépourvus d'index (ex. : le Corpus vasorum antiquorum, pour la céramique grecque), et inversement, certains index détaillés, relatifs à des documents malheureusement dispersés (ex. : les ouvrages, par ailleurs excellents, de J. D. Beazley sur la même céramique grecque). Si la seconde éventualité s'explique par le coût fort élevé de toute reproduction imprimée il n'en va pas de même de la première : dans un domaine où les documents se comptent par milliers, l'institution d'un corpus dépourvu de table analytique est la marque d'une inconséquence dont il existe cependant certains exemples récents - ainsi, les Inventaria archaeologica, recueil des trouvailles de la préhistoire européenne institué en 1954, sur feuilles volantes, à raison de quelque dix ou vingt objets de toutes sortes par feuilles, et au rythme d'environ dix fascicules par an, sans autre principe d'ordre dans la présentation des documents que celui des gisements.

Mais il y avait plus, dans notre projet, que cette simple conjonction de corpus et d'index. Ces derniers, en effet, présentent sous leur forme habituelle un grave inconvénient : ils ne restituent généralement qu'une très faible partie des « informations » contenues dans l'ensemble des documents auxquels ils se rapportent. Un exemple concret illustrera cette perte d'informations a peu près inévitable qu'entraîne la rédaction d'un index conventionnel.

Supposons que l'on ait à constituer un répertoire analytique de l'ensemble des thèmes et des motifs attestés dans un domaine iconographique donné - par exemple, la numismatique - et envisageons le cas d'une image représentant « un homme imberbe, nu, assis sur un rocher ; dans le champ, un arc et un carquois - le tout, encadré par un cercle de perles, et frappé à Phaistos (Crète), au IVe siècle av. J.-C., etc. ». Pour que l'index fût exhaustif, il faudrait y inclure, non seulement tous les éléments nominaux de l'analyse (en italique, ci-dessus), pris un à un, mais aussi toutes les combinaisons deux à deux, trois à trois, n à n de ces éléments, chacune d'elles pouvant en effet constituer le thème d'une recherche ultérieure, ou, si l'on préfère, le critère provisoire d'une classification.

Ex. :
- homme imberbe, avec arc et carquois dans le champ
- arc et carquois, auprès d'un rocher
- homme nu assis sur un rocher
- monnaie de Phaistos, portant un cercle de perles,
etc., etc...

En outre, l'énoncé de telles combinaisons devrait spécifier non seulement les éléments nominaux figurant sur l'image, mais aussi leurs relations mutuelles - ici, par exemple, le fait que le rocher sert de siège au personnage, que ce dernier est assis, que l'arc et le carquois sont non pas portés par le personnage, mais « indépendants », dans le champ, etc. - autant d'indications qui peuvent à leur tour faire l'objet de recherches ultérieures, et qu'il importe par conséquent de noter.

Pour un thème aussi simple que celui de notre exemple, le nombre de combinaisons à enregistrer dépasserait deux cents. On mesure ici le prix de l'exhaustivité ; celle-ci, d'ailleurs, n'est jamais atteinte, et les index les plus élaborés ne sont que des compromis entre les exigences contradictoires de l'économie et de la précision, où l'on se borne à noter, sous chacun des termes de l'analyse, les combinaisons jugées les plus significatives dans lesquelles ils interviennent. Même ainsi, le prix et l'encombrement de ces répertoires analytiques deviennent rapidement prohibitifs; nous n'en citerons qu'un exemple, celui de l'Index of Christian art de l'Université de Princeton, aux Etats-Unis, admirable fichier commencé il y a plus de trente ans, mais dont la volumineuse structure entrave dès maintenant le développement, tandis que son coût a jusqu'ici limité la diffusion à trois copies seulement dans le monde entier 2.

C'est pour éviter ces écueils que la mission créée par le Centre national de la recherche scientifique se proposa de constituer ses premiers index non pas selon les procédés traditionnels, mais sur cartes perforées.

