entête
entête

Chut ! Faire taire les stéréotypes ?

L’advocacy au service d’un métier en mutation

Marie Garambois

* Nous utilisons dans cet article le terme générique « bibliothécaire », sans distinction de fonctions ou de statuts, pour évoquer la profession en général (note de l’auteur).

« Ringard » à lunettes, vieille fille acrimonieuse vêtue d’un cardigan, lecteur fou retiré du monde : les préjugés concernant les bibliothécaires ont aujourd’hui encore la vie dure. Souvent teintés d’une certaine tendresse malgré tout, ils reflètent une incompréhension de la société face à une profession qui a été longtemps mal jugée. L’est-elle encore ? La pop culture, au prisme de laquelle le métier a souvent été représenté, que ce soit au cinéma, dans la littérature, dans les séries télévisées ou sur internet, fait perdurer cette image tout en disant quelque chose de ce que sont les bibliothécaires, et surtout de la manière dont ils sont perçus.

On constate un décalage de plus en plus important entre l’image que la société semble renvoyer de la profession et les réalités d’un métier en prise à des mutations profondes. Celles-ci, induites par les évolutions de la société, par les besoins renouvelés des usagers et par un rôle politique à repenser, font évoluer très rapidement une profession longtemps taxée d’immobilisme.

« Tu vas dire chut ! tout le temps ! »

Voilà la phrase qu’a prononcée très spontanément un ami à l’annonce d’une reconversion dans les métiers des bibliothèques. Un ami, puis un autre, puis la découverte de l’ouvrage Drôles de bibliothèques 1 : il n’en fallait pas moins pour éveiller la curiosité au sujet de tous ces stéréotypes entourant le métier. Si des clichés différents sont aussi accolés à d’autres professions (la blouse blanche du médecin, le savant fou…), les représentations – teintées d’humour – des bibliothécaires de par le monde semblent unanimes : on imagine une femme, revêche ou « fofolle », vêtue d’un cardigan et coiffée d’un chignon, ayant une certaine aversion pour le genre humain et lisant beaucoup en compagnie de son chat  2.

Le thème de l’austérité est aussi prégnant. Son origine pourrait remonter au rôle de prescripteur qu’avaient les gardiens des livres d’antan : au-delà de l’idée de la recommandation, celle de la prescription implique une distinction entre le bien et le mal, ce qu’il est opportun ou interdit de lire, ce qui est obligatoire et ce qui mérite au contraire de rejoindre le prétendu Enfer. Ainsi, le prescripteur était doté d’un pouvoir, moral plus que culturel, et nous y voyons une filiation directe avec l’idée d’autorité qui émane des représentations du bibliothécaire aujourd’hui.

Une combinaison de clichés :
double peine derrière la banque d’accueil

Petite spécificité française : les bibliothécaires étant majoritairement fonctionnaires, s’ajoutent les représentations liées aux statuts de la fonction publique : « Fainéants, lents, désagréables et davantage attachés à leurs vacances qu’à l’intérêt général… Les nombreux clichés qui leur collent à la peau ne sont que rarement gratifiants  3. » Oserions-nous suggérer que la profession étant très féminisée, une part des clichés, notamment centrés sur l’apparence physique et vestimentaire des bibliothécaires, relève en outre parfois d’une simple forme de sexisme ordinaire ?

La culture populaire se fait l’écho de ces clichés. De la littérature aux séries télévisées, en passant par le cinéma et désormais les formats humoristiques courts que l’on peut trouver sur internet, les personnages de bibliothécaires sont le plus souvent représentés sous les traits que nous avons évoqués. Ou d’autres encore, émergents : bibliothécaire sexy, bibliothécaire geek sont autant de « nouveaux » clichés que l’on retrouve fréquemment évoqués ou représentés tant en France qu’à l’étranger.

Or la culture populaire infuse les représentations sociales. Difficile donc de dire qui est à l’origine des clichés ainsi véhiculés. Nous faisons l’hypothèse suivante : historiquement marqué par son rapport à l’autorité et sa dimension de gardien du savoir, le bibliothécaire a porté une image de plus en plus en décalage avec les réalités sociales de sa fonction. Mais ce sont désormais les représentations du métier bien plus que l’expérience réelle des usagers qui contribuent à la perpétuation de ces clichés.

