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La Conférence internationale de Cleveland

6-12 septembre 1959

Éric de Grolier

Du 6 au 12 septembre 1959, s'est déroulée à Cleveland une « International conference for standards on a common language for machine searching and translation », patronnée par la « Western Reserve university » et la « Rand development corporation ».

Dans une certaine mesure, cette conférence peut être considérée comme une suite de la « International conference on scientific information », tenue en novembre 1958 à Washington. Lors de la séance finale de l'I.C.S.I., l'idée avait été exprimée (notamment par l'auteur de ces lignes) qu'il conviendrait, pour faire progresser les recherches, sur les nombreux sujets débattus à Washington, de convoquer des assemblées restreintes et spécialisées, au cours desquelles pourraient avoir lieu des discussions plus approfondies et, par là même plus fructueuses. La première personne intéressée par cette suggestion fut J. W. Perry, et c'est sans doute au cours d'une conversation Perry - de Grolier, en marge de l'I.C.S.I., que se précisa d'abord de manière concrète le projet d'une de ces réunions spécialisées, sur les problèmes de linguistique appliquée à la recherche des informations et à la traduction mécanique.

Peut-être d'ailleurs convient-il de reporter son origine première à une date plus ancienne : à Dorking, en 1957, Jesse Shera, doyen de l'École de bibliothécaires de la « Western Reserve university », avait été fort impressionné par le succès de cette conférence, et il désirait depuis lors tenir à Cleveland un « symposium » analogue.

Toujours est-il que, sous l'énergique impulsion de J. Shera, de James W. Perry et d'Allen Kent, la réunion de Cleveland fut organisée d'une manière très efficace et - doit-on dire dès l'abord - peut être considérée comme ayant apporté une contribution fort utile à la collaboration internationale dans le domaine qui était le sien.

Il n'entre pas dans notre intention de donner ici un compte rendu complet des cinquante-cinq rapports présentés à Cleveland, qui seront d'ailleurs publiés en un volume, ainsi que le résumé des débats. Nous nous bornerons à signaler ceux qui nous ont paru personnellement les plus significatifs - ce qui n'implique d'ailleurs nullement un jugement défavorable sur les autres.

Les débats furent ouverts par un exposé très général de Shera sur les rapports entre le langage, la bibliothéconomie et la documentation (peut-être un peu trop optimiste sur l'apport fourni par les classifications de Dewey et de Ranganathan à la création d'un symbolisme nouveau). Une « revue analytique » de Kent sur les travaux concernant la sélection mécanique des documents et la traduction mécanique eut ensuite pour rôle de donner une bibliographie de base, qui fut fort utile en ce qui concerne les travaux américains et russes, mais malheureusement assez incomplète pour les recherches européennes.

Dans la suite des autres rapports, il nous paraît utile de distinguer quatre groupes faisant d'ailleurs abstraction, pour ce classement, de la division qui fut effectivement suivie à la conférence.

Le premier groupe réunissait un certain nombre d'exposés sur des systèmes de recherche d'informations déjà existants; nous y signalerons plus particulièrement ceux de Leslie L. Clark sur les « Human relations area files » (HRAF) de New Haven, montrant les limitations d'un système de documentation « en profondeur » non mécanisé; de Kent sur les travaux poursuivis au « Center for documentation and communication research » de la W.R.U. ; de Cherenin et ses collaboratrices au Centre de calcul de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., qui donna pour la première fois un exposé concret de l'expérience de mécanisation des recherches documentaires conduite depuis 1958 à ce Centre dans le domaine de la mécanique; de Kinzô Tanabe, sur une classification de la littérature concernant les moteurs Diesel établie au « Japan information center of science and technology ». Côté « machines », on peut noter les rapports de Gull et Dodge sur l'ordinateur GE-250 de la « General Electric », destiné spécifiquement aux travaux de recherche d'informations, et dont le premier exemplaire sera livré en février 1960 à la W.R.U. ; d'Andrew D. Booth sur l'état actuel des recherches des trois groupes anglais dans le domaine de l'« entrée directe » des informations dans les machines (reconnaissance par la machine des caractères d'un texte écrit ou imprimé et reconnaissance des mots du langage parlé); de Ray J. Solomonoff sur l'étude poursuivie par lui à la Zator C° concernant les machines capables d'apprendre.