II. Principes méthodologiques

La mécanographie, quel que fût le matériel employé, offrait en effet une solution simple au problème de la multiplicité des combinaisons d'éléments descriptifs, exposé plus haut. Au lieu d'avoir à enregistrer explicitement chacune d'elles dans l'index, on peut, grâce aux cartes perforées, se contenter de noter les éléments discrets de l'analyse, considérés indépendamment; un procédé automatique simple - mécanique ou pas - permet ensuite d'extraire du fichier, au moment de la recherche, tous les documents présentant la même combinaison de caractères ou traits descriptifs, quels que soient le nombre et la variété de ces derniers dans l'expression du thème de la sélection 3.

Ainsi, dans le cas du thème iconographique envisagé plus haut, seuls les termes en italique seront enregistrés de façon explicite sur les cartes perforées. Mais du même coup, tous les thèmes définis par l'association de deux ou plusieurs de ces termes seront implicitement contenus dans la « mémoire » que constitue le paquet de cartes perforées; et les recherches pourront s'exercer dès lors à n'importe quel niveau de spécificité, depuis les motifs élémentaires jusqu'aux scènes complexes définies par la présence simultanée de deux, trois, cinq, quinze motifs, sans aucune restriction de nombre.

C'est ici qu'apparaît la nature véritable de l'entreprise : il ne s'agit en aucune manière d'établir une classification nouvelle, au sens où les bibliothécaires comprennent ce mot, mais seulement une analyse des documents à l'aide d'un langage spécial, ou « code 4 », que l'on utilise ensuite pour rechercher certains d'entre eux d'une façon totalement indépendante de leur distribution matérielle dans les pages d'un livre, sur les cartes d'un fichier, ou sur les rayons d'une bibliothèque. Chaque question posée au répertoire mécanographique est en fait une classification partielle que l'on suscite librement, sans lui donner aucun caractère définitif : le fichier sur cartes perforées est la somme de toutes ces classifications potentielles, en nombre considérable, chacune d'elles étant définie par une conjonction particulière de deux ou plusieurs termes du langage descriptif.

Si l'on compare ces termes aux unités d'un index quelconque, on mesure toute l'économie de la démarche mécanographique : elle permet de rechercher les attestations, non seulement de n'importe quel « mot » (ou entité élémentaire), mais de n'importe quelle « phrase » (ou entité complexe), dans le domaine couvert par le répertoire.

Naturellement, la précision des réponses obtenues au moment de ces recherches dépend de la finesse et de l'objectivité des analyses initiales. Une objection répandue veut que l'on ne puisse jamais prétendre en l'occurrence à une rigueur suffisante pour le bon emploi de répertoires aussi ambitieux. Rien n'assure, dit-on, que les particularités d'une recherche documentaire quelconque pourront toujours être exprimées à l'aide des notions du langage analytique proposé, soit que celles-ci se montrent trop vagues, soit qu'elles présentent une irréductibilité essentielle par rapport à celles-là.

Lorsque de tels arguments sont avancés en connaissance de cause, et sans passion, ils conduisent à d'utiles réflexions d'ordre épistémologique, qui débordent assurément le cadre de cette note, comme aussi les préoccupations courantes des documentalistes. Laissons-là donc ce problème, si réel et si fondamental qu'il soit, et bornons-nous à indiquer les raisons pour lesquelles, en pratique, nous pouvons espérer le résoudre.

La principale est que l'imprécision ou la subjectivité des concepts utilisés dans l'analyse documentaire varie, en fait, selon le niveau de généralité propre à celle-ci. Souvent en effet, l'indétermination d'une notion générale peut être levée par l'énoncé systématique des différents éléments qui la définissent, dans l'esprit du plus grand nombre : à la variabilité des termes correspondant aux perceptions « synthétiques », globales, l'analyse substitue la rigidité d'une formule dont chaque terme peut constituer, grâce à sa plus grande spécificité, l'élément « intersubjectif », sinon strictement objectif, que l'on cherche. Un exemple facile illustrera cette réduction : une même scène figurée, dans un domaine iconographique donné, reçoit souvent plusieurs noms différents, selon l'interprétation changeante qu'en donne le spécialiste - par exemple, une image dans laquelle un personnage égorge un mouton représentera, pour l'un, un sacrifice; pour l'autre, une pratique divinatoire ; pour d'autres encore, la préparation d'un banquet, etc... Au lieu de ces désignations globales, contestées, nous proposerons une formule analytique irrécusable, et nécessairement unique, au niveau strictement objectif qui la fonde : « personnage, mouton, égorgement d'un animal ». Pour la recherche, en outre, cette procédure a un double avantage : elle simplifie les « programmes », c'est-à-dire l'ensemble des opérations nécessaires pour rassembler la totalité des documents intéressant un thème donné, en même temps qu'elle impose une plus grande rigueur dans l'usage que l'on fait des notions abstraites pour définir celui-ci 5.

