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La bibliothèque, levier d'une dynamique sociale ?

Journée ABF/BPI – 24 janvier 2017

Hélène Leblois

De quelles manières les bibliothèques contribuent-elles activement et positivement aux changements de notre société ? C’est la question traitée lors du colloque intitulé « La bibliothèque, levier d’une dynamique sociale ? » qui s’est tenu le 24 janvier 2017 à la Bibliothèque publique d'information (Bpi) en partenariat avec l'Association des bibliothécaires de France (ABF).

Encore le rôle social des bibliothèques, me direz-vous ! Oui, mais l’heure est grave : diminution de la lecture, hausse continue des inégalités éducatives, sociales, culturelles, concentration des médias, boom de la défiance à l’égard des politiques, accroissement du repli sur soi, et en même temps baisse drastique des financements publics. Dans ce contexte, les bibliothèques ont à se positionner sur leurs objectifs sociétaux et sur les moyens à déployer pour les remplir. Tour d’horizon.

Les bibliothèques, couteaux suisses des
politiques publiques locales

Lors du colloque, trois grands objectifs sociétaux pour les bibliothèques se dégagent. D’abord, il s’agit de constituer les bibliothèques comme outils des politiques publiques de la collectivité. Délaissant les pratiques professionnelles qui cherchaient à garder la bibliothèque éloignée des préoccupations des dirigeants territoriaux, l’enjeu est aujourd’hui de participer des politiques publiques, c’est-à-dire de contribuer à produire les transformations sociales voulues par la collectivité. C’est ce que rappelle Cécile Avalonne (directrice de la bibliothèque départementale du Val-d'Oise), pointant que ce changement de posture professionnelle est aujourd’hui indispensable à la défense des budgets des bibliothèques au sein de la collectivité. Et les élus locaux aussi, fortement soumis à la contrainte budgétaire, cherchent à faire des bibliothèques des leviers de leurs politiques culturelles, éducatives, économiques et de cohésion sociale : c’est ainsi que France Urbaine, à partir d’une enquête conduite en 2016 auprès d’élus et DGS de onze villes françaises, dresse le portait des bibliothèques comme couteaux suisses des politiques publiques locales.

Le deuxième objectif majeur à réaliser pour que les bibliothèques accompagnent les changements sociaux, c’est qu’elles soient en phase avec les évolutions sociétales et les nouvelles demandes des usagers. Les intervenants du colloque ont mis l’accent sur le fait que l’adaptation des services passe par le renforcement des actions de convivialité et un rôle actif des usagers.

Le troisième objectif sociétal que portent les bibliothèques est l’inclusion culturelle, sociale et politique ainsi que son corollaire, la lutte contre les inégalités d’accès à l’éducation, aux lieux culturels institutionnels et à la diversité des cultures. Cette mission sociale, rappelle Fabrice Chambon (directeur des bibliothèques de Montreuil à Est Ensemble), s’inscrit pleinement dans la tradition historique des bibliothèques publiques, héritières à la fois des bibliothèques populaires du XIXe siècle et du développement du libre accès aux collections et de la médiation à partir des années 1950-1960 : il s’agit de permettre à chacun l’accès aux savoirs, afin de pouvoir se développer personnellement et professionnellement et de prendre part de manière éclairée au débat public et au vote. Cette mission sociale ne constitue pas un acte militant, elle s’inscrit dans la devise républicaine, précise F. Chambon.

Ces trois objectifs sociétaux dégagés, comment les atteindre ? Là aussi (déformation des dissertations sans nul doute), les moyens exprimés par les participants du colloque peuvent se classer en trois catégories.

Les clés de l’action publique :
partenariat, étude des usages et impacts, participation

Le premier levier est le développement des partenariats sociaux et culturels, avec et en dehors de la collectivité, pour élargir le cercle des usagers. Il s’agit, souligne F. Chambon, à la fois de créer de la légitimité pour tous à fréquenter les établissements et de s’appuyer sur des experts de certains segments de la population lorsque ces profils nous sont moins connus. Ainsi, la BPI a rejoint en 2016 la Cité des métiers (CDM), union de partenaires travaillant de concert pour favoriser la prise en main par chacun de sa vie professionnelle. Ce partenariat donne lieu à un partage réciproque des pratiques professionnelles et à une orientation mutuelle des usagers vers les structures partenaires les plus pertinentes, expliquent Marie Payet (BPI) et Sylvie Sesma (CDM).

Deuxièmement, pour pouvoir agir de manière pertinente sur la société, il est indispensable de comprendre nos usagers et les effets sociétaux de nos actions. Cet axe de travail se décompose en deux lignes directrices.

D’une part, il implique de transformer notre culture de l’évaluation : de compléter les indicateurs du Service du Livre et de la Lecture dans l'enquête statistique annuelle des bibliothèques territoriales par l’analyse de l’impact des activités menées. C’est la démarche empirique menée par Agnès Defrance (cheffe du service « Médiathèque Pierresvives et médiation ») : une enquête auprès des bibliothécaires a permis de recueillir leur expérience professionnelle et ainsi de construire un projet de service partagé et pertinent par rapport à la population locale et aux missions de l’établissement. En s’appuyant sur des normes nationales et internationales, la Bibliothèque départementale du Val-d'Oise cherche à établir un bilan complet de ses effets sociaux, économiques, éducatifs et culturels, dans le cadre d’une expérimentation menée par le ministère de la Culture et de la Communication, l’ABF et la BPI.

