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Aménager la bibliothèque : design et configuration

Paul-Jervis Heath

Le BBF s’entretient  1 avec Paul-Jervis Heath, designer et fondateur du studio Modern Human 2 (Londres / Cambridge) qui accompagne les organisations dans la réalisation de projets innovants à partir d’une démarche centrée sur l’humain combinant approches ethnographiques, aménagements intérieurs, design d’expérience et de service. Modern Human intervient notamment dans la conception d’espaces de travail, de musées et de bibliothèques.

BBF • De plus en plus de bibliothèques développent des espaces et des services orientés usagers, dans une tendance « comme à la maison ». S’agit-il d’une démarche propre aux bibliothèques, ou observe-t-on cette évolution dans d’autres espaces publics ?

Paul-Jervis Heath • Je pense que la tendance « comme à la maison » répond à un changement plus global dans la culture et la société. Ce n’est pour autant pas toujours la bonne réponse. Il faut être vigilant sur le fait de suivre une tendance sans comprendre en quoi cela influence les besoins des gens. Toute démarche de conception d’espace devrait être envisagée comme une solution à un ensemble de besoins réels, humains, fonctionnels, émotionnels, sociaux et culturels. C’est pourquoi il est important de bien comprendre le lien entre une tendance et l’évolution de ces besoins. Dans le cadre de notre démarche de designers au studio Modern Human, nous avons conduit des études de conception avec des milliers d’usagers de bibliothèque : nous les avons suivis dans les bibliothèques, nous leur avons demandé de tenir un journal d’étude pendant des semaines et des mois, nous les avons localisés par GPS sur de longues périodes, nous leur avons même demandé de participer à des sessions de serious game et d’exprimer leurs besoins avec des Lego !

Cette démarche nous donne une compréhension très fine du comportement, des besoins, des motivations et des valeurs de ces usagers, et de la façon dont cela évolue.

Le sociologue Ray Oldenburg définit trois environnements sociaux. Le premier concerne la maison, le deuxième le lieu de travail. Le troisième lieu constitue un espace social distinct de la maison et du travail. Ces tiers lieux créent un sentiment de communauté et d’identité, et la bibliothèque en fait partie. Plus récemment, Arnault Morrison 3 a montré comment des éléments du premier, du second et du troisième lieu se recombinent dans de nouveaux environnements sociaux, et a identifié l’émergence d’un quatrième espace. Ses recherches suggèrent que cette convergence est en train de modifier la nature des lieux dans le modèle global des villes postindustrielles. À travers notre travail à Modern Human, nous avons observé l’influence du numérique et de certains changements culturels sur les rôles, les usages et la relation émotionnelle que les gens entretiennent avec les bibliothèques (et d’autres lieux). Nous pouvons constater que les frontières de ces espaces deviennent poreuses et de moins en moins distinctes.

Le troisième lieu n’est plus si distinct de la maison ou du travail, mais nous devons rester conscients que les gens ont des besoins différents en matière d’environnement domestique, de travail et de troisième lieu. Peut-être que la meilleure façon d’illustrer cela est d’attirer l’attention sur une caractéristique des espaces de bibliothèque qui est ressortie lors de notre travail avec l’université de Cambridge 4, et qui est souvent négligée par les concepteurs, architectes, bibliothécaires et utilisateurs de bibliothèques. Il s’agit de ce que nous avons appelé la notion d’intensité.

À une extrémité du spectre, les espaces de haute intensité sont quasiment silencieux, agencés sur des plans ouverts. Le mobilier est disposé de façon très rapprochée, suivant des arrangements réguliers, angulaires et répétitifs. Ces espaces se caractérisent par une atmosphère sérieuse et studieuse. Ce ne sont pas des environnements particulièrement conviviaux.

À l’autre extrémité du spectre, les espaces de basse intensité offrent une atmosphère détendue, confortable, avec une esthétique plus douce. L’ameublement est souvent constitué de canapés et de fauteuils. Il s’agit d’espaces beaucoup plus chaleureux.

On pourrait supposer que les gens préfèrent les espaces de basse intensité mais ce n’est pas du tout ce que montre notre travail. Nous avons observé que les espaces de haute intensité répondent également à un besoin fonctionnel des usagers dans leur expérience de la bibliothèque. Les gens se déplacent entre ces espaces d’intensités différentes en fonction de leurs activités.

Ainsi, tout comme les gens utilisent différents espaces pour différents usages à la maison ou au travail, ils utilisent les différents espaces de la bibliothèque. Les bibliothèques doivent créer une gamme d’espaces différenciés en fonction d’objectifs distincts. Une fois que vous avez compris les besoins et les comportements des personnes à partir d’une observation attentive, vous pouvez choisir des éléments qui induisent un sentiment « comme à la maison » et les appliquer aux espaces de telle façon qu’ils s’ajustent aux besoins fonctionnels et émotionnels des gens.

