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Laurent Martin

L’enjeu culturel

La réflexion internationale sur les politiques culturelles, 1963-1993

La Documentation française, collection « travaux et documents » n° 33, 2013, 430 p.
ISBN 978-2-11-009549-7 : 23 €

par Thierry Ermakoff

Cet ouvrage, issu de la thèse (HDR) que Laurent Martin a soutenue en 2012, est, comme aurait pu l’écrire Vialatte, de la plus haute importance. Au-delà de son titre, qui ouvre à la mise en perspective internationale, il nous invite aussi à une histoire administrative et politique de notre pays, à partir des années 1960.

Il débute par une introduction problématique, sorte de mise en jambes avant d’attaquer la montagne : les acteurs et les thèmes. La première partie se situe au début de la création du service Études et Recherches (SER) qui, sans remonter à la plus haute antiquité, mais à 1959, Malraux et son ministère avaient un an, ce n’est pas tout à fait rien, c’était l’avènement du VIe plan, et tout se dessine et se prépare au tournant de ces années. Ce service fut dirigé par Augustin Girard de bout en bout. Très vite, ce jeune homme d’alors comprit l’intérêt qu’il y avait à travailler avec le ministère de la Culture – auquel son service fut rattaché –, avec le Conseil de l’Europe, puis avec l’Unesco.

Augustin Girard et le SER-DEP (Département des études et de la prospective) vont se préoccuper de se donner des outils de compréhension et d’aide à la décision politique, interviendront pour préciser le concept de démocratisation culturelle, et défendront la nécessité de penser les industries culturelles.

Augustin Girard forge donc à la fois des outils statistiques, économiques, de doctrine, qui permettent une politique dont il écrira : « Une politique culturelle est un système de finalités, d’objectifs et de moyens voulus par un groupe et mis en œuvre par une autorité. » Nous voici, en ce XXIe siècle qui n’en finit pas de commencer, au même point qu’en 1972.

Ces finalités s’inscrivent dans une crise qui a commencé avec le choc pétrolier et le retour en grâce de l’individu libéral : « Nos structures sont sur le point de se transformer profondément et cette transformation s’effectuera à partir de 3 facteurs : le passage de l’expansion quantitative à la croissance qualitative […], l’exigence d’une plus grande participation de l’individu au processus de décision et de production, une transformation radicale de la formation. » Cette analyse impliquera et confortera les notions de développement et de démocratie culturels, même si celles-ci ne datent pas des années 1960. La place des créateurs est nécessaire et contradictoire : que signifie la liberté de l’artiste ? Jusqu’où va-t-elle ? Mais « toute politique de création est liée à une philosophie de l’école », écrit encore Augustin Girard. Tout est déjà écrit et pensé dans cette étrange structure, le SER-DEP, entre l’institutionnel et le non institutionnel, dont un des (nombreux) champs d’intervention sera l’industrie culturelle, et, plus particulièrement, le déferlement audiovisuel. La télévision comme outil d’émancipation est envisagée, imaginée. L’économie de la culture, par la loi de Baumol, d’abord, importée des États-Unis, puis par des enquêtes systématiques, sera confrontée aux standards internationaux. On sait combien Jack Lang en fera usage, tout en contestant un temps les enquêtes sur les pratiques culturelles.

Laurent Martin, par ce travail magistral, nous ouvre plusieurs voies : comment un service bien conçu fut capable de concevoir ce que pourrait être une prospective de l’action publique ; comment cette visée prospective s’est, par choix, appuyée sur le ministère de la Culture ; comment et pourquoi ces enseignements sont, au mot près, d’une actualité tranchante : l’école, la télévision (vs internet, Google et le numérique), la place de l’artiste, les industries culturelles, « une grande partie de la vie culturelle sera de plus en plus fabriquée par des industries culturelles », rejoignant ici les analyses de Philippe Urfalino.

Laurent Martin, en nous proposant de revoir cette aventure singulière du ministère de la Culture, nous montre, comme il l’avait fait pour Jack Lang : une vie entre culture et politique, les coulisses et les machines du pouvoir : comment se prennent les décisions, de quelles marges de manœuvre disposons-nous, bref, pensant, sans doute, nous proposer une sorte d’histoire politique, il nous enjoint, et c’est là son plus grand mérite, de refaire de la politique, au vrai sens du terme.