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Panorama de la lecture numérique en bibliothèque

Virginie Bouvier

Dans le cadre du rendez-vous territorial du CNFPT, une rencontre se tenait à l’Enssib, le 26 juin 2014, autour de la lecture numérique.

Le développement des ressources numériques en bibliothèque, leur accessibilité via des supports diversifiés, la demande en forte croissance des usagers, amènent les professionnels à envisager le développement de nouveaux services. Pour quels publics, avec quels outils, dans quels objectifs ?

Catherine Muller, chargée de médiation scientifique à l’Enssib, et Christine Guesneau, directrice de la médiathèque de Brindas (Rhône-Alpes), ont abordé les enjeux de cette nouvelle offre, et ses modalités de mise en œuvre techniques et organisationnelles. Catherine Muller a proposé un panorama des pratiques et des outils de lecture numérique, ainsi qu’une réflexion sur les contenus et les utilisateurs. Christine Guesneau a pris la suite en présentant l’expérience de mise à disposition de liseuses à la médiathèque de Brindas.

Panorama global de la lecture numérique en bibliothèque

Catherine Muller commence par un rappel utile de l’histoire du livre numérique. Celui-ci a en effet plus de 40 ans : Michaël Hart avait lancé le projet Gutenberg et la première numérisation de livre en 1971. L’encre électronique et Gallica datent de 1997 et le premier Kindle arrive sur le marché en 2007. Le vocabulaire a connu de nombreuses formes et des glissements sémantiques entre contenant et contenu. Pour le contenu, le terme « livre numérique » est utilisé de façon officielle depuis deux ans. L’appareil dédié à la lecture numérique est nommé « reader », « e-reader » ou « liseuse ». C’est ce dernier terme que nous utiliserons ici.

Les indicateurs de pratique de la lecture numérique en 2014 affichent une progression constante et exponentielle. La lecture numérique représente 3 % des parts de marché cette année. L’accélération est telle qu’on prévoit qu’elle atteigne les 21 % en 2018. La lecture sur smartphone gagne rapidement du terrain et la lecture sur liseuse continue de progresser régulièrement. 150 000 titres numériques sont disponibles sur le marché français en 2014, et 60 % des éditeurs ont sauté le pas. Une large majorité d’entre eux (70 %) a opté pour des systèmes de protection contre le piratage.

Dans un projet numérique en bibliothèque, il faut d’abord s’interroger sur ses ambitions, pour définir ses besoins : quel contenu, quels supports et formats de lecture, quelle portabilité ? Car, en effet, les offres sont multiples. Le livre numérique est un objet aux contours flous : fichier, application, droit d’accès, toutes ces déclinaisons sont possibles aujourd’hui. Il existe plusieurs formats de fichiers, systèmes d’exploitation, logiciels de gestion de livres numériques et logiciels de lecture. La lecture numérique propose divers enrichissements, allant du dictionnaire à l’annotation en passant par l’indexation. Un livre numérique peut être lu sur plusieurs supports : smartphone, ordinateur, tablette et liseuse. Les livres homothétiques sont adaptés aux liseuses tandis que les livres enrichis sont plus intéressants sur tablette (les œuvres pour la jeunesse en particulier). Toutes les offres ne sont pas portables ; le format ouvert ePub est le plus adapté au principe ATAWAD (Any Time Any Where Any Device).

Où et comment acquiert-on un livre numérique pour une bibliothèque ? L’offre est hétérogène. Il existe des ventes au titre, des abonnements en ligne, et des contenus libres, entrés dans le domaine public ou générés sous licence libre. Les contenus libres peuvent être produits par les bibliothèques elles-mêmes. On peut trouver des livres numériques via des moteurs de recherche spécialisés comme ebibli.fr, des bibliothèques numériques (Gallica, Gutenberg) et des librairies numériques (Numilog, ePagine). Les réservoirs de livres et les bibliothèques numériques sont multiples. Outre les librairies, notons les portails de lecture numérique intégrée, les ressources en open access et gratuites, et des classiques numériques enrichis disponibles sur iTunes.

Les bibliothèques doivent également se poser la question des plateformes d’accès (internes ou externes, comme Bibliovox, proposée par Cyberlibris), ainsi que la signalisation et l’indexation des livres numériques (dans le catalogue ou en dehors). Les usages tendant nettement à la mobilité, les services numériques en bibliothèque se doivent d’être de plus en plus accessibles aux terminaux mobiles. La question se pose de savoir si ces terminaux sont des outils appropriés à la collectivité, car ce sont des objets personnels à usage individuel.

Les collectifs Carel et Couperin permettent aux bibliothèques de mutualiser leurs ressources afin de négocier avec les fournisseurs numériques. L’ADDNB (Association pour le développement des documents numériques en bibliothèque), l’ARALD (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation) et l’ABF (Association des Bibliothécaires de France) et son forum agorabib proposent des outils et des veilles sur la question. C’est aussi le cas de plusieurs bibliothèques : l’expérimentation TabEnBib des bibliothèques de Midi-Pyrénées, la Petite Bibliothèque Ronde avec BibApps, son catalogue d’applications jeunesse, le site canadien pretnumerique.ca avec ses guides de démarrage. Des applications pour la jeunesse sont commentées sur Bibliopedia. Le site ActuaLitté produit des articles sur le monde des bibliothèques et l’évolution de la lecture numérique. Plusieurs personnes, bibliothécaires ou non, partagent leur veille : le site IDBOOX, l’association des Liseurs, les blogs Aldus et Biblionumericus (auteurs d’une carte collaborative des bibliothèques proposant liseuses et tablettes), le blog d’Alice Bernard, ainsi que la veille de Catherine Muller elle-même pour l’Enssib  1.