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Rapport entre activité, durée de séjour et intensité

BBF • Dans un contexte de sollicitation continue de l’attention, les bibliothèques ont un rôle crucial en tant que lieu neutre où s’informer, apprendre, penser, prendre le temps… Comment envisagez-vous cette fonction en tant que designer ?

P.-J. H. • Cette question met en lumière un point important. La Silicon Valley capte notre attention, les médias sociaux engendrent un « coût de renoncement ». Influencés par le design addictif des réseaux sociaux, les gens abandonnent à leur insu des interactions riches et pleines de sens pour des interactions et des contenus de faible valeur. Cela limite indubitablement le potentiel humain au niveau individuel, culturel et social.

Plutôt que de viser un modèle « comme à la maison », les bibliothèques devraient tendre à devenir des sanctuaires. Le sanctuaire est vital pour une société moderne, laïque et rationnelle, même s’il est souvent ignoré. Historiquement, les gens se rendaient à l’église chaque dimanche, ce lieu jouait alors un rôle important : que l’assemblée adhère ou non au besoin de prier une entité surnaturelle toute-puissante, cela procurait un temps pour penser et réfléchir. L’église était utile même à ceux qui ignoraient le sermon, mimaient les airs et ne fermaient pas les yeux pendant la prière. Cette fonction de sanctuaire est une fonction que partagent toutes les grandes bibliothèques et musées. Il s’agit en fait d’une exigence propre à tout troisième lieu.

Une bibliothèque est un lieu pour penser. L’idée de concevoir des lieux où penser est un thème récurrent dans notre travail de designers. Que nous concevions des espaces de travail ou une bibliothèque, les lieux pour penser sont rares dans le monde moderne. Trop souvent, l’architecture intérieure se concentre sur la satisfaction de besoins superficiels liés à des activités particulières sans parvenir à faciliter ou pourvoir cette dimension.

Revenons-en à l’idée du sanctuaire : dans le contexte de nos sociétés occidentales, je pense que les bibliothèques doivent être défendues en tant que sanctuaires pour la liberté d’expression, les idées les plus progressistes, une information sans parti pris, et un lieu dans lequel les membres de minorités ostracisées sont les bienvenus. La Silicon Valley s’approprie insidieusement le monde de l’information. Cela enferme les gens dans une chambre d’échos qui renforce leurs croyances les plus sommaires, et les bibliothèques sont un rempart à cela. En tant que designer, j’ai une conscience aiguë de ma responsabilité de concevoir les espaces de bibliothèques comme des sanctuaires pour la société.

BBF • Comment le design peut-il anticiper (et faciliter) des usages différents du lieu bibliothèque ?

P.-J. H. • Cette question est au cœur de ce que qui fait un design réussi : comment un designer découvre puis équilibre les besoins souvent conflictuels de communautés variées d’usagers ? Découvrir ces besoins est relativement aisé mais souvent mal fait. Équilibrer ces besoins est bien plus difficile, et ce sont l’intuition et l’expérience d’un designer aguerri qui peuvent ajouter de la valeur au projet.

Commençons par la découverte : n’espérez pas trouver ce dont les gens ont besoin à partir d’enquêtes, n’essayez pas de le découvrir en menant des ateliers et des focus groups. Ces techniques peuvent être utiles pour évaluer la bibliothèque (certains prétendent que non), mais certainement pas efficaces pour faire émerger les besoins des gens, comme ont pu le démontrer les neurosciences et la psychologie.

À la place, utilisez plutôt les méthodes d’observation inspirées de l’anthropologie et de la psychologie : suivez les gens dans leur usage de la bibliothèque, demandez à des non-usagers de tenir un journal sur leur consommation d’information. Si vous comprenez mieux vos publics, leurs besoins latents et inexprimés deviendront évidents, et vous verrez qu’il aurait été illusoire de les questionner sur ce que, bien souvent, ils ne perçoivent pas eux-mêmes.

Équilibrer les besoins divergents de différentes communautés d’usagers est quelque chose qu’une bonne équipe de designers produit collaborativement. Le bon équilibre est à trouver entre la conception de l’environnement physique, les services existants dans cet espace, et les services numériques au-delà de la bibliothèque. C’est une négociation continue, tout au long et même au-delà du processus de conception. Le conseil le plus utile que je puisse donner, c’est d’identifier d’une part les besoins qui ont des points communs, et d’autre part ceux qui sont en conflit et ne pourront jamais être conciliés. Il faut déterminer ensuite comment le reste peut être arbitré. Les besoins des gens peuvent paraître divergents en surface mais leurs objectifs, les motivations et les valeurs sous-jacentes présentent souvent des similitudes qui constituent une base commune pour y répondre.