D’autre part, les conclusions sociologiques telles que celles de Bourdieu ou B. Lahire relatives aux différences de capital culturel doivent être maîtrisées par la profession afin de faire évoluer les pratiques, soutient F. Chambon. Ainsi, les résultats de l’enquête réalisée par Stéphane Bonnéry, Florence Eloy, Maira Mamede et Véronique Soulé sur l’acquisition et la médiation des albums jeunesse à Gennevilliers, Montreuil (Est Ensemble) et Chevilly, sont essentiels pour lutter contre les inégalités. L’équipe de chercheurs montre en effet que les parents à haut capital culturel légitime sélectionnent des albums à plusieurs niveaux de lecture, selon les auteurs et illustrateurs, et favorisent les interprétations multiples des enfants au sein de l’œuvre et entre les albums ; tandis que les parents à faible capital culturel légitime choisissent des albums explicites, au hasard des bacs, et n’encouragent pas la lecture à plusieurs niveaux. Les sociologues observent aussi que, lors des lectures aux enfants, les bibliothécaires ne favorisent pas la saisie des sous-entendus, par crainte d’imposer leur interprétation. L’effet est que les enfants des classes populaires ne sont encouragés ni à la maison ni à la bibliothèque à construire des lectures de l’implicite, alors que c’est ce type de lecture qui est attendu pour la réussite scolaire. Enfin, les sociologues constatent que les bibliothécaires ne justifient pas leurs sélections documentaires sur les tables de présentation, ce qui a pour effet que les parents à faible capital culturel légitime ne se forment pas à la bibliothèque et à l’évaluation de la richesse des albums. La connaissance des études sociologiques peut donc modifier en profondeur les pratiques professionnelles en direction du jeune public et par là leur impact social. De même, elle peut amener, comme c’est le cas à la bibliothèque Garaget de Malmö en Suède, à proposer des produits d’appel innovants tels que le prêt d’outils et de vêtements, afin de lutter contre le sentiment d’illégitimité par rapport aux équipements culturels traditionnels.

Le troisième grand moyen mis en exergue par les participants pour accentuer le rôle social positif des bibliothèques est de mettre en œuvre des démarches participatives. Ce type de pratique est complémentaire du point précédent : dans un cas, les professionnels mesurent les impacts sociétaux, analysent les usages puis définissent une offre de services pertinente à destination des publics ; dans les méthodologies participatives, l’enjeu est de donner voix aux usagers, voire de partager la prise de décision. Il s’agit, selon Christophe Evans (chef du service Études et recherche à la BPI), d’un nouveau temps fort pour les bibliothèques, qui implique un changement profond des postures professionnelles. Ce tournant est déjà bien amorcé, puisque de nombreux intervenants sont venus témoigner de leur expérience, sans toutefois toujours bien préciser si la participation des usagers consiste en une simple consultation ou en une co-construction avec décision partagée.

La démarche participative peut être entamée dès la préfiguration, de façon à ce que les habitants vivent l’équipement comme le leur. C’est le cas à la bibliothèque Lagny à Paris, où un groupe d’usagers contribue à la définition des espaces et des services aux côtés de partenaires associatifs, explique la directrice Sylvie Kha. A Garaget, la décision de rénover un ancien garage en espace de rencontre, comprenant un café, une scène ouverte, une bibliothèque et un espace créatif, a été le fruit d’un atelier de co-conception, rapporte Anders Gert Johansson, responsable de la bibliothèque. Les méthodologies participatives peuvent aussi être utilisées pour favoriser l’appropriation des ressources documentaires. Ainsi dans les bibliothèques de Noisy-le-Grand, présentées par Nathalie Boeuf et Sophie Roussier, et à la bibliothèque Lagny, les adolescents sont initiés à la politique documentaire et co-construisent leur fonds. Dans d’autres cas, la participation des usagers vise à adapter les services aux nouveaux besoins et usages par l’innovation : Julien Prost évoque ainsi à la bibliothèque Louise Michel à Paris la réalisation d’une robothèque ainsi qu’un biblioremix junior, où les enfants ont pu inventer de nouveaux services et espaces. Enfin, c’est là le degré le plus haut de l’implication des habitants, le rôle des professionnels peut consister à accompagner la mise en œuvre d’offres par les usagers eux-mêmes. Par exemple, à la bibliothèque Louise Michel, les usagers s’auto-organisent pour créer un fonds de jeux de rôle via un appel au don sur Facebook (sans avoir à passer par une initiation aux techniques bibliothéconomiques délivrée par les bibliothécaires puisque l’offre commerciale n’existe guère). Autre exemple, à Garaget, les 3 800 livres sont offerts ou acquis sur demande des usagers, ils ne détiennent pas de cote et sont classés selon des catégories intuitives. Et, après la fermeture de la bibliothèque, l’espace se transforme en scène ouverte autogérée par les usagers.

Cependant, la construction de dispositifs participatifs ne doit pas décharger les professionnels de leur rôle d’élargir l’horizon d’attente des publics, affirme F. Chambon. Il convient de construire un équilibre entre répondre à la demande et ouvrir à l’inattendu et aux ressources plus exigeantes, sans quoi les pratiques professionnelles risquent de contribuer au renforcement des stigmatisations. C’est ainsi que l’absence de politique documentaire à Garaget peut poser la question de l’entre soi, car si le réseau des bibliothèques de la ville peut pourvoir aux demandes documentaires d’usagers, il n’existe pas à Garaget de dispositif de médiation pour faire connaître les ressources du réseau.

Le colloque dresse ainsi un panorama de nombreuses actions publiques des bibliothèques, nécessitant temps et moyens, pour lutter contre les crises qui nous affectent et contribuer aux changements sociétaux voulus démocratiquement. Favorisant le partage des pratiques professionnelles et encourageant à l’expérimentation, le colloque peut être utilement poursuivi par la consultation du site http://pro.bpi.fr.