Un deuxième groupe d'exposés concernaient plutôt des idées générales sur la recherche d'informations. R.M. Hayes présenta ainsi un rapport sur « l'analyse des systèmes d'information » ; John O'Connor étudia « les possibilités du groupement des documents pour réduire le temps de recherche ». Deux rapports, l'un de Don D. Andrews, l'autre de J. Dekker envisagèrent les méthodes d'expression des inter-relations dans les systèmes de recherche d'informations. Victor H. Yngve fit un plaidoyer pour la recherche des informations directement à partir des textes en anglais (ou en une autre langue naturelle). Les trois rapports de Ranganathan (dont l'un était son rapport au Comité FID/CA) et celui de S. Parthasarathy traitèrent à nouveau les idées déjà bien connues du créateur de la « Colon Classification ». Gérard Cordonnier fit lui aussi trois rapports : l'un sur les nouveaux développements de la méthode Sélecto (notamment un procédé d'expression des relations par des vecteurs); le deuxième était un très bref résumé d'une étude d'ensemble à paraître sur une « métalangue » à multiples usages, comportant une « minigraphie », sorte de nouvelle écriture s'apparentant à la sténographie; le troisième présentait le procédé de traduction mot-à-mot sur disques magnétiques baptisé par son auteur « intraduction ». S.C. et B.K. Rome présentèrent deux études originales, l'une sur la représentation formelle des « systèmes intentionnellement structurés », l'autre sur un programme de simulation, sur calculateur numérique, des « systèmes de comportement ». L.E. Allen exposa une méthode pour la détection et le contrôle des ambiguités syntactiques dans les textes légaux.

Une troisième série de rapports concernaient la traduction mécanique. Parmi les multiples groupes de travail étudiant cette question aux États-Unis, étaient représentés notamment ceux de l'Université de Michigan (Andréas Koutsoudas), de la « Georgetown University » (Milos Pacak), de l'Université de Pennsylvanie (H. Hiz) et de l'Université de Washington à Seattle (Erwin Reifler; Lew R. Micklesen et R.E. Wall, Jr.). A.F.Parker-Rhodes fit un exposé des travaux récents du « Cambridge language research unit » anglais sur les applications de la méthode du « thesaurus » à la traduction mécanique, et A.D. Booth, se basant sur les expériences récemment conduites au « Birkbeck College » de Londres en vue d'introduire dans le programme de traduction mécanique du français en anglais un traitement plus complet des difficultés syntactiques, exprima une opinion assez pessimiste sur le prix de revient de traductions mécaniques ainsi rendues plus rigoureuses. Particulièrement intéressant fut le rapport de Silvio Ceccato et de ses deux collaborateurs, E. Albani et E. Maretti, sur leurs travaux à l'Université de Milan, de même que le film qui les illustrait. Rudolph Bôlting, seul représentant de l'Amérique latine, présente son « Steniglott », sorte d'« interlangue » pour les groupes linguistiques des langues latines, germaniques et slaves, et les premières expériences de traduction mécanique effectuées par lui à Rio de Janeiro. Un exposé très général sur les travaux russes avait été imprimé à Moscou et fut lu partiellement à la Conférence; malheureusement N. D. Andreev ne put venir personnellement présenter son rapport sur les recherches, de très grande ampleur, poursuivies sous sa direction à l'Université de Léningrad.