L'on a ainsi pallié les conséquences pratiques de la diversité et de l'ambiguïté des terminologies; reste à conserver cette harmonie entre le code artificiel et le langage naturel, dans une spécialité déterminée, au fur et à mesure que ce dernier évolue. On y parvient aisément, grâce à deux propriétés des systèmes analytiques : la première est qu'ils sont « ouverts » et que l'on peut à tout moment ajouter, retrancher, identifier, différencier autant de termes descriptifs que l'on veut, sans que ces modifications locales altèrent nécessairement la structure logique du code, ni moins encore le rangement matériel des documents. D'autre part, le principe même de l'analyse combinatoire tend à protéger le langage documentaire contre les fluctuations inévitables du langage naturel, soit que les néologismes se réduisent à certaines façons nouvelles de nommer ou d'interpréter les mêmes groupes d'éléments objectifs (ex. : la substitution du terme « divination » au terme « sacrifice », dans l'exemple cité plus haut), soit qu'ils désignent simplement diverses combinaisons jusqu'alors « innommées » de tels éléments.

Dans les deux cas, l'évolution des termes ou des idées vise moins les composants de l'analyse documentaire que la signification, variable selon le temps et les individus, de leurs innombrables constellations. La tenue d'une sorte de concordance entre celles-ci et ceux-là forme par conséquent le complément indispensable du répertoire mécanographique, au fur et à mesure que s'accroissent les documents comme les interprétations et les théories qu'ils suscitent 6.

III. Applications pratiques

Les méthodes que l'on vient d'esquisser ont été éprouvées dans différentes branches de l'archéologie, sur des matériaux extrêmement variés - formes de poterie, instruments, outillage, peintures et gravures, textes orientaux, etc. Les résultats sont encourageants, et nous indiquerons maintenant les principales voies qui s'ouvrent à l'organisation documentaire dans cette discipline.

Les travaux du Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie 7 à Paris, constituent à cet égard un échantillon de référence commode, à cause de leur diversité. Trois grandes catégories de documents ont été abordées : les objets utilitaires - armes, outils, récipients - les représentations figurées, selon des procédés (peinture, gravure) et sur des supports variés (céramique, monnaies, cachets), enfin les textes, principalement les tablettes en argile de l'ancien Orient. Dans les trois cas, les études ont eu pour but, tout d'abord, d'élaborer le vocabulaire systématique des descriptions, c'est-à-dire l'ensemble des termes, groupés par catégories conceptuelles, qui sont à la fois nécessaires et suffisants pour exprimer l'individualité de chaque document, au niveau de finesse convenu. Le choix de ces termes résulte non pas d'une réflexion a priori, mais d'une longue suite d'études tout à fait empiriques, portant sur un large échantillon de matériaux aussi hétérogènes que possible, par leur forme, leur date, leur provenance, dans un domaine déterminé. Deux genres de critères guident alors l'analyste.