Travailler sur des besoins qui n’existeraient pas encore serait une perte de temps. Même si la façon dont les besoins sont exprimés et compris peut changer, leurs finalités restent les mêmes. Il faut essayer de comprendre ce qu’attendent les gens, leurs motivations et leurs valeurs, et ensuite faire des propositions pour y répondre. La carte des besoins évolue bien moins que ce qu’on pourrait penser.

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Occupation de l’espace en bibliothèque : températures des usages

BBF • De votre point de vue, quelle est la spécificité de la bibliothèque en tant que lieu public ? Comment voyez-vous évoluer son rôle dans les années à venir ?

P.-J. H. • J’aimerais voir les bibliothèques trouver de nouvelles voies pour répondre aux besoins des communautés qu’elles desservent. De mon point de vue, il y a une hiérarchie des besoins en matière d’information.

Tout d’abord, l’accès à l’information et aux services en ligne est crucial, que vous soyez un écolier en train de faire ses devoirs ou un adulte à la recherche de tarifs avantageux en électricité. Les bibliothèques ont ce rôle important à jouer en matière d’inclusion sociale, ne serait-ce qu’en offrant un lieu chauffé, sûr et confortable, dans lequel on peut accéder à internet et à des services en ligne.

Le niveau suivant concerne les compétences informationnelles. Le problème récurrent des fake news souligne combien la maîtrise de l’information est importante. La bibliothèque doit tendre la main aux gens, les aider à évaluer les sources d’information et accompagner les parents et leurs adolescents dans la maîtrise des réseaux sociaux.

La bibliothèque offre des opportunités, au-delà du simple apprentissage : c’est un environnement riche de sérendipité, un lieu magique où vous pouvez tomber sur de nouvelles idées et les essayer. Bien conçue, une bibliothèque est l’environnement idéal pour rendre les gens capables de dépasser leurs préjugés et s’émanciper des chambres d’écho médiatiques. Ils sont confrontés à de nouvelles idées, d’autres façons de penser, des points de vue avec lesquels ils sont en désaccord, des opinions contraires aux leurs. C’est aujourd’hui une chose essentielle au discours public.

À un niveau plus avancé, une bibliothèque peut changer la vie, être un lieu inspirant. Elle pourrait fournir l’accès à des outils permettant aux usagers de construire de nouvelles carrières et d’explorer de nouvelles pratiques artistiques : production vidéo, montage sonore, impression 3D, recréation de lieux et d’évènements historiques en réalité virtuelle… La bibliothèque devrait être un lieu qui permette d’accéder à du matériel et à des logiciels bien trop coûteux pour un particulier. Je sais que le financement est un défi pour les bibliothèques, mais peut-être que quelques géants d’internet qui ont esquivé des sommes massives d’impôts pourraient racheter leur conscience en finançant de telles technologies aux bibliothèques et aider ainsi à résoudre certains des problèmes qu’ils causent ?

Pour finir, les bibliothèques doivent aussi assurer une fonction sociale. Rassembler les gens dans le monde réel est d’une importance vitale, que ce soit pour rencontrer des personnes proches de vous ou pour entendre des points de vue diversifiés. La bibliothèque devient un agitateur de nouvelles idées, un endroit où discuter de questions clefs pour la communauté et même, pourquoi pas, rencontrer vos élus locaux.

En tout cela, les bibliothèques ont besoin de conserver leur qualité de sanctuaire. Non pas d’une façon raréfiée et silencieuse, mais en tant que lieu central et animé. Si le café du coin ou le parc sont les cœurs de la communauté, alors la bibliothèque en est la tête.

Concevoir des espaces en bibliothèque 

Étude Futurelib pour la bibliothèque universitaire de Cambridge • Studio Modern Human (avril 2016)

Configurer un environnement de moyenne intensité

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Figure 1

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Figure 4

Configurer un environnement de basse intensité

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Figure 4

Éléments de configuration

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Figure 2

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  1.  (retour)↑ 
  2.  (retour)↑  http://modernhuman.co/
  3.  (retour)↑  Arnault Morisson (2019), « A Typology of Places in the Knowledge Economy : Towards the Fourth Place », in F. Calabrò, L. Della Spina, C. Bevilacqua (eds), New Metropolitan Perspectives, ISHT 2018, Smart Innovation, Systems and Technologies, vol. 100 (p. 444-451), Springer.
  4.  (retour)↑  http://www.lib.cam.ac.uk/futurelib