La législation en matière de livre numérique est inexistante. En l’absence d’une loi, la situation est confuse mais propice à la créativité. Les modèles marchands proposent des abonnements, des bouquets d’offres (où le bibliothécaire ne choisit pas le contenu), des achats unitaires de titres ou d’applications ou encore du streaming. Suivant les accords, les prêts peuvent être uniques ou simultanés et les téléchargements, chronodégradables. La grande majorité des livres numériques accessibles aux bibliothèques sont protégés par les DRM (Digital Rights Management), ces verrous numériques limitant le nombre de copies du fichier. Les éditeurs et diffuseurs privilégient la protection des données et les verrous, alors que les bibliothèques recherchent des systèmes aussi ouverts que possible, afin de faciliter l’accès des usagers. Le projet PNB (Prêt numérique en bibliothèque) est controversé dans la profession parce qu’il accepte les règles imposées par les éditeurs et ne défend pas la liberté de choix des bibliothécaires et l’accessibilité du service. Thomas Fourmeux résume ainsi cette problématique : « C’est un peu comme dans le film Le Bon, la Brute et le Truand : “Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. ” Actuellement, ce sont les bibliothèques qui creusent  2. »

Retour d’expérience : prêter des liseuses en médiathèque

Christine Guesneau, quant à elle, nous a fait part du retour d’expérience de la médiathèque de Brindas, petite ville de 5 300 habitants dans l’ouest lyonnais. En mars 2012, une nouvelle médiathèque a ouvert ses portes. Le modèle d’intégration de projet a été appliqué à sa médiation sur le livre numérique. Afin d’aider les usagers dans leur appropriation de l’outil, la médiathèque de Brindas a établi un pearltree à l’intention des usagers, proposant un panorama de la lecture numérique, une sitothèque des livres gratuits, une initiation au vocabulaire technique et un comparatif entre les différentes liseuses du marché. Puis les bibliothécaires ont réuni trois groupes de dix testeurs, qui ont eu, pendant un mois estival, une liseuse en prêt. En retour, les testeurs remplissaient un questionnaire. La médiathèque a choisi d’acheter des modèles lisant le format non propriétaire ePub et intégrant une microcarte SD, qui permet de charger environ 3 000 livres. Chacun des testeurs a bénéficié d’une microformation à l’emprunt de la liseuse, et d’un support d’aide en cas de problème. Les groupes de testeurs ont bien fonctionné, et les résultats de l’enquête, disponible sur le portail de la médiathèque de Brindas, ont permis de repérer les principaux attraits des liseuses auprès des testeurs : leur légèreté, la possibilité de grossir les caractères et l’accès quasi illimité aux classiques de la littérature, qui a connu un véritable plébiscite.

Lors de la phase test et dans l’année qui a suivi, les liseuses contenaient des livres libres de droit, des romans classiques, de la poésie, de la BD en noir et blanc et une création de la médiathèque (plaquette animation créée en ePub). Aucun contenu n’était exemplarisé. Au bilan, ce fonctionnement permettait beaucoup de souplesse pour les bibliothécaires, les liseuses pouvaient être vidées ou modifiées par les usagers, voire remises à zéro.

Depuis l’automne 2013, le contenu des liseuses a évolué, ainsi que son référencement. Des titres payants ont été achetés, et ces titres sont exemplarisés dans le catalogue de la médiathèque. Chaque liseuse est prêtée contre signature d’une charte de bonne utilisation et un chèque de caution. Lors de l’emprunt, deux prêts sont enregistrés : celui de la liseuse et celui du titre demandé. Cette méthode permet de dégager des statistiques fines.

Le bilan global de l’opération permet d’affirmer que le prêt des liseuses fonctionne très bien pour les titres les plus « vendeurs », car il permet de prêter plusieurs exemplaires simultanément. Les DRM empêchent les usagers équipés de charger les livres sur leur appareil. Les usagers ne sont pas censés modifier le contenu des liseuses. La médiathèque a pour projet d’acheter une tablette pour les livres numériques natifs, les BD et les albums pour la jeunesse. En termes d’organisation du travail, si le service est porté par une seule personne, le risque est élevé de voir ce service abandonné au bout de quelques années. Il est donc à intégrer dans les missions de tous.

Christine Guesneau a conclu son intervention en ces termes : « Nous sommes au cœur de la lecture publique, et si beaucoup se sont légitimement posé la question de la présence de la musique, du cinéma et des jeux vidéo en médiathèque, celle-ci ne se pose pas. Il est clair que les deux supports cohabitent ou vont cohabiter… et pour encore un certain temps. »