Du point de vue théorique, les termes retenus pour nommer tel ou tel élément de la description doivent n'admettre aucune équivoque; sont par conséquent exclus du code tous ceux dont le « champ sémantique » n'est pas universellement perçu dans les mêmes limites, ni justiciable d'une définition qui fixe explicitement celles-ci. La conséquence d'une telle ascèse dans le maniement du langage est que maintes notions communes se trouvent éliminées du code analytique à cause de leur ambiguïté; mais l'on est alors surpris de constater l'attitude des spécialistes, que je résumerai par ce dialogue cent fois entendu : « Q. - Quelles sont dans votre répertoire iconographique les scènes où apparaît une divinité agraire ? R. - Quels sont, selon vous, les signes distinctifs d'une « divinité agraire ? » Q. - Ah, mais c'est justement ce que je cherche 8. »

Du point de vue pratique, d'autre part, l'organisation générale du vocabulaire descriptif est régie par le principe d'économie propre à toute construction scientifique : dans un domaine et à un niveau d'observation déterminés, le meilleur langage analytique est celui qui comporte le plus petit nombre de termes, pour le plus grand pouvoir de discrimination objective.

Certaines considérations pragmatiques viennent tempérer en l'occurrence la tendance à l'économie; cependant, la réduction logique peut toujours s'exercer au point de limiter à quelques centaines le nombre de termes nécessaires à l'analyse documentaire la plus fine, dans les domaines envisagés plus haut. En guise d'illustration, nous citerons ici quelques chiffres.

a) Morphologies d'objets. - Pour décrire jusque dans les plus petits détails de leur forme des instruments aussi divers que des haches, des couteaux, des épées, des pincettes, etc. - soit l'ensemble des armes et des outils de métal - le fichier mécanographique établi par le Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie comporte moins de 400 termes, c'est-à-dire moins de 400 cartes perforées, puisque la procédure consiste ici à utiliser une fiche par trait descriptif (en anglais, « aspect cards »), et non une fiche par document.

Ces cartes perforées présentent une capacité de 5.000 « positions » chiffrées, correspondant chacune au numéro de référence d'un document. On peut donc décrire, avec un petit paquet de 400 cartes, jusqu'à cinq mille outils différents, du point de vue de leur fonction, de leur type d'emmanchement, de leurs dimensions, de leurs formes (profils, sections), de leur décor, etc.

Tel sera l'objet de la première publication sur fiches perforées annoncée par le Centre; elle concernera l'ensemble de l'outillage originaire des régions comprises entre les Balkans et l'Indus, à l'âge du bronze - soit environ quatre mille objets actuellement dispersés entre plusieurs centaines de sources différentes (collections inédites, revues, rapports de fouilles, etc.). Malgré sa forme particulière, cette publication sera moins volumineuse et moins coûteuse que ne l'eût été un répertoire analytique établi selon les procédés traditionnels, au même degré de finesse. Elle comprendra en effet pour tout « équipement » un petit cadre de lecture de 10 × 20 cm, sur lequel l'utilisateur superpose les quelque 2, 3, n cartes perforées correspondant aux éléments de sa recherche - par exemple, les outils de Crète, comportant une lame à tranchant longitudinal, côtés droits, extrémité arrondie et relevée du côté du dos, soie ronde, etc. Les positions perforées aux mêmes emplacements chiffrés sur chacune de ces cartes apparaîtront seules sur la carte supérieure du paquet, indiquant au chercheur les numéros de référence de tous les objets qui, dans le catalogue annexe 9, comportent l'ensemble des caractères envisagés.

Un tel instrument de travail - comportant par conséquent le code analytique, accompagné d'un commentaire, l'index sur cartes perforées, et le catalogue des documents - permet d'entreprendre immédiatement une recherche proprement dite, c'est-à-dire non point la longue compilation d'usage, de bibliothèque en bibliothèque, de musée en musée, mais la réflexion intelligente sur la place d'un document quelconque dans l'ordre des constructions historiques.

b) Répertoires iconographiques. - Les mêmes remarques s'appliquent aux travaux concernant les monuments figurés. Trois domaines concrets ont été abordés par le Centre d'analyse documentaire : la numismatique grecque, la glyptique orientale et la peinture des vases attiques. Les fichiers mécanographiques déjà établis, soit à titre expérimental, soit en vue d'une publication, sont aussi réduits que le précédent : quelque quatre à cinq cents termes suffisent pour exprimer tous les éléments d'un répertoire iconographique, depuis les motifs les plus particuliers du « lexique » - sièges à pieds zoomorphes, animaux à queue spiralée, etc. - jusqu'aux thèmes complexes que définissent leurs combinaisons, suivant l'ordre d'une « grammaire » particulière - paires entrecroisées d'animaux identiques, remplissant le champ à côté d'une scène de lutte entre des êtres quelconques, etc. Les niveaux de généralité désormais accessibles à la recherche documentaire sont multipliés à l'infini par cette démarche analytique, où chaque élément de l'image peut être traité tour à tour comme un « signe » indépendant, doué d'une valeur historique propre, ou comme le composant d'innombrables « formules » plus fécondes, pour différencier les thèmes, les écoles, les styles.

