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Quel impact du numérique sur l'architecture des bibliothèques ?

Journée BmL/Enssib –7 avril 2016

Françoise Carbonneil

Le jeudi 7 avril, la Bibliothèque municipale de Lyon et l’Enssib proposaient une journée d’étude sur l’impact du numérique sur les bibliothèques, leurs espaces, leurs collections et l’organisation des espaces internes.

En introduction, Yves Alix, directeur de l’Enssib, souligne que l’essor du numérique n’empêche pas la construction de nouvelles bibliothèques. Plusieurs dizaines de bibliothèques sortent de terre chaque année et les projets sont encore nombreux, comme celui de la bibliothèque du Campus Condorcet à Aubervilliers.

Si l’on porte un regard rétrospectif, on s’aperçoit que les modèles architecturaux ont beaucoup évolué depuis les années 60. Les bibliothécaires étaient déjà impliqués. Henri- Jean Martin qui est à l’origine du projet architectural de la BM de Lyon soulignait déjà l’importance du dialogue entre les bibliothécaires et les architectes.

De nouveaux modèles de bibliothèques apparaissent : des modèles plus fonctionnels, avec des articulations entre les différents espaces et une préoccupation toujours plus présente : montrer ses collections et ses services et projeter la bibliothèque numérique à l’extérieur.

Gilles Eboli, directeur de la BML, rappelle que l’environnement budgétaire est une source d’inquiétude pour les projets. Nous avons donc plus que jamais besoin d’échanges, de discussions, d’arguments. Il nous faut réaffirmer que le numérique n’abolit pas les bibliothèques, mais qu’il nécessite de renouveler les enjeux de la médiation.

Comment intégrer, conceptualiser les grandes valeurs du net dans un projet spatial ?

Comment traduire les nouveaux usages ?

Comment faire se rencontrer le numérique et le citoyen ?

Nouveaux modèles de bibliothèques

Luigi Failla est l’auteur d’une thèse sur l’architecture des bibliothèques. Il s’agit d’un travail interdisciplinaire qui présente les différentes typologies des bibliothèques publiques. Quatre-vingt bibliothèques ont été analysées et l’on peut distinguer trois périodes.

Les années 1980-2000 « fonctionnalistes » : les espaces sont organisés selon la notion de besoin. Lles espaces servis (principaux) et les espaces servants (secondaires : escaliers, couloirs). Les bibliothèques (notamment en Allemagne) ont souvent trois niveaux : le 1er pour l’actualité, le 2ème pour les collections et le 3ème lié à la recherche ; on associe une pratique et un usager à un espace précis.

Les années 2000-2010 « hybrides » : les bibliothèques deviennent un espace de sociabilité, les espaces sont plus connectés à la ville. La proximité est importante, les espaces doivent être compris facilement et les utilisateurs doivent pouvoir se les approprier rapidement.

Les années 2010 « non hiérarchiques » : les bibliothèques proposent des espaces mixtes qui permettent des usages multiples. Les espaces libres (escaliers, rampes) sont les plus appréciés. Il y a une nécessité de créer des espaces modulables, évolutifs, liés aux modifications des usages.

L’architecte ne maitrise pas totalement les usages qui sont fait des espaces, d’où la nécessité d’un dialogue constant avec les bibliothécaires.

A l’avenir, les espaces devront être modifiables au gré du temps et l’espace public de la bibliothèque devra se mélanger à l’espace public de la ville.

Table ronde : bibliothèques en construction et numérique

Nouveaux besoins, nouveaux usages :
un modèle en question à Lyon-Lacassagne

Agnès Audouin, responsable des territoires à la BML, nous présente la 16ème bibliothèque du réseau des BML qui ouvrira en septembre 2016 sur une ancienne friche industrielle. Ce nouveau modèle, basé sur les usages, est le fruit d’un travail régulier avec l’architecte. Les deux parties ont certes un langage commun, mais il ne faut pas avoir peur de « bousculer » les habitudes de l’architecte !

Le choix a été fait de décloisonner les collections, on ne trouve pas de classement traditionnel mais plutôt un classement par genre,s par répartition d’usages. La banque de prêt disparait.

