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L’accessibilité à 360° : pratiques innovantes à l’horizon 2015

Journée d’étude BPI à Lille – 8 avril 2014

Marie-Aurore Hien

En introduction de cette journée organisée par la Mission lecture-handicap de la BPI, Jean-Louis Rochon (journaliste au magazine Faire-Face édité par l’Association des paralysés de France) nous a rappelé quelques éléments et dates clés :

– La loi de 1975 (loi n° 75-534 du 30 juin 1975 d’orientation en faveur des personnes handicapées : le droit au travail, à une garantie minimum de ressources par le biais de prestations et à l’intégration scolaire et sociale).

– La loi de 2005 (loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées : l’accessibilité généralisée pour tous les domaines de la vie sociale, le droit à compensation des conséquences du handicap et la participation et la proximité, mise en œuvre par la création des MDPH – maisons départementales des personnes handicapées).

– Les obligations de 2015 (au 1er janvier, « tous les établissements recevant du public doivent être tels que toute personne handicapée puisse y accéder, y circuler et y recevoir les informations qui y sont diffusées, dans les parties ouvertes au public »).

Le handicap ne doit pas être vu comme un problème, c’est en réalité la situation qui créée le handicap, et donc à nous de trouver des solutions. En mettant la culture à la portée de tous, en apprenant des autres, en étant acteurs… Même si nous sommes loin de 2015 dans les faits, il y a de réels progrès et innovations.

Dans ses démarches envers le handicap, la ville de Lille pointe l’importance de prendre en compte tout type de handicaps et de permettre l’accessibilité dans tout type de lieux : commerces, cabinets médicaux, bibliothèques… Depuis quelques années, en lien avec la démarche Qualiville, la mairie a mis en place des boucles magnétiques, des bandes podotactiles, des carrefours sonores (80 % en sont équipés) Cela est d’ailleurs utile à tous : individus avec poussettes, personnes âgées… En mettant en place des activités comme « Tous en jeux » (par exemple goûter un dessert les yeux bandés), les équipes sont sensibilisées à tous les handicaps. Plusieurs lieux touristiques sont déjà bien équipés : visites sensorielles (en LSF ou en touchant les œuvres) au Palais des beaux-arts, audio-description à l’opéra, manipulations gustatives ou olfactives à l’Hospice Comtesse, ateliers artistiques avec des IME (instituts médico-éducatifs), les Papillons Blancs… à la maison Folie Wazemmes…

L’association Signes de Sens, dirigée par Simon Houriez, place sa réflexion dans l’innovation en lien avec les publics fragiles pour le mieux-être de tous. Éditeur de produits et de services pédagogiques, mais aussi de livres pour enfants (Conte sur tes doigts), d’un dictionnaire participatif en ligne, Elix, l’association trouve son financement notamment par le crowdfunding et ses nombreux partenariats. Comme le concept de Museo+, elle propose de décliner pour les bibliothèques un système de « Biblio+ » avec des missions comme trouver un livre en braille, une BD ; cela permettrait de faire découvrir la bibliothèque, d’en dynamiser la fréquentation…

Le propos suivant portait surtout sur comment mettre en place des pratiques innovantes au service de l’accessibilité. Dans un riche PowerPoint, Caroline Brousse (bibliothécaire et secrétaire de Bibliossimo, association pour l’accompagnement au changement en bibliothèque) s’est interrogée sur l’environnement : que devons-nous apporter aux usagers ? aux citoyens ? Il faut penser ces projets à l’échelle culturelle (e-learning, Mooc, connexion permanente), sociale (associations, vieillissement), mais aussi d’un point de vue légal et économique (normes, développement durable…). Ainsi, il faut se poser des questions sur les fonctionnalités du produit, la qualité, le prix, les délais… C’est notamment au cours de son étude de faisabilité pour la création d’une plateforme collaborative dédiée à l’innovation en lecture publique qu’elle a pu aborder ces questions : pourquoi innover en bibliothèque ? Répondre aux attentes ; renforcer l’attractivité ; prendre en compte les aptitudes ; s’adapter aux mutations en cours ; démarche de modernisation et performance des services publics. Afin de dynamiser l’accueil et l’offre de contenus, elle nous a donné quelques clés pour réussir : ouverture d’esprit, alignement stratégique, créativité, management de projets, veille environnementale…

La Réunion des musées nationaux – Grand Palais a comme mission principale la valorisation : création d’expositions, éditions de catalogues, présentation de son agence photographique… L’accueil du public est essentiel, l’accueil de tous les publics, avec la mise en place de dispositifs permanents et des efforts avérés pour les personnes porteuses de handicap. L’écoute de la présentation de la Femme à la guitare de Braque a bien illustré ce propos. Selon Stéphanie Merran (chargée de projets culturels « publics empêchés », RMN – Grand Palais), il est important de connaître ces publics empêchés, en s’aidant aussi d’associations, de professionnels… Pour le recrutement d’une personne dédiée à ces questions il faut que les projets soient partagés à l’échelle de la collectivité, il faut une personne motrice dans l’équipe qui aidera à instaurer une culture du changement. Dans tous les cas, écouter les personnes et les regarder vivre est essentiel pour les comprendre.

Madjid Guitoune (bibliothécaire, Mission lecture-handicap, BPI) a ouvert cette table ronde avec quelques questions : le numérique est-il la solution miracle ? Est-ce que cela va rapprocher public handicapé et public valide ?

L’Association Valentin Haüy a pour vocation d’aider les aveugles et les malvoyants, de leur apporter les moyens de mener une vie normale. Avec près de 3 000 bénévoles et 540 salariés, voyants ou handicapés visuels, elle a son siège à Paris et 110 comités locaux, ainsi qu’une médiathèque centrale, dont Luc Maumet est le responsable. Sur 1 300 000 déficients visuels en France, seulement 1 % connaît le braille. Le Daisy (Digital Accessible Information SYstem) est un format pour livres audios, spécialement conçu pour faciliter la lecture par les personnes déficientes visuelles, l’exception handicap permet à la bibliothèque de pouvoir enregistrer un livre audio sans question de droit d’auteur, l’offre actuelle n’étant que de 2 500 documents. Le prêt et l’envoi par la Poste de ces livres sous forme de CD (lecteur spécifique) ou par téléchargement via le site Éole sont gratuits pour toute personne justifiant d’un handicap. L’ePub est un format ouvert standardisé pour les livres numériques, l’ePub 3 est appelé à succéder au format Daisy.

Un Fablab (Fabrication Laboratory qui répond à la charte du MIT) est un lieu ouvert au public où il est mis à sa disposition toutes sortes d’outils pour la conception et la réalisation d’objets. À Rennes, la mise en place d’un Techshop permet d’acheter des outils pour fabriquer à domicile, on peut donc télécharger des objets. Parmi des projets innovants et utiles cités par Arthur Wolf : un gant capteur permettant à une personne aveugle d’être prévenue des obstacles, la greffe d’une mâchoire imprimée en 3D… On a dernièrement demandé aux spécialistes de cet atelier de fabrication numérique un bras articulé et ils souhaitent à terme faire une résidence HandiLab.

Jocelyne Wasselin (bibliothécaire conseil, correspondant publics empêchés – Wimereux) a animé la table ronde « Ça se passe près de chez vous » avec des exemples d’actions existantes.

En 2000, la BM de Lyon s’est dotée d’un espace numérique avec un poste spécifique (zoom, OCR, bras articulé, trackball…), permettant ainsi une co-construction pédagogique et une sensibilisation de l’environnement. Carole Duguy (médiatrice numérique, bibliothèque municipale de Lyon) a évoqué la mise en place d’un groupe de travail transversal permettant de passer de l’individuel au collectif, de s’ouvrir à l’échange et à la mixité. L’accessibilité est ressentie comme une contrainte mais il faut la prendre comme un facilitateur. Ne pas hésiter à faire connaître son travail, à reproduire l’existant et ce qui fonctionne ailleurs, par exemple la Coraia. Soutenue par la région Rhône-Alpes, c’est un méta-réseau dont l’objectif est de favoriser un développement plus rapide de l’accès pour tous à la formation aux outils et aux usages sociaux du numérique.

À la BM de Lille, un espace Céciweb a vu le jour dès 1997 : espace dédié, accueil de groupe le mercredi, trois ordinateurs, une imprimante braille, dix lecteurs Victor (lecteur de cédérom conçu spécialement pour les aveugles et malvoyants)… Simon Cremonese (animateur du service Céciweb) forme les usagers, fait du paramétrage et de la maintenance, il passe aussi une fois par mois dans les Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Hélène Brochard (responsable du développement des bibliothèques de Lille), nous a expliqué que l’exception handicap de niveau 1 leur permettait de faire des reproductions et des représentations d’œuvres sous droit. C’est un service indispensable aujourd’hui mais il dépend d’une seule personne, ce qui pose problème en cas de vacances ou d’arrêt.

La communauté de communes Opale-Sud (CCOS) regroupe 25 000 habitants et le service « informatique créative » est composé de trois groupes de travail et quinze salariés. Le langage Scratch est visuel, sous forme de blocs ou de briques en couleurs permettant de créer des animations et des histoires. On peut diffuser ses projets en ligne, le partage est en effet un fondamental de cette pédagogie. Pour l’instant, François Leviel (référent de la médiathèque Opale-Sud) travaille avec un IEM avec six enfants (de 12 à 15 ans) et deux instituteurs, une fois par semaine, avec le souhait de développer cette activité.

Marie-Claude Destrain (bibliothèque publique de Mouscron – Belgique), ancienne orthophoniste, a mis en place deux projets : un atelier contes et un atelier bibliothèque. Elle s’est rendu compte que d’aller à la bibliothèque à côté de l’IMP (institut médico-pédagogique) n’était pas aisé car il n’y avait pas de relation, le lieu n’est pas forcément adapté à tout type de handicaps. Une formation en art-thérapie et le travail avec une conteuse ont permis de mettre en place des rencontres de 18 à 20 heures le mercredi, véritable moment d’apaisement et de retour au calme. Les albums étaient choisis en fonction du quotidien, autour de contes randonnées (à structure répétitive), de contes avec des animaux, de contes facétieux ou de contes merveilleux.

En conclusion, Emmanuel Cuffini (directeur du département des publics, BPI) a souligné la richesse de cette journée en témoignages précieux et profondément humains. Nous avons beaucoup à apprendre réciproquement, il est important de mutualiser et capitaliser. Les partenariats nous aideront notamment à mieux appréhender cette question sur la loi qui doit être vue, non pas comme une contrainte, mais comme une possibilité d’évoluer. Merci aux deux interprètes en LSF.