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Visibilité et légitimité de l'information : comment être « bien vu » dans le contexte numérique ?

Journées d’études du Département Archives et Médiathèque / Université Toulouse – Jean Jaurès, conseil régional de Midi-Pyrénées, 12-13 mars 2015

Isabelle LAUR

Les journées d’études du Département Archives et Médiathèque (DAM) de l’université Toulouse – Jean Jaurès sont organisées chaque année depuis 2010 autour de thèmes concernant les métiers du livre et du patrimoine, en lien avec le numérique. Intitulées cette année « Visibilité et légitimité de l’information : comment être “bien vu” dans le contexte numérique ? », elles sont animées par des professionnels et des chercheurs essentiellement issus des universités et des laboratoires toulousains. Le public d’une centaine de personnes, réunies dans l’enceinte du conseil régional de Midi-Pyrénées, est composé d’étudiants, de professionnels (notamment Claire Bernard-Deust, archiviste du conseil régional) et de professeurs du DAM. Présentation de travaux d’étudiants de master 2, communications de professeurs, professionnels et chercheurs, ainsi que tables rondes de professionnels, ponctuées par les questions de l’auditoire, se succèdent sur deux journées.

Nadia Pellefigue, cinquième vice-présidente du conseil régional en charge de l’enseignement supérieur, ouvre les journées d’études par une brève allocution dans laquelle elle fait part de l’importance des investissements menés par la région Midi-Pyrénées dans le secteur du numérique. Clarisse Barthe-Gay, responsable du master 2 « Edition imprimée et électronique » et directrice adjointe du DAM, souligne le lien entre dimension professionnelle et recherche à travers ces journées. Il revient ensuite à Nicole Le Pottier, archiviste-paléographe, directrice du DAM, de faire l’introduction aux différents thèmes abordés au cours de ces journées d’études à travers deux angles de questionnement : comment rendre visible ? Pourquoi, où et comment être bien vu ? Le tout dans un espace informationnel sans limite à l’heure de l’internet. D’une part, il faut rendre visible en partageant, par la mise en vitrine d’activités, notamment sur des réseaux sociaux. D’autre part, pour comprendre ce qu’est être bien vu, il convient de s’interroger sur la visibilité et la légitimité des chercheurs évalués à travers leurs publications et le nombre de citations dont ils font l’objet, ou encore leur présence sur les réseaux sociaux. Il faut enfin interroger le lien entre visibilité et légitimité d'un point de vue technique : pour des raisons politiques ou économiques, qui a (ou n’a pas) le droit d’extraire de l’information à partir de données personnelles ?

Suit une présentation des posters scientifiques réalisés par les étudiants des masters 2 des sections Informatique documentaire – Ingénierie du document électronique (IDE), Archives et Images (ARI) et Édition imprimée et électronique (EIE) du DAM. Le poster du master IDE intitulé « Visibilité – légitimité de l’information » s’attache à la manière d’être « bien vu » dans le contexte numérique en distinguant trois situations : celle des chercheurs, celle des particuliers et celle des entreprises. Pour tous, il s’agit de contrôler son e-réputation à travers différents moyens plus largement évoqués des communications et tables rondes de ces journées : pour les chercheurs, en expérimentant de nouveaux supports de publications et leur impact grâce aux altmetrics (ou mesures d’impact alternatives) ; pour les particuliers, en protégeant leurs données personnelles, en n’associant pas un pseudonyme à des contenus de valeur, en étant attentif aux contenus mis en ligne sur les réseaux sociaux ; et enfin pour les entreprises, en se dotant de community managers. Le deuxième poster intitulé « Les archives à l’heure du numérique : une révolution ? », présenté par le master ARI, met en relief la notion d’e-archivisme et le métier d’e-archiviste, ce dernier étant le garant d’une information pertinente, et donc de sa légitimité. Que ce soit pour des documents numérisés ou des documents produits sous forme dématérialisée, la question de leur traçabilité et de leur authenticité est posée. Quant au troisième poster du master EIE, il est consacré à l’essor de « l’auto-édition » sur le net autour d’une redéfinition des critères de légitimité et de visibilité des œuvres. Une nouvelle visibilité est liée aux possibilités d’impression à la demande, à la promotion par les réseaux sociaux, par les blogs littéraires ou d’auteur, à la recommandation par algorithmes, sur Amazon par exemple, avec pour limitation les risques de prescription automatisée que ces derniers engendrent. Quant à la légitimité des œuvres, certes l’auteur dispose d’une grande liberté de création sans la censure de l’éditeur, mais cette liberté trouve ses limites dans le fait que les conseils de l’éditeur sont parfois nécessaires tant pour le fond que pour la forme.