On trouvera plusieurs espaces :

Une ludothèque avec des jeux vidéo et des jeux de plateaux

L’espace « grandir » pour les enfants de 0 à 11 ans : pour découvrir le monde grâce aux jeux, aux loisirs créatifs, aux instruments de musique.

L’espace « lecture » avec des collections de DVD, des romans best-sellers et des collections éphémères sur des mobiliers centraux et modulaires (un travail a été mené sur les postures adolescentes), moins de 21000 documents pour favoriser l’usage des liseuses, le choix de l’immédiateté de l’information a été fait.

L’espace « découvrir » pour comprendre le monde dans lequel on vit avec un fablab, des ateliers numériques, un espace 3C « Comprendre, Créer, Collaborer ». On y trouvera des murs d’écriture, des chaises multimédias, des écrans en bout de travée, du mobilier modulable, une signalétique en nuages de mots ou pictogrammes.

Des ludothécaires et des animateurs-numériques ont été recrutés et les bibliothécaires deviennent de véritables médiateurs.

Ce sera une bibliothèque vivante, ouverte à tous, accessible, sociable, humaine où le numérique est voulu comme facilitateur et trait d’union entre les générations.

Le numérique, élément structurant
des espaces du Learning Center ?

Anne Boraud, directrice du SCD de l’Université Haute-Alsace à Mulhouse, signale que le numérique n’était pas un élément structurant au début du projet dans les années 2000 et qu’il est devenu une préoccupation centrale en 2014.

Jusqu’à l’ouverture prévue en septembre 2018, le projet a connu plusieurs époques.

Au début, l’architecture était centrée sur les usages physiques avec une vision 3ème lieu : des open spaces, une juxtaposition d’espaces clos, une déambulation libre et des espaces modulaires. Petit à petit, le travail collaboratif avec notamment la cellule usage numérique à l’Université, fait émerger la question du numérique. Cette deuxième époque a été très riche, avec un afflux d’idées se traduisant parfois par une recherche de l’innovant à tout prix ! Il a fallu faire des choix et régler, par exemple, le conflit entre collection papier et collection numérique : 1/3 des collections actuelles restera au LC. Aujourd’hui, il reste encore des arbitrages à faire entre le 3ème lieu et le numérique. Les équipes travaillent sur les espaces collaboratifs avec partage d’écrans, sur la virtualisation des postes. D’ores et déjà, le choix a été fait d’imbriquer les collections papier et les nouveaux supports, de les disséminer dans les différents pôles du LC. La délimitation des espaces doit permettre de mixer le numérique et la sociabilité, mais surtout il est nécessaire de ne pas s’enfermer dans des choix trop définitifs grâce au mobilier modulable.

Le contexte produit par le numérique a pour mot d’ordre : s’adapter, adapter et faire adopter. Mais attention : toute innovation n’est pas innovante parce qu’elle est technologique !

Le développement du numérique à la
nouvelle bibliothèque de Brest : architectures, services

Le projet de la médiathèque des Capucins, présenté par Nicolas Galaud, directeur du réseau de lecture publique de Brest, s’inscrit dans la recomposition du réseau des bibliothèques brestoises : passage d’un modèle centralisé à un modèle hiérarchisé.

Sur une ancienne friche militaire et industrielle de 16 hectares, la ville souhaite faire de l’urbanisation de la rive gauche de la Penfeld un « cœur métropolitain » auquel on accèdera grâce à un téléphérique urbain. On y trouvera des logements, une cité internationale et des ateliers qui accueilleront 3 pôles.

- Le pôle Culture avec la médiathèque, un cinéma et centre d’art de la rue, un centre de mémoire

- Le pôle centre de loisirs : place centrale, cafés…

- Le pôle numérique avec des équipements label french tech

La bibliothèque aura une superficie de 1 0000 m² et ouvrira en octobre 2016.

La question du numérique est au cœur du projet de la médiathèque depuis le début du projet. La médiathèque a d’ailleurs obtenu le label bibliothèque numérique de référence en 2015.

Au sein de la médiathèque, le département numérique occupera 700 m². Ses missions seront les suivantes : favoriser l’appropriation du numérique et de ses usages, la création numérique et le partage, accompagner les acteurs de l’économie et développer le volet ludique.