Dans le quatrième groupe de rapports, nous rangeons ici tous ceux qui étudiaient les conditions d'établissement d'un « langage commun normalisé » pour la recherche d'informations et la traduction mécanique - ce qui était, au fond, le but véritable de la Conférence. Un exposé général d'Allen Kent fixait, à cet égard, un certain nombre d'« objectifs pratiques », allant de la normalisation de la terminologie à l'échange de programmes et de codes, et finalement à l'échange (beaucoup plus difficile) de « processed materials », de documents déjà codifiés pour la sélection mécanique ou « semi-élaborés ». J. W. Perry et John L. Melton présentèrent des idées déjà connues des lecteurs de Tools for machine literature searching sur l'utilisation des analyses codées préparées à la W.R.U. en vue de la traduction mécanique. W. L. Myers et G. L. Loomis plaidèrent pour le système Minicard comme base d'un « langage commun ». B. C. Vickery, dans un intéressant rapport, montra les difficultés que soulève, dans la pratique, l'« interconvertibilité » des codes, en l'état actuel des choses. Le rapport que nous présentions nous-même sur les problèmes posés par la coordination des codes avait surtout pour but d'indiquer quelques directions dans lesquelles il semble que des recherches nouvelles devraient être conduites à cet égard. O. S. Akhmanova, de l'Institut de linguistique de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., ne put malheureusement présenter un exposé dont l'« abstract » était particulièrement prometteur, sur les « langages-machine communs » comme « codes auxiliaires »; par contre, une très remarquable étude de N.D. Andreev sur la possibilité de créer un « code universel » pour les langages scientifiques et les langages-machine, fut lue par J. L. Melton.

A la fin de la conférence, les participants se réunirent en groupes de travail spécialisés, afin d'étudier les possibilités concrètes de collaboration internationale; les rapports de ces groupes furent ensuite discutés en séance plénière. L'Assemblée décida de créer un « Continuation committee », chargé de promouvoir, après la conférence, les travaux tendant à la normalisation des « langages-machine » et des méthodes de traduction mécanique. L'on prit bien soin, d'ailleurs, de préciser que si une telle normalisation devait être l'objectif à atteindre, elle était encore prématurée, et que l'on se trouvait seulement à l'étape des recherches préliminaires en vue de la normalisation future.

Le comité fut composé d'un représentant de chacun des dix pays représentés à la conférence et de cinq autres membres élus par l'assemblée : un Anglais (R. A. Fairthorne) et quatre Américains (R. M. Hayes, Allen Kent, Jesse H. Shera et E. Wall). A ces quinze membres, s'ajoutèrent ensuite deux autres membres cooptés : S. N. Alexander et J. M. Perry. Le Comité élut un président, B. C. Vickery (Angleterre), un secrétaire général, Allen Kent (U.S.A.) et quatre vice-présidents (J. Dekker, Pays-Bas; R. Bolting, Brésil; S. R. Ranganathan, Inde; et un quatrième vice-président à désigner par l'Académie des sciences de l'U.R.S.S.).

Quatre sous-comités furent également créés : le premier pour la terminologie (président : S. R. Ranganathan; vice-président secrétaire : R. A. Fairthorne); le deuxième pour l'échange des matériaux et informations (président : S. N. Alexandef; vice-président secrétaire : Y. Niwa, Japon); le troisième pour l'échange de personnel (président : un délégué de l'U.R.S.S.; vice-président secrétaire : Allen Kent); le quatrième pour la « recherche » - destiné, bien entendu, non à se livrer lui-même à des recherches particulières, mais à étudier les moyens de favoriser le développement de la recherche en faisant appel à toutes les catégories de spécialistes (président : E. de Grolier; vice-président secrétaire : J. W. Perry).

Un « rapport intérimaire » préparé par Allen Kent, et contenant les conclusions des différents groupes de travail, ainsi que les résolutions adoptées au cours de la dernière séance plénière, est actuellement en cours d'examen par les membres du « Continuation committee » et sera ensuite publié.

En marge de la Conférence, les délégués eurent l'occasion de visiter le Centre de recherches de l'École de bibliothécaires de la W.R.U. et de voir « en action » le système de codification et de recherche mécanique des documents à l'aide du « W.R.U. Selector ». On doit souligner ici le très grand intérêt que présentèrent les contacts personnels qui purent être établis entre les participants au cours de cette semaine de travaux et de débats. Il convient enfin de mettre en relief la parfaite hospitalité avec laquelle furent accueillis les délégués étrangers par leurs collègues américains.