Il est possible de regrouper en trois thèmes les interventions de ces journées : visibilité et légitimité des institutions (ou des entreprises), visibilité et légitimité des chercheurs, et enfin quelle légitimité du data mining en ce qui concerne les particuliers ?

VISIBILITÉ ET LÉGITIMITÉ POUR LES INSTITUTIONS
CULTURELLES OU PATRIMONIALES

Une première communication est consacrée à « Visibilité et légitimité des collections images dans le contexte numérique » par Anne-Marie Moulis, professeur au DAM, membre du Laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales (LERASS). Après une introduction mettant en évidence les lacunes de Google Images, sont présentés plusieurs sites où la visibilité va de pair avec la légitimité, étant légitime toute image disposant d’éléments d’identification (titre, auteur, légende au minimum) : l’agence photo RMN – Grand Palais qui fonctionne par albums, le site du ministère de la Culture avec son moteur de recherche « Collection », mais aussi Flickr, site de partage d’images personnelles et publiques, utilisé comme outil de communication institutionnel par plusieurs établissements toulousains pour mettre en ligne des photographies patrimoniales. Il faut enfin citer la présence de la BnF sur les réseaux sociaux, notamment Pinterest (outre Facebook et Twitter) et la mise à contribution des « gallicanautes » dont les « trouvailles » sont valorisées. L’exemple de Gallica est plus largement développé au cours de la deuxième journée avec une communication de Nicole Le Pottier consacrée à « Mettre en ligne le patrimoine écrit : visibilité et sur-patrimonialisation ». La mise en ligne du patrimoine écrit s’inscrit à présent dans une politique sélective de numérisation concertée qui prescrit ce qui est patrimonial, d’où une sur-patrimonialisation qui combine visibilité et légitimité à travers une expertise professionnelle. Une première partie est dédiée à la visibilité des politiques de numérisation à partir des différentes phases de développement du premier Gallica jusqu’à Gallica 2, y compris l’apparition d’Europeana en réponse au développement de Google Books. Une seconde partie s’attache à la visibilité de l’offre ainsi proposée sur le portail de Gallica 2 mais aussi sur son blog, et à la question de la lisibilité des documents, de leur visualisation, pour terminer par l’évocation de Gallica Labs et la présence de la BnF sur les réseaux sociaux.

La séance du vendredi après-midi donne la parole à Stéphan Barbas, directeur du réseau de lecture publique de la communauté de communes des Bastides en Haut-Agenais Périgord (CCBHAP) et professeur associé au DAM, sur le thème : « Rendre visible une offre de contenus numériques dans une médiathèque de lecture publique ». Son intervention s’organise autour de deux interrogations : quelle est la légitimité d’une bibliothèque de lecture publique à proposer une offre de contenus numériques ? Qu’est-ce que rendre visible un bouquet numérique dans une collection documentaire, et comment faire ? La légitimité se résume en trois points : la mission d’une bibliothèque de lecture publique comme outil éducatif et culturel pour desservir une population la plus large possible; la référence au Manifeste de l’Unesco sur la lecture publique; une volonté politique de la part des collectivités territoriales. Le bouquet numérique CVS est pris en exemple, mais les médiathèques et bibliothèques de la CCBHAP proposent aussi Numilog, offre de téléchargement de livres numériques à destination des tablettes et liseuses. Pour rendre visible cette offre de contenus numériques, il faut réfléchir en termes d’outils documentaires et de médiation, à la fois un nouveau portail qui permettrait de migrer vers une recherche fédérée et la nécessité de re-matérialiser cette offre numérique, pour « donner à voir » les ressources dans les espaces physiques. Pour conclure, Stéphan Barbas propose les dix commandements du numérique, définis sur le blog Vodeclic.

