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Une bibliographie sur les oeuvres démographiques en France au XVIIIe siècle

Julien Cain

Dans la riche collection de ses Travaux et Documents, l'Institut national d'études démographiques, que le présent, sous toutes ses formes, sollicite de manière pressante, a voulu réserver une place aux études rétrospectives sur la population. C'est bien là le signe que ces travaux sont conduits avec la hauteur de vues, avec le recul aussi, qui sont nécessaires quand, au-delà de l'actualité, on s'attache à la recherche des causes, quand on veut déterminer le point de départ d'une évolution des faits ou la naissance des idées. Il n'est pas de vraie science qui ne s'efforce de trouver ses références dans le passé. Et cela s'applique particulièrement aux diverses sciences sociales, où nous constatons que le support historique a toujours été d'un grand secours. L'histoire économique, l'histoire sociale, pour les périodes les plus diverses, ont, depuis un demi-siècle, conquis un large espace du domaine historique. Elles l'ont enrichi, elles lui ont ouvert de nouvelles perspectives.

Ce qui est vrai pour l'évolution des faits et la suite des événements l'est plus encore pour les doctrines; celles-ci en effet, au-delà de l'enseignement oral qui tend à s'évanouir et survit rarement à une génération d'auditeurs, se maintiennent par les livres et les écrits de toute nature, dont la durée est assurée et que les bibliothèques conservent. Il est peu de théoriciens qui ne se réfèrent à leurs prédécesseurs, même pour les combattre : ils les ramènent ainsi à la vie. Aucune doctrine n'est morte définitivement, si l'imprimé l'a fixée.

On voit dès lors toute l'importance que prennent ici les recherches bibliographiques. Une bibliographie bien conduite, complète ou partielle, est vraiment la base solide sur laquelle on peut édifier les divers chapitres d'une histoire des doctrines.

Celui de ces chapitres qui concerne la population en France sous l'ancien régime n'avait pas, jusqu'à ces dernières années, retenu, comme il l'eût mérité, l'attention des historiens. On a négligé toute une littérature riche et variée qui fait l'objet de l'admiration des savants étrangers qui ont su la découvrir. Les bibliothèques et les centres de recherche des États-Unis s'appliquent à acquérir les exemplaires trop rares qui subsistent des oeuvres de nos économistes.

C'est à un Américain, le professeur Joseph J. Spengler, que revient le mérite, ayant étudié ces écrits, d'en avoir groupé des exposés clairs et substantiels. Dans le XVIIIe siècle si riche, où le goût de la controverse doctrinale s'est épanoui dans tous les domaines, il s'est refusé à faire un choix, il a donné une place aux diverses tendances. On retiendra ses conclusions riches de sens : « Les deux courants de la pensée française au XVIIIe (courants malthusiens et courants antimalthusiens) sont, dans leur nature et dans leur développement, parallèles aux deux courants anglais qui découlaient eux-mêmes de la pensée de Hobbes et de celle de Locke. »

M. Alfred Sauvy a eu raison de faire traduire un tel ouvrage qui doit devenir familier à nos historiens 1. Il l'a présenté lui-même en quelques pages où il en a dégagé la portée, soulignant justement les tendances d'une époque où « le souci de l'État, du prestige national et du trésor royal était suffisant pour faire passer le complexe de puissance avant le souci du bien-être individuel » et plaçait ainsi en pleine lumière le problème de la population.

Les recherches de M. Spengler avaient été très étendues : ses références sont à la fois abondantes et précises. M. Sauvy les a poursuivies, comme le montre l'annexe qu'il a intitulée « Quelques démographes ignorés du XVIIIe siècle. » Il a vite aperçu que de nouvelles recherches bibliographiques pouvaient être fécondes. C'est pourquoi il a pu annoncer qu'un volume entier leur serait consacré par l'Institut national d'études démographiques 2.

Mme J. Hecht et Mlle Claude Lévy ont assuré avec un grand soin l'exécution de ce travail dont les limites et la définition même étaient incertaines. Economie et population : tel est le titre donné à dessein à la traduction française du livre de Spengler. C'est là affirmer qu'au-delà du secteur démographique, les problèmes économiques et sociaux les plus divers dans leurs rapports avec l'état de la population sont abordés. Parmi les ouvrages retenus, il en est qui concernent les finances, l'agriculture, le commerce, les colonies aussi bien que l'état civil, le mariage, l'éducation et, d'une manière générale, les mœurs. Les sources dans une matière aussi vaste, aussi variée, sont à ce point abondantes que le choix ne pouvait être rigoureux. On a été jusqu'à mentionner des oeuvres qui ne touchent qu'indirectement ou bien partiellement à ces sujets. Je pense en particulier à quelques grandes oeuvres littéraires : Montaigne, Pascal, Télémaque, Les Lettres persanes, La Nouvelle Héloïse, ou à des oeuvres mineures comme les romans de Restif de La Bretonne. S'il est vrai qu'elles permettent de suivre certains thèmes ou certains courants d'opinion, il pouvait suffire de s'en tenir aux mentions fort claires que Spengler en avait données. D'autre part, puisque ses recherches ont porté essentiellement sur le XVIIIe siècle et que ce qui précède n'est qu'une introduction à peine esquissée, il eût été préférable que la bibliographie se limitât à cette période, qui est déjà considérable.

Huit mille ouvrages ont été examinés, cinq mille environ ont été retenus, après le dépouillement d'une cinquantaine de répertoires, d'ouvrages généraux, d'écrits divers. Les notices sont classées alphabétiquement. Elles reproduisent à peu près textuellement le Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale. Un index analytique doit en rendre la consultation aisée.

Ainsi a été établi un répertoire qui signale des écrits inconnus, rectifie certaines attributions erronées et identifie des auteurs. Les analyses, souvent détaillées et toujours très précises, qui accompagnent la plupart des notices, font de lui pour l'historien un instrument de travail précieux qui peut ouvrir des avenues nouvelles à la recherche. Jamais mieux que dans ce cas la Bibliographie n'a montré, à côté de son pouvoir de suggestion, ce qu'on a appelé son « pouvoir de résurrection ». Jamais tant d'oeuvres injustement oubliées ou méconnues n'ont été ainsi remises en pleine lumière.

  1.  (retour)↑  Spengler (Joseph J.). - Économie et population. Les doctrines françaises avant 1800 (French predecessors of Malthus). 1. De Budé à Condorcet... [Traduction de Georges Lecarpentier et Anita Fege]. En appendice une étude d'Alfred Sauvy sur quelques démographes ignorés du XVIIIe siècle. - Paris, Presses universitaires, 1954. - 24 cm, 390 p. (Institut national d'études démographiques. Travaux et documents. Cahier n° 21).
  2.  (retour)↑  Le présent article sert de préface à ce second volume qui est sous presse et paraîtra sous le titre suivant :
    Économie et population. Les doctrines françaises avant 1800. 2. Bibliographie générale commentée [établie par Mme Hecht et Mlle Claude Lévy]. - Paris, Presses universitaires,
    1956. - 24 cm, 696 p. (Institut national d'études démographiques. Travaux et documents. Cahier n° 28).