Des partenariats sur les enjeux du développement économique du territoire restent encore à construire avec la cantine numérique, lieu associatif de co-working, qui partagera des espaces avec la médiathèque et la plateforme « initiative et développement » située à proximité.

L’architecture des bibliothèques dans le monde numérique

Ton van Vlimmeren, directeur de la bibliothèque de la ville d’Utrecht (Hollande) insiste sur le rôle de la bibliothèque dans l’espace urbain contemporain. Les bibliothécaires ont un niveau de compétence sur la circulation des livres mais aussi et surtout sur la formation des usagers (10% de la population n’a pas de compétences informatiques). De nos jours, les espaces publics se raréfient, les bibliothèques restent le dernier espace public libre dans les bâtiments structurant l’espace urbain.

Les techniques modernes ont un impact fort sur la conception architecturale des bibliothèques. Elles aident à la conception et à la création sans pour autant créer des bibliothèques standardisées. L’exploitation des bases de données commerciales permet de viser des publics spécifiques, on connait la population donc on peut adapter son offre en bibliothèque et avoir des relations interactives à forte valeur ajoutée avec le citoyen sans rapport d’autorité et ce sont très souvent les usagers qui décident ce qu’ils veulent faire des espaces. La maison des livres devient la maison des gens.

Le numérique et la mise en place des collections.
Le cas des bibliothèques universitaires

Frédéric Souchon, responsable de la bibliothèque de droit de l’université Paris-Descartes

Comment valoriser le numérique dans l’espace pour faire connaitre son offre aux étudiants de 1er cycle ?

On constate que le parcours direct dans les rayonnages est privilégié par rapport à l’utilisation des catalogues numériques. Les bibliothécaires interprètent cela comme un manque de compétences des usagers ou au manque d’ergonomie du SIGB. Mais il ne faut pas porter un regard négatif sur ces pratiques et ne pas oublier le plaisir du butinage, et les bienfaits de la sérendipité. L’image du digital native est souvent faussée, les étudiants sont encore attachés au support papier et l’offre académique d’e-books manque encore d’ergonomie (lecture en streaming).Il faut donc concevoir la valorisation des ressources numériques en tenant compte des logiques d’usages fortement ancrées dans l’imprimé, et mettre en avant les atouts objectifs des ressources numériques : ubiquité et non rivalité.

Communiquer :
La communication orale reste essentielle. A Caen, 40% des utilisateurs du service de prêt de tablettes en avaient eu connaissance par le personnel.

Il est nécessaire de jouer sur la complémentarité des supports et de mettre en place une bonne signalétique (affiches pour les périodiques alliant les états de collection papier et en ligne, stickers pour informer que les livres existent également en ligne, utilisation d’un medium attractif qui permet un affichage dynamique).

Malheureusement, étant donné le poids financier des ressources numériques, il reste souvent peu d’argent pour la communication.

Hybrider :
Les QR Codes sont apparus dans les années 2010-2012, mais ils semblent n’avoir que très peu d’impact (12.5% de flasheurs parmi les possesseurs de smartphones). A contrario, la matérialisation de l’offre d’e’books grâce à des marques pages glissés dans les rayonnages à la place du livre papier, a amené un doublement de la consultation des e’books en un an à la bibliothèque publique de Sacramento. Des e’books zombies dans la bibliothèque d’état de l’Idao, ont, quant à eux, fait quadrupler la consultation en un an.

La technologie NFC (near field communication : communication en champ propre) intégrée aux smartphones devraient apporter des perspectives en lien avec la RFID, mais les applications en bibliothèques sont encore isolées.

Donner à voir :
Passer du Web-to-library au Library-to-web avec la possibilité de sélectionner un e’book, de le télécharger sur son compte lecteur et de le lire chez soi. Mais se pose alors la question des droits pour l’agrégation des contenus.

Dans le cadre du projet de la bibliothèque de Malakoff s’inspirant du modèle de learning center (2500 m2 comprenant 30 salles de travail en groupe, ouverture en septembre 2016), une mise en espace du numérique a été pensé. Deux tendances s’opposent :

Penser le numérique comme vecteur de spécialisation et de diversification fonctionnelle des espaces (visioconférences en ligne, practice room). Mais alors, attention au mirage de la technologie, il ne faut pas penser en termes de produits, mais en termes d’usages.