Benoît Berthou, membre du Laboratoire des sciences de l’information et de la communication (LabSIC) et professeur à l’université de Paris 13 Nord, s’intéresse par ailleurs au cours de la première journée à la « Mise en visibilité des catalogues sur Internet : pratiques de libraires, d’éditeurs et de bibliothèques ». À partir d’une réflexion de Bertrand Calenge qui définit le catalogue comme « un outil permettant identification et surtout localisation d’un document  1 », Benoît Berthou ajoute que le catalogue n’est pas forcément fait pour être vu ni lu dans sa totalité et qu’il reste prisonnier d’un carcan de normes communes aux sites de libraires, d’éditeurs et autres OPAC de bibliothèques. Sa seule capacité de séduction est de proposer une illustration de couverture. À noter que les sites Electre et Dilicom, offrent des notices qui alimentent bien des catalogues de librairies ou de bibliothèques. L’uniformisation des catalogues constatée amène ensuite Benoît Berthou à s’interroger sur les possibilités offertes par la mise en visibilité d’un catalogue : elles sont relativement limitées. D’une part, les bibliothécaires peuvent donner leur avis sur des livres acquis en bibliothèque, reliant la notion de visibilité à celle de légitimité et d’autorité d’un professionnel. Autorité à mettre en relation avec la notion d’hospitalité, d’autre part : le système des coups de cœurs des libraires, ou encore celui des notes chiffrées attribuées par les lecteurs aux livres, parfois avec un certain nombre d’étoiles, amènent à constater l’industrialisation de l’hospitalité et un formatage qui conduit au paradoxe de dénier au professionnel son rôle de prescripteur. La table ronde professionnelle animée en fin de première journée par Clarisse Barthe-Gay autour du thème « Recommandation/Prescription des livres sur Internet : quels acteurs ? Quelles modalités ? Regards croisés entre auteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires » rejoint ces préoccupations en les modérant. Les quatre participantes, à savoir Isabelle Bastide-Vanneau (directrice de la médiathèque de Muret , Armelle Chatel (community manager aux éditions Plume de Carotte), Hélène Duffau (auteur) et Ingrid Ledru (responsable du site web de la librairie toulousaine Ombres Blanches), en arrivent à la conclusion qu’il n’y a pas de bouleversement des acteurs et des lieux de la prescription par internet, mais des outils à saisir grâce notamment au rôle des community managers. Pour guider les lecteurs, l’action des « book-tubers » émerge également (selon Armelle Chatel).

En fin de seconde journée, une table ronde professionnelle interdisciplinaire, animée par Bernard Pellefigue, enseignant en master 2 ARI, aborde les réseaux sociaux et la notion de visibilité autour d’une question « Être présent sur les réseaux sociaux : pourquoi et comment ? », et rassemble Nadia Pellefigue, Karine de Fenoyl (responsable de la médiathèque intercommunale de Graulhet), Maud Dahlem (chef de projet multimédia au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse), Catherine Bernard (adjointe du directeur des archives municipales de Toulouse) ainsi que Yves Lagier (libraire à Lavaur). Il en ressort qu’il peut être intéressant pour les institutions culturelles d’alimenter une page Facebook, un compte Twitter pour toucher différents publics, même s’il n’y a pas forcément de personnel dédié exclusivement à cette activité, ce qui relativise la place déjà évoquée des community managers.