c) Analyses de textes. - Cette dislocation délibérée du langage naturel, pour les besoins de la recherche, a été poursuivie jusque dans un domaine où le langage constituait pourtant le véhicule immédiat des faits. Deux fichiers mécanographiques relatifs à des textes ont en effet reçu l'attention du Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie; l'un couvre un vaste ensemble de tablettes mésopotamiennes et anatoliennes, dont le contenu, fort disparate - transactions économiques, codes juridiques, affaires administratives, recettes magiques, etc. - forme une masse d'informations éminemment justiciable des méthodes d'analyse et d'exploitation mécanographiques. Là encore; par le libre jeu combinatoire de quelque cinq cents termes, désignant les éléments fondamentaux du milieu naturel et des actions humaines - concrètes (technologie, etc.) ou abstraites (fonctions, institutions, etc.) - le chercheur est en mesure de découvrir, dans une littérature aussi vaste que dispersée, tous les passages aptes à éclairer la question qu'il aura formulée : transport de bois entre la côte syrienne et les pays mésopotamiens - peines encourues par un esclave et par un homme libre, pour les mêmes délits - désordres causés par les démobilisations de troupes, etc. 10.

Un deuxième fichier, aujourd'hui presque achevé, fournit sur cartes perforées les éléments d'une analyse conceptuelle plus fine encore, mais pour un texte spécifique, le Coran. Comme dans le cas précédent, l'étude ne porte pas directement sur la forme littérale du document 11 mais sur son contenu sémantique; et la mécanographie est encore un moyen de permettre au spécialiste d'envisager les thèmes philosophiques les plus nuancés, pour en suivre les manifestations dispersées à la fois matériellement, dans de multiples versets, et formellement, sous des tournures linguistiques hétérogènes.

IV. Développements théoriques.

Nous n'avons examiné plus haut que les applications de la mécanographie aux recherches documentaires, lorsque celles-ci s'exercent directement sur les matériaux des études archéologiques - objets, images, textes. Les mêmes techniques portent aussi leurs fruits dans une voie parallèle, la recherche bibliographique, où l'objet de l'analyse est non plus directement le « fait » scientifique à l'état brut, mais le texte de l'étude qui le cite. La différence est négligeable tant que les « faits » en question sont d'une nature telle que leur définition ne fasse appel à aucune « théorie » particulière, au-delà des catégories relativement universelles du langage courant. Très vite cependant, la verbalisation devient verbosité, et l'on voit apparaître dans la littérature spécialisée une quantité de « pseudo-objets », selon l'expression d'un logicien (R. Carnap) - espèces de constructions provisoires de l'esprit, fondées sur les matériaux instables des « néologies » personnelles, dans l'ordre de l'observation et de l'explication scientifiques 12.

La tâche de l'analyste se complique singulièrement lorsqu'elle porte indifféremment sur ces « pseudo-objets » et sur les objets véritables d'une discipline. Jusqu'ici, le parti adopté, consciemment ou non, dans l'élaboration des instruments de recherche bibliographique a consisté à éluder la difficulté en obligeant l'analyste, sous couvert d'objectivité, à suspendre constamment son jugement, pour exprimer le contenu des documents qui lui sont soumis dans le langage même de leur auteur. Mais sous prétexte de simplifier et de rendre plus sûr l'enregistrement des informations, l'on complique et déprécie les recherches documentaires qui constituent pourtant le but de l'entreprise; quelle confiance, en effet, peut-on accorder à un système de repérage bibliographique dont les termes et la structure conservent toutes les inconséquences, tous les vices nécessaires ou contingents des langages naturels ?