Penser le numérique comme agent du 3e lieu au sein de la bibliothèque et rompre avec les catégorisations d’espaces reposant sur les usages.

Les dispositifs passerelles de médiation numérique : enjeux et exemples

Silvère Mercier commence son intervention en citant cette phrase : « la rareté au XXIème siècle, c’est l’attention ». Il y a effectivement une surabondance de documents sur le web (contenus libres et de droit restreint) et de moins en moins de temps à y consacrer. Comment est-ce que l’on peut faire pour aider au choix de ces contenus ? La recommandation reste fondamentale et les bibliothécaires doivent concevoir des dispositifs de médiation entre les outils, les usages et les besoins d’information. Les passerelles doivent rendre lisible le numérique dans un espace tangible et par conséquent il est nécessaire de réfléchir à un aménagement de l’espace qui permette de s’approprier les nouveaux usages notamment pour l’accueil (poste d’accueil mobile) restant le 1er dispositif de passerelle de médiation.

Le marché de l’information peut être modélisé sous la forme d’une longue traine. En tête les blockbusters et dans la longue traine, beaucoup de produits, les moins consultés. Les bibliothèques doivent faire preuve de bibliodiversité et les bibliothécaires doivent être dans la recommandation à forte valeur ajoutée : pas seulement un coup de cœur mais l’avis du bibliothécaire, avec de vraies critiques. Un titre recommandé par un bibliothécaire a 17 fois plus de chance d’être emprunté par un usager.

Il est nécessaire de créer un objet tangible qui sera souvent artisanal car il y a peu de production industrialisée sur le marché : des fausses étagères avec des QR codes pour les livres numériques, des bornes musicales, Ziklibrenbib (pas seulement une liste de musique, mais des critiques). On doit avant tout susciter des usages à partir des besoins documentaires et ses stratégies de médiation doivent prendre appui sur les compétences des personnels eux-mêmes.

Dispositif de médiation robotisée

Isabelle Bontemps, directrice adjointe SCD de l’université Lyon 1 et Christophe Batier, directeur technique d’iCAP, nous présentent un robot ou plutôt un « skype à roulette » à destination des publics empêchés de Lyon 1. Les usages sont multiples : entretiens d’embauches, visites de laboratoires, conférences. La flotte est pour le moment de 5 robots sur le Campus et nécessite seulement d’avoir un accès internet et une caméra.

Il est testé à la BU et permet aux étudiants empêchés d’assister à des conférences, aux ateliers, aux formations. C’est un outil de médiation qui permet de changer l’image du bibliothécaire, de favoriser les interactions (notamment pendant une période d’enquête) et de valoriser les animations dans les bibliothèques. Les personnels des bibliothèques sont pour l’instant sceptiques.

(Re)-penser les espaces internes à l’heure du numérique

Elisabeth Pélegrin-Genel, architecte DPLG, urbaniste et psychologue du travail, nous invite à décoder les usages qui sont faits des espaces. La logique de circulation de l’information et la rationalisation des plateaux en open spaces se sont perdues. La tendance est plus à ouvrir les espaces et à les parsemer de « boites » pour se protéger, décompresser. Mais que faire du travail collaboratif ? Quelle ambiance recherchons-nous pour nos bureaux : une ambiance de travail individuel ou la possibilité de créer un collectif ?

En conclusion, il faut s’imposer face aux financiers, aux architectes, ne pas penser qu’on a un environnement figé pour 20 ans et opter pour des solutions légères et ne pas oublier tous les questionnements suscités pour les usagers lorsqu’il s’agit de nos espaces internes.

Bibliographie :

- Jean-François Jacques, Concevoir et construire les bibliothèques, Paris, Le Moniteur, 2011, 340 p (commandité par le SLL)
- Christelle Petit, Architecture et bibliothèque : 20 ans de construction, Presses de l’enssib, 2012
-http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/64182-faire-vivre-les-ressources-numeriques-dans-la-bibliotheque-physique-le-cas-des-bibliotheques-universitaires.pdf