Giles, héros contemporain

Toutefois, même s’il porte nombre d’attributs, notamment vestimentaires, contribuant à l’inscrire dans la lignée fictionnelle classique, il est un personnage qui se distingue : Rupert Giles, de la série Buffy contre les vampires, a été le bibliothécaire de fiction le plus cité lors des entretiens menés dans le cadre de la recherche que nous avons effectuée en 2016. Homme intelligent et cultivé, il aide les héros dans leur combat contre les forces du mal dans une série américaine, diffusée à partir de la fin des années 1990 aux États-Unis puis dans le reste du monde. Bénéficiant d’une immense sympathie de la part du public, il faut toutefois admettre qu’il devient dans la série plus « cool » à partir du moment où il quitte sa profession…

Et pourtant : les bibliothécaires se sont emparés de sa figure, peut-être parce qu’il se défie des clichés ayant trait à sa profession. Ainsi, en septembre 1999, le magazine de l’American Library Association (ALA) lui consacre même sa couverture avec un titre sans équivoque : « Rupert Giles : héros, bibliothécaire. Tandis que Buffy tue les vampires, son mentor tue les stéréotypes ».

Communiquer mieux = se détacher les cheveux ?

Ainsi, changer l’image des bibliothécaires est devenu l’un des objets de la communication des bibliothèques. Ces dernières années, nombre de campagnes institutionnelles mettent en scène des bibliothécaires, réels ou fictionnels  4, avec pour idée de diffuser une image modernisée. Certaines campagnes, en France ou à l’étranger, présentent ainsi les agents de leurs établissements : qu’il s’agisse par exemple d’inciter les lecteurs à répondre aux enquêtes Libqual+, comme à la bibliothèque de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines en 2015, ou de promouvoir les services de questions-réponses en ligne à la bibliothèque de Toulouse 2 Jean-Jaurès en 2014 (« Vous avez une question ? Amélie vous répond »). Ces campagnes ont pour objectif de personnifier la relation avec les bibliothécaires et de donner une image de la profession en prise avec la réalité.

Les bibliothécaires eux-mêmes se mettent en scène, notamment sur les réseaux sociaux, souvent en détournant les clichés dont ils sont affublés. Le choix de leurs avatars et autres représentations, sur des pages souvent au confluent des sphères privée et professionnelle, n’est pas anodin. Ils sont nombreux à se réapproprier les clichés susmentionnés : par exemple, par des avatars réalisés avec le générateur du dessinateur Boulet  5, ou encore en utilisant des dessins de jeunes femmes à lunettes armées d’un chat ou d’une tasse de thé.

Des sites internet comme Librarian Wardrobe 6 (sous-titré : « Breaking and embracing the stereotype ») permettent aux bibliothécaires de présenter la manière dont ils sont vêtus, embrassant et contournant ainsi tout à la fois le stéréotype. Car si les bibliothécaires ont de l’humour, force est de constater qu’une certaine réflexion sur les pratiques caractérise aussi la profession – en témoigne, s’il le fallait, ce numéro du Bulletin des bibliothèques de France, ou encore la thématique récurrente, quoique toujours riche, lors de certains événements professionnels comme le congrès de l’Association des bibliothécaires de France.

Un enjeu pour l’advocacy

Au-delà des aspects communicationnels, qu’il s’agisse de communication institutionnelle de la part des bibliothèques et de leurs tutelles, ou de communication « privéssionnelle » au niveau individuel ou associatif, renouveler l’image de la profession s’inscrit dans une perspective plus large d’advocacy.

En effet, dans un contexte mondial où les ressources économiques sont contraintes et où la continuité des actions peut subir l’impact de changements politiques et partisans, il est crucial pour les institutions culturelles et éducatives en général, et pour les bibliothèques en particulier, de s’assurer que leurs activités sont comprises et soutenues par différents types d’interlocuteurs.

L’advocacy est ainsi dirigée vers les décideurs, et s’appuie pour ce faire sur des indicateurs nombreux afin d’étayer le bien-fondé des activités et revendiquer le cas échéant les moyens d’assurer une mission de service public de qualité  7. Elle s’adresse aussi au grand public, par les campagnes que nous avons évoquées et d’autres encore qui contribueraient à moderniser l’image des bibliothèques à l’instar des campagnes de l’ALA mettant en scène des stars : une transposition française, avec une campagne nationale que nous appelons de nos vœux, contribuerait à renouveler l’image de l’institution et des professionnels qui la font vivre auprès du grand public.

Nouveaux bibliothécaires pour de nouveaux rôles ?