Depuis quelques années, cependant, une tendance plus réfléchie se fait jour. Au fur et à mesure que la mécanographie se développe, elle affranchit l'analyse bibliographique de toutes les contraintes matérielles qui la paralysaient jusqu'alors; le nombre de termes, ou « mots-clés » spécifiant les différentes places que doit occuper un document dans un univers conceptuel donné est maintenant illimité. Rien n'empêche plus les spécialistes, par conséquent, d'élaborer et d'utiliser dans leurs travaux des systèmes de repérage bibliographique aussi riches et aussi précis que l'exige la recherche 13.

Les implications de cette évolution sont doubles : d'une part, l'analyse documentaire tend à se confondre avec la recherche scientifique elle-même, au moins sur un certain plan, celui de la définition des concepts propres à chaque discipline. Bien des institutions l'ont compris, qui renoncent peu à peu à recruter des documentalistes « à tout faire », pour engager à leur place ces « Information scientists » de la Grande-Bretagne, par exemple, hommes d'une science ou d'une technique particulière, qui ont choisi de se consacrer aux problèmes d'épistémologie ou de sémantique dans leur discipline.

D'autre part, et par une conséquence naturelle de la tendance précédente, les systèmes raffinés d'analyse documentaire permettent d'entreprendre des recherches tout autres que la simple collecte bibliographique. Grâce à l'utilisation conjointe d'un langage descriptif méthodiquement épuré, et d'une technique, la mécanographie, qui donne au spécialiste la liberté d'organiser instantanément les éléments de ce langage selon n'importe quel ordre de son choix, il devient possible de mettre en évidence, à partir d'un vaste ensemble d'observations interdépendantes, certains phénomènes de structure jusqu'alors souvent pressentis, mais jamais énoncés d'une manière explicite.

L'exposé des méthodes propres à de telles recherches n'est pas aujourd'hui de notre propos; soulignons seulement que l'archéologie, si étrangère en apparence à ces études paramathématiques, vient elle-même de fournir les matériaux d'une enquête mécanographique de cet ordre. Nous en indiquerons brièvement l'objet, en guise de conclusion.

Les fouilles d'Asie Mineure ont livré une quantité de lettres échangées entre certains marchands établis dans divers comptoirs d'Assyrie et de Cappadoce, dont les noms cependant ne sont généralement pas cités 14. L'analyse de ces documents fait apparaître les liens qu'entretenaient deux à deux, trois à trois, etc., les différents personnages de ce vaste réseau économique, c'est-à-dire en somme l'ensemble des relations propres à chacun d'eux. D'autre part, la nature de certains produits cités, dont on sait que le trafic s'exerçait dans un sens unique, de l'Assyrie vers la Cappadoce ou inversement, permet de répartir la population totale en deux groupes; d'autres informations, telles que la « corésidence » de certains marchands, indiquées par la liste des signataires ou des destinataires d'une même lettre, éclairent à leur tour, de façon fragmentaire, la distribution générale des individus. Ainsi, de proche en proche, et par une série d'opérations récurrentes qu'il eût été impossible de mener à bien dans un temps raisonnable sans le secours de la mécanographie, on parvient à déterminer la résidence de chaque marchand, la structure des associations qu'ils formaient les uns avec les autres, leurs spécialisations respectives, et leur mobilité dans l'ensemble des territoires qu'ils desservaient.

Une étude de ce genre montre bien cette convergence de l'analyse documentaire et de la recherche scientifique, que ne manquera pas d'accélérer la diffusion des procédés mécanographiques.

