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Sang-froid

Justice, investigation, polar…

Yannick Dehée

En mars 2016 est apparue sur les présentoirs des libraires une nouvelle revue trimestrielle, consacrée au crime : Sang-froid. Elle adopte le format connu sous le vocable de « mook » (contraction de « magazine » et « book »). Sa particularité ? Mêler fiction et journalisme.

Les noces du crime et de la littérature ne sont pas neuves. En 1928 naissait déjà, sur une idée de Joseph Kessel, le magazine Détective, placé sous la direction de son frère Georges. Ensemble, les Kessel parvinrent à convaincre Gaston Gallimard de financer le projet. Des plumes célèbres y furent associées : Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Paul Morand ou Jean Cocteau. Le succès fut immédiat. Le titre devait cesser de paraître en 1940, puis renaître chez un autre éditeur à la Libération dans une forme plus populaire, non sans dérives selon ses contempteurs. Depuis, les velléités de mêler crime et littérature n’ont jamais vraiment disparu.

Le début des années 2000 a été marqué par deux initiatives : Alibi, lancé à l’hiver 2011 avec le soutien de l’association 813, était centré sur le polar, avec des ouvertures sur le reportage et l’enquête. Crime et châtiment, paru en janvier 2012, abordait le fait divers sous toutes ses formes. La première s’est arrêtée en 2014, faute d’un lectorat assez large. La seconde a été victime des difficultés financières de son éditeur.

C’est avec tous ces précédents en tête que nous avons élaboré Sang-froid pour lui bâtir une identité propre, assez large pour ne pas se limiter aux seuls acteurs du monde judiciaire, ni même aux seuls aficionados du polar, mais tout de même assez exigeante dans son écriture pour se distinguer de l’offre disponible en kiosques.

Sang-froid refuse de cloisonner littérature et journalisme, à l’instar d’un Truman Capote dont le titre invoque le patronage. Aujourd’hui le polar est de plus en plus documenté et en prise sur la complexité du réel. Quant aux meilleurs journalistes, ils se montrent de plus en plus exigeants concernant les techniques de narration. Lancer ce projet, c’est faire le pari que la circulation entre les deux peut s’avérer féconde, et que le grand public cultivé est prêt à accueillir un tel objet hybride. Ni corporatiste, ni anecdotique, Sang-froid n’est pas une gazette des milieux judiciaires mais se veut parmi les mieux informées, de l’intérieur même de la machine. Le fait divers y est peu présent, sauf quand il revêt une dimension mythique ou sociale particulière. En revanche, la revue veut explorer toutes les facettes du fait judiciaire et criminel, y compris le crime en col blanc, en France mais aussi partout dans le monde.

L’éditorial du premier numéro pose clairement le contrat de lecture : « À l’écart des tribunes politiciennes, du feuilleton de l’actualité immédiate et du tribunal des éditorialistes, Sang-froid veut s’en tenir aux faits : les établir, les contextualiser, les expliquer. Tant mieux si, au passage nous dévoilons quelques “affaires” Nous ne sommes pas là pour juger mais pour informer des lecteurs qui sont assez grands pour se former leur propre opinion. »

La revue a passé le test crucial des premiers numéros, avec des ventes satisfaisantes en librairies et un rythme d’abonnements soutenu, parmi lesquels on compte déjà plusieurs dizaines de bibliothèques. L’accueil de la presse et des médias audiovisuels a, lui aussi, été très chaleureux. À compter de septembre 2016, un partenariat se met en place avec l’émission Secrets d’info de France Inter. Sang-froid est également partenaire d’une dizaine de festivals, comme « Quais du polar » à Lyon ou « America » à Vincennes.

Il est toujours plus facile d’expliquer a posteriori ce qui fonctionne ou pas, et pourquoi. La participation enthousiaste de « grandes plumes » du polar, aussi bien françaises (Franck Thilliez, DOA, Olivier Truc, Caryl Férey) qu’anglo-saxonnes (Michael Connelly, Roger Jon Ellory, Val McDermid) a sans conteste été un atout maître. La diversité des sujets abordés est aussi saluée par les lecteurs et abonnés qui se manifestent sur les réseaux sociaux : institution judiciaire et policière, espionnage, terrorisme, criminalité, corruption, fraude fiscale et trafics en tous genres fournissent une matière quasi inépuisable. Dans chaque numéro, un dossier de fond d’une vingtaine de pages éclaire un aspect du monde judiciaire (les avocats d’affaire, les failles de la médecine légale, les alternatives à la prison…). Chaque livraison comporte également une enquête historique : la guerre secrète de la France contre l’Algérie dans le no 1, le protégé d’Hitler qui devint tueur pour le Mossad dans le n° 2. Ces deux articles ont été salués comme de véritables révélations.

Alors que les médias traditionnels ont de moins en moins de temps et de moyens à consacrer à l’investigation, Sang-froid veut se donner les moyens d’enquêter dans la durée, de revenir sur des affaires qui ont défrayé la chronique. Le n° 2 revient ainsi sur le scandale de la BAC Nord de Marseille en montrant qu’il a été artificiellement gonflé et qu’il ne reste plus grand-chose dans le dossier judiciaire.

La revue joue sur tous les registres d’écriture : portraits, tribune, enquête, reportage photo, nouvelle, critique… Le choix de mêler photographie et dessin participe de son identité et de sa séduction. Alors qu’une version numérique est disponible, les lecteurs et abonnés plébiscitent la version papier à près de 99 %, ce qui est somme toute réjouissant. L’effet collection joue à plein puisqu’à chaque nouveau numéro on enregistre de nouvelles commandes des précédents.

Bien entendu, ce n’est que le début d’une aventure que l’on souhaite aussi longue que possible. Tout reste à faire pour rester à la hauteur de la confiance exprimée par les premiers lecteurs. Mais par les temps qui courent, l’aventure est belle.