Un décalage de plus en plus net se produit en effet par rapport aux représentations archaïques d’un métier supposément centré sur la documentation papier, comme en témoignent les autres clichés souvent évoqués lorsque l’on pense non plus aux bibliothécaires mais aux bibliothèques elles-mêmes : poussiéreuses, pleines de rats  8… et, elles aussi, en plein décalage avec les nouveaux établissements qui, du modèle de la médiathèque des années 1980 à celui du learning center des années 2010, ont opéré le tournant de la modernité.

Ce décalage entre l’image fantasmée et les pratiques réelles des bibliothécaires se traduit par une identité professionnelle en mutation. En quelques dizaines d’années, c’est l’ADN de la profession tout entière qui s’est renouvelé : du catalogage à la recherche bibliographique, de la formation à la gestion de données, les activités des bibliothécaires évoluent sans cesse et se caractérisent par l’émergence de nouveaux métiers, tels ceux de data librarian ou encore de bibliomètre que l’on peut aujourd’hui rencontrer au détour d’un SCD.

C’est ce qui fait toute la richesse des métiers des bibliothécaires d’aujourd’hui. Leurs profils de plus en plus atypiques, leurs formations initiale puis continue et leurs backgrounds multiples renouvellent sans cesse la profession. Mais il faut noter une certaine pérennité des engagements, notamment dans la fidélité dont font montre les bibliothécaires à l’endroit des valeurs démocratiques et sociales qui caractérisent leurs actions de par le monde.

Les bibliothécaires aujourd’hui s’emparent de ces grandes questions sociétales car ils y sont fréquemment confrontés dans leur établissement : accueil des migrants, alphabétisation, aide à la recherche d’emploi, mais aussi préservation des données gouvernementales aux États-Unis dans le cadre des opérations de Data rescue 9.

D’une profession perçue comme statique et retirée du monde, dans la bibliothèque de Babel chère à Borges, voilà qu’un glissement s’opère : le bibliothécaire est en prise avec les réalités contemporaines et peut désormais jouer dans la société des rôles tels que celui de medium entre les nouvelles technologies de l’information et le public, ou entre les différents modes de publication et le chercheur.

Cette évolution de la profession elle-même – bien au-delà de l’image – se caractérise par l’acquisition et l’entretien de nouvelles compétences, ainsi que par une adaptabilité permanente aux questions d’actualité et à la manière d’appréhender les enjeux de la société. Que ce soit par le biais des cursus de formation à l’IST, par la formation continue, par l’investissement personnel dont font preuve nombre de nos collègues (notamment sur les réseaux sociaux et les listes de diffusion) pour le partage d’une culture professionnelle commune : toutes ces initiatives concourent au renouvellement des pratiques, dont nous ne pouvons qu’espérer qu’il soit de plus en plus perçu par les tutelles et le public. Pour que la profession de bibliothécaire soit (à nouveau ?) considérée à sa juste valeur.

Plus qu’un changement d’image :
un véritable enjeu politique et social

Au-delà du caractère anecdotique que peuvent donner à voir les images du bibliothécaire, que ce soit dans la pop culture ou les médias, il nous faut donc soulever un double enjeu. Tout d’abord, celui des compétences métier : sous-jacente aux représentations évoquées précédemment, on peut lire l’idée d’une incompétence dont feraient preuve les bibliothécaires. Ni spécialistes d’un domaine (à l’exception peut-être des subject librarians anglo-saxons), ni polyvalents dans l’esprit de certains de leurs interlocuteurs, il leur faut donc avant tout inspirer confiance. Non en tant que personnes – s’ils sont sympathiques, c’est évidemment un plus, comme dans tous les métiers de service ! –mais avant tout en tant que professionnels.

On peut penser notamment à des domaines comme les services aux chercheurs : il leur faut trouver « l’angle d’attaque » pour démontrer ce qu’ils peuvent apporter, tout en n’ayant pas l’expertise scientifique de leurs interlocuteurs. C’est là qu’entrent en jeu les compétences informationnelles et techniques, mais aussi de « nouvelles » compétences : tout le pan de l’accompagnement à la publication, de la gestion des données, de l’open access et plus largement de l’open science sont autant de domaines que s’approprient aujourd’hui les bibliothécaires, en plus des compétences sociales abordées précédemment.

C’est en développant ces aspects, tout en conservant une continuité dans la médiation des savoirs, que les bibliothécaires pourront continuer à exercer leur profession en mutation. Plus que jamais, c’est l’enjeu sociétal que représentent les bibliothèques qui est à défendre, et une advocacy maîtrisée passe aussi par celles et ceux qui en portent chaque jour la responsabilité et les valeurs de par le monde : les bibliothécaires, avec ou sans lunettes.