VISIBILITÉ ET LÉGITIMITÉ POUR LES CHERCHEURS

Pendant la première journée, Guillaume Cabanac, maître de conférences de l’Institut en informatique de Toulouse (IRIT), s’interroge sur « Médias sociaux et visibilité des chercheurs » : la visibilité des chercheurs est certes liée à la publication d’articles scientifiques relayés et cités par des pairs, à leur capacité à recevoir des prix, à figurer dans des remerciements mais les « altmetrics » offrent de nouveaux moyens d’appréhender cette visibilité en permettant de l’estimer auprès du grand public via les médias sociaux (Twitter, YouTube, Facebook, Pinterest, Flickr, Instagram, Google+). Si la visibilité sur les réseaux sociaux va de pair avec la capacité à créer un réseau pour un chercheur, elle est cependant à double tranchant, en particulier lorsque les tweets se font plus nombreux que les travaux scientifiques véritables… d’où des répercussions parfois négatives pour le chercheur qui n’a pas toujours la légitimité qu’il prétend. Les préoccupations de cette communication rejoignent celles de Rémy Besson, post-doctorant au LLA-CREATIS dépendant de l’université de Toulouse 2, autour du thème « De l’écriture d’un carnet en ligne aux usages des réseaux sociaux : repenser les modes de médiation de la recherche en Sciences Humaines et Sociales », thème abordé au cours de la seconde journée. Le carnet de recherche en ligne reste un support de dialogue à la fois visible et légitime dans le monde universitaire : Rémy Besson réfléchit à travers son carnet sur la « médialité », à savoir quelle forme de média est la plus adaptée à la connaissance en ligne. L’articulation entre réseaux sociaux et carnet en ligne se fait dans les deux sens, d’abord des réseaux sociaux vers le carnet de recherche puis du carnet vers les réseaux sociaux.

QUELLE LÉGITIMITÉ DU DATA MINING ?

Davantage axée sur la question de la légitimité de l’information, une tout autre communication est proposée par Alexandrina Golub, étudiante en master 2 « Informatique documentaire – Ingénierie du document électronique » au DAM autour du « Data mining : légalité et légitimité. Le futur de la liberté d’expression et de la vie privée sur Internet ». Depuis les révélations d’Edward Snowden, le forage ou fouille de données et l’exploitation des métadonnées pour surveiller les populations préoccupent les utilisateurs d’internet; ce qui est légal n’est pas forcément légitime du point de vue de la liberté d’expression et du droit à la vie privée. Deux principaux scénarios se dessinent et s’opposent : le premier consisterait en un renforcement des collecteurs de données liés au pouvoir technologique, économique et politique, le second verrait une mobilisation citoyenne pour la défense des droits à la liberté d’expression et à la vie privée, à moins d’en rester à un entre-deux, une situation « grise ».

Dans ses conclusions à l’issue des deux journées, Isabelle Theiller, responsable de la licence Archives et professeur au DAM et médiéviste, membre du laboratoire FraMEspa du CNRS, a souligné la prépondérance du traitement de la visibilité de l’information au cours de ces journées par rapport à celui de la légitimité de l’information, thème sous-jacent mais au final moins abordé, hormis par Alexandrina Golub.

Pour finir, force est de constater la très grande diversité des interventions qui fait la richesse de ces journées interdisciplinaires mais qui leur donne aussi un caractère inégal, musées et archives étant sous-représentés cette année, tout comme le domaine de l’édition. Il est de ce fait difficile de satisfaire pleinement les attentes des étudiants souvent spécialisés dans un seul domaine.

  1.  (retour)↑  CALENGE Bertrand, « Pourquoi les catalogues ne peuvent pas être 2.0. », article du lundi 1er mars 2010 [Consulté le 26/03/2015]. Disponible à l’adresse url : www.bccn.wordpress.com.