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Formation des bibliothécaires orientalistes

M. Jean Filliozat, professeur au Collège de France (langue et littérature de l'Inde), directeur d'études à l'École pratique des hautes études, nous a communiqué la note suivante. Nous la publions à titre d'information parce que nous reconnaissons l'importance du problème ici posé. Toutefois la solution de ce problème, dans l'état actuel des établissements et compte tenu du statut des bibliothécaires, nécessiterait une étude approfondie.

« L'importance croissante dans les bibliothèques des fonds en langues orientales, fonds de manuscrits, photocopies et microfilms de manuscrits et fonds d'imprimés anciens et modernes, exige que des bibliothécaires compétents soient chargés de ces fonds.

L'expérience prouve que, même lorsque les livres orientaux modernes présentent des pages de titre en langues européennes, les bibliothécaires qui ont reçu seulement la préparation classique de bibliothécaires européens éprouvent le plus grand embarras pour les traiter. En effet un minimum de connaissance des langues, des usages de formation des noms d'auteurs et des titres d'ouvrages, ainsi que des habitudes bibliographiques des pays d'origine est absolument indispensable. L'improvisation en ces matières ne peut donner que des résultats décevants.

Il importe donc d'étudier dans chaque pays - et ici en ce qui concerne la France - les moyens de préparer des bibliothécaires et bibliographes orientalistes compétents, les organismes ou organisations préparant en France les archivistes et bibliothécaires étant jusqu'ici strictement spécialisés dans le domaine occidental.

Les deux établissements d'enseignement supérieur comportant à Paris des chaires ou directions d'études dans lesquelles il serait possible d'instituer une préparation des diverses catégories de bibliothécaires orientalistes dont l'École nationale des langues orientales vivantes et l'École pratique des hautes études, dans sa section des sciences historiques et philologiques.

La première donne l'enseignement des langues à la fois théoriquement et pratiquement, par l'intermédiaire des professeurs et répétiteurs. Elle prépare donc normalement à la lecture et à l'interprétation des titres et pages de titre des livres modernes. La seconde dirige des recherches philologiques (dans sa section des sciences historiques et philologiques) le plus souvent quoique non nécessairement, sur des documents anciens et en langues anciennes. Les diverses paléographies orientales (égyptienne, mésopotamienne, sémitique, indienne, éthiopienne, arabe, etc...) sont, de ce fait, régulièrement utilisées, même si les conférences ne portent pas toujours directement sur elles.

La plupart des directeurs d'études orientalistes de l'École pratique des hautes études consentiraient, en faveur d'étudiants en bibliographie orientaliste, à consacrer une partie de leurs conférences à l'enseignement des paléographies orientales diverses selon les besoins de la préparation de ces étudiants.

Les professeurs de l'École des langues orientales consentiraient également à donner ou à faire donner par les répétiteurs la pratique du traitement bibliographique adéquat des ouvrages rédigés en les langues qu'ils enseignent.

La Bibliothèque nationale et l'École des langues orientales, pourraient selon une suggestion de M. Massé, faite à la séance du 20 mars 1953 de la Commission des catalogues des fonds orientaux de la Bibliothèque nationale, constituer des recueils paléographiques et des spécimens d'écritures orientales modernes.

Les possibilités de donner des enseignements préparatoires aux bibliothécaires orientalistes sont donc existantes à Paris dès maintenant.

Les enseignements qui devraient être institués sont multiples. Il est évident qu'on ne saurait préparer le même candidat à traiter les papyri égyptiens et les livres japonais. D'un autre côté il est impossible de former un bibliothécaire spécial pour chaque domaine oriental. Comme pour l'Europe, ou l'Occident en général, les bibliothécaires orientalistes devront avoir une compétence s'étendant à plusieurs langues quoique du même domaine.

Les principaux domaines orientalistes peuvent être provisoirement considérés comme étant séparables d'après les types d'écriture. Abstraction faite des écritures égyptiennes et mésopotamiennes, dont les documents sont traités principalement au Musée du Louvre par des services de conservation déjà organisés, les grandes catégories d'écritures sont les suivantes : écriture chinoise, écriture indienne, écriture arabe. C'est dans les variétés de ces écritures, variétés surtout considérables pour l'écriture indienne, que sont écrits la plupart des livres orientaux modernes. Il conviendrait donc d'avoir au minimum trois catégories de bibliothécaires orientalistes : sinologues, indianistes, islamisants.

Ces catégories ne couvrent toutefois pas les domaines de l'Orient chrétien ou de la Haute Asie pour lesquels il faudrait des bibliothécaires spécialement préparés. Toutefois, les livres actuels paraissant en éthiopien ou en mandjou par exemple sont relativement peu nombreux et parfois inaccessibles, il peut suffire pour les traiter de recourir à des collaborations temporaires de personnalités compétentes, alors que pour les trois domaines précités l'emploi permanent de plusieurs bibliothécaires est dès à présent indispensable et devra devenir de plus en plus large avec l'augmentation des publications en écritures chinoise, indienne et arabe.

Les programmes des enseignements de bibliographie chinoise, indienne et arabe (ou islamique) doivent être parallèles et comprendre :
1. Paléographie.
2. Histoire du livre.
3. Bibliothéconomie (types et formes des manuscrits et livres, conservation matérielle).
4. Littératures.
5. Onomastique.
6. Bibliographies.
7. Technique d'établissement des notices et cartes.

Les candidats bibliothécaires sinologues, indianistes ou islamisants devraient avant d'entreprendre les études correspondant à ce programme, justifier de la connaissance de l'une au moins des principales langues usitées dans le domaine choisi : chinois ou sanskrit ou arabe.

Il devrait être institué des concours portant sur les matières du programme pour pourvoir les places de bibliothécaires orientalistes titulaires dont la création s'impose. »