  1.  (retour)↑  Méthode Cordonnier en France, système Peek-a-boo dans les pays anglo-saxons, Sichtlochkarten en Allemagne, etc.
  2.  (retour)↑  Il s'agit là d'un index relatif aux documents iconographiques eux-mêmes. Dans le domaine de la bibliographie proprement dite, on peut citer le cas tout aussi édifiant des Human relations area files de l'Université de Yale, pour l'ethnographie, qui dix ans après leur naissance occupent déjà plusieurs centaines de mètres carrés; celui des Chemical abstracts, dont les dernières tables analytiques, couvrant seulement une période de dix années, comprennent dix-neuf volumes, etc.
  3.  (retour)↑  Les procédés et les équipements mécanographiques successivement utilisés dans cette expérience archéologique sont décrits dans une brochure récemment éditée par le Centre national de la recherche scientifique : C.N.R.S., le Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie, Paris, 1959 (13, quai Anatole-France, Paris 7e).
  4.  (retour)↑  En toute rigueur, le terme de « code » devrait désigner non pas le système de notions élaboré pour les besoins de l'analyse, dans un domaine particulier, mais seulement la version « chiffrée » d'un tel système, lorsqu'elle existe.
  5.  (retour)↑  Nous faisons allusion ici à deux problèmes bien connus des documentalistes : d'une part, l'inélégance des renvois ou des « entrées » multiples dans les classifications traditionnelles, du type synthétique; et d'autre part, l'imprécision foncière des éléments implicites, dans l'énoncé des thèmes de recherche documentaire par les intéressés eux-mêmes.
  6.  (retour)↑  Ici encore, une exigence pratique de l'entreprise entraîne accessoirement certaines contraintes théoriques souvent heureuses - en particulier l'explicitation systématique des fondements sur lesquels reposent certains « découpages » empiriques de la réalité dans les termes du langage naturel.
  7.  (retour)↑  Organisme créé en 1957, dans le cadre du Centre national de la recherche scientifique, pour développer les résultats acquis par la mission de documentation mécanographique au cours de son séjour à Beyrouth.
  8.  (retour)↑  On peut naturellement remplacer ce thème par n'importe quel autre, du même ordre d'imprécision, e. g. dans le domaine des formes de poterie, les « gobelets »; parmi les outils, ceux de « type caucasien »; dans un texte sacré, la notion de « charité », etc, autant d'énoncés dont le « documentaliste » est en droit de demander la définition au « chercheur », au lieu de se substituer à lui dans cette tâche.
  9.  (retour)↑  Ce catalogue n'est rien d'autre qu'une table de concordance entre les numéros respectifs que l'on a convenu d'assigner aux documents - selon l'ordre d'entrée, par exemple, ou tout autre principe de préclassement - et les références correspondantes (bibliographie, collection, etc.), accompagnées ou non d'une reproduction, selon le budget dont on dispose pour la publication.
  10.  (retour)↑  Plusieurs dizaines de questions tout aussi particulières furent posées lors de la présentation du premier fichier expérimental, au Collège de France (Rencontre internationale d'assyriologie, 1958). Depuis, l'accroissement du répertoire mécanographique se poursuit auprès de cette institution, sous l'autorité de M. LABAT, Professeur au Collège de France (Cabinet d'assyriologie).
  11.  (retour)↑  C'est en cela que les exégèses du Centre d'analyse documentaire pour l'archéologie diffèrent des travaux entrepris, également avec l'aide de la mécanographie, sur l'aspect philologique et non pas sémantique de certains textes, e. g. la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin, les Manuscrits de la Mer Morte, etc.
  12.  (retour)↑  Dans les études de préhistoire, par exemple, dont un répertoire mécanographique est en cours d'élaboration au Musée de l'homme, on rencontre souvent de tels « objets », définis seulement par l'hypothèse d'une relation invérifiée entre un petit nombre de faits indépendants : « l'homme ternaire », « la dérive des continents », etc.
  13.  (retour)↑  Les sciences exactes, et plus particulièrement la chimie, furent sans doute les premières à prendre conscience et à tirer profit de cette liberté. Dans les sciences humaines, en revanche, les travaux de Robert Pagès, au Centre de documentation du laboratoire de psychologie sociale (Université de Paris), sont encore les seuls qui méritent d'être cités dans cette voie. Les projets de « classification » des sciences sociales, institués par ailleurs, semblent s'inscrire au contraire dans la ligne traditionnelle de la bibliothéconomie.
  14.  (retour)↑  Ces lettres sont actuellement étudiées par M. GARELLI, attaché au Cabinet d'assyriologie, Collège de France.