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La future BMVR de Caen

Un dialogue permanent entre le bibliothécaire et l’architecte

Noëlla du Plessis

Clément Blanchet

Mener un projet de bibliothèque, c’est accepter que des fils différents s’entremêlent pour tisser une toile avant tout solide et tout à la fois harmonieuse.

Les intervenants sont multiples dès l’idée même d’un projet : des bibliothécaires, mettant en avant leurs demandes d’évolution, de fonctionnalité, de convivialité mais aussi leurs rêves, aux élus ayant leurs propres idées, ou non, sur la future bibliothèque et leurs rêves (ou parfois fantasmes) ; des bibliothécaires aux représentants administratifs de la future maîtrise d’ouvrage, positionnés comme de véritables accompagnateurs/soutiens du projet ou comme « recadreurs » de rêves pour des raisons financières ; des bibliothécaires, qualifiés dans le projet qui prend corps d’utilisateurs (ce qui change leur perspective), aux intervenants représentant les multiples aides à la maîtrise d’ouvrage (AMO), que ce soient les programmistes, les acousticiens, les informaticiens, les spécialistes en environnement, etc. ; des bibliothécaires enfin aux architectes qui, arrivés bien après les différents échanges, préconisations, demandes, ont leur propre vision du projet.

Pour que le fossé ne soit pas infranchissable entre les bibliothécaires présents dès le lancement de la réflexion et les architectes arrivés bons derniers, il faut à la fois que chacun ait ses points d’ancrage – cela suppose, du côté du bibliothécaire, une réflexion en amont afin de dégager quelques principes directifs nécessaires pour s’autoriser ensuite la remise en cause ; du côté de l’architecte, de canaliser ses énergies sur les demandes du programme et d’identifier certaines lignes de force du site – et que dans le même temps chacun accepte de les requestionner, souvent de manière incessante, afin de garantir l’enrichissement et l’évolution de la réflexion et du projet.

Du côté du bibliothécaire
(Noëlla Du Plessis, directrice de la bibliothèque de Caen)

On ne peut se lancer dans un projet de construction d’un nouvel équipement sans se poser la question du pourquoi, avant même celle du comment.

En 2007, alors même que les élus de Caen la Mer avaient donné leur accord pour un nouveau bâtiment pour le centre-ville de Caen, les bibliothécaires ont proposé, en préalable, un questionnement sur ce que devait être la bibliothèque de demain, questionnement sans réponse ferme quant au « demain » bien évidemment, mais qui a permis de penser un projet politique pour l’établissement dans son ensemble (le réseau de Caen comprend huit bibliothèques et un bibliobus).

La réflexion a démarré par une phase de questions sans réponses, méthodologie un peu déroutante, certes, parfois déstabilisante, qui a cependant contribué, par la suite, dans tous nos travaux, toutes nos relations avec les différents intervenants/partenaires, à faire accepter comme une évidence et un approfondissement possible toute réinterrogation de nos demandes.

Les questions essentielles : au moment où l’information est disponible partout, à tout moment, pourquoi proposer un lieu spécifique, la bibliothèque ? Pourquoi les publics auront-ils envie et (ou) nécessité d’y venir ? Une bibliothèque aujourd’hui est-elle toujours un service public utile ? Si oui, comment la réinventer, comment susciter l’envie, le désir, y répondre en partie tout en laissant à chacