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Charb

Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes

Les Échappés, collection « Lettre à », 2015, 91 p.
ISBN 978-2-35766-086-1 : 13,90 €

par Thierry Ermakoff

* NDLR : texte commun avec la critique de l’ouvrage de Christian Thorel, Dans les ombres blanches.

Notre siècle, écrivait déjà Alexandre Vialatte, est celui de la précision. Appuyé sur la statistique. La statistique est une science étonnante : elle a permis de mesurer que les Auvergnats sont plus nombreux en Auvergne qu’à Choisy-le-Roi, et à Emmanuel Todd, que nous avons connu mieux inspiré, d’enfiler, avec bien d’autres, son prêt-à-penser pour expliquer les manifestations du 11 janvier. Yvon Quiniou, qui n’est pas en reste, se dit en désaccord, quoique, à 9 % près. Certains camarades réfutent cette analyse simpliste, mais tout de même, dans le 11e arrondissement de Paris, il y a des doutes.

Revenons donc aux textes. À deux textes : celui de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, et à celui de Christian Thorel, Dans les ombres blanches.

Du premier, retenons d’abord que son titre est long. À lui seul, il nécessite qu’on s’y arrête : mais qu’est-ce donc que l’islamophobie ? Pourquoi ferait-elle le jeu des racistes ? Et de quels racistes ? Bref : il y a matière à penser. Emmanuel Todd, lui, avait choisi (ou son éditeur) de faire court, vendable : Qui est Charlie ?, ça claque au vent.

Revenons à Charb : derrière ce titre, un ouvrage (tout le monde le sait, maintenant, et tout le monde sait que tout le monde le sait) écrit avant le 7 janvier 2015. Charb tenait, tient à ce que chacun sache que Charlie Hebdo et, en tout cas, son rédacteur en chef, ne mélangeait pas pratique d’une religion et fanatiques de tout poil, tarés de toute obédience, qu’il est un peu simple de classer parmi les déboutés de la société de consommation. Son ouvrage est un hommage à la République, et finalement un manuel de tolérance pour chacun. Il rappelle quelques évidences qu’on finirait par oublier : « la parole raciste a été largement libérée par Sarkozy et son débat sur l’identité nationale » (il continue, d’ailleurs). Le croyant, de confession musulmane, est bien sûr un terroriste, barbu, avec une djellaba et des baskets blanches : cette vision créée par la presse sert évidemment le jeu des islamophobes, qui ratissent large, depuis la peur du voisin de palier jusqu’aux associations de défense de la République, qui naviguent souvent sur les eaux troubles de l’extrême droite. Et la République, là-dedans ? Elle est bien malmenée, et on finirait par ne plus s’en apercevoir : quand François Hollande inaugure un monument en l’honneur des combattants « musulmans » morts pour la France, lors du conflit de 14-18, il gomme le fait que ce sont des combattants qui sont morts en citoyens, « les balles allemandes devant, les baïonnettes derrière ». Ils n’étaient pas partis, pour reprendre l’expression de Charb, faire le djihad en Lorraine.

Cet essai, vif, drôle (mais oui), rageur, nous oblige à repenser les valeurs de la République : la laïcité, les religions présentes, les athées, le respect – et son corollaire : la fermeté envers les imbéciles qui veulent interdire les jupes longues. Où va-t-on si le 7e arrondissement ne peut plus envoyer ses enfants à l’école ?

C’est un livre ni bête ni méchant, cru, assurément, pensé et livré sans mode d’emploi, à lire, donc, en famille, le soir, ou le dimanche.

Il nous oblige, comme l’ouvrage autobiographique de Christian Thorel, à laisser la place à la pensée. Christian Thorel (tout le monde le sait) est le libraire qui a repris et développé la librairie « Ombres blanches » à Toulouse : la librairie comme les cinémas (indépendants) et les musées (surtout de province, tenus par de vieilles dames myopes à chignons) sont des lieux de consolation. « Dans ce mouvement philosophique du milieu du XIXe siècle, on croit à la bonté inhérente des humains et de la nature. On croit qu’une véritable communauté des hommes ne peut pas tenir à des partis ou à des Églises, mais à des équilibres insondables, unissant les individus entre eux. » Il nous oblige aussi, comme Charb, à notre devoir de mémoire : Christian Thorel rappelle que, en 2007, lors du Banquet de Lagrasse, manifestation littéraire organisée par les éditions Verdier, les 4 000 ouvrages en vente sur le stand de la librairie ont été détruits par le fuel et l’huile de vidange déversés par les hallucinés de l’abbaye située à côté : il faut dire que Pascal Quignard venait y présenter La nuit sexuelle.

Le parcours de Christian Thorel, de sa librairie, ses choix, ses partis pris forcent aussi l’admiration et jettent une lumière un peu teintée de nostalgie (qui n’est pas de mise) sur des périodes plus sereines. « Le professeur, l’élève, l’étudiant, l’écrivain, son éditeur, le critique, le lecteur, dans le train, à sa table, au fond de son lit, quelle que soit sa position sociale, chacun s’arroge un droit de regard sur ses lectures. » Oui, cher Christian, qu’il reste encore des hommes de conviction pour défendre et se battre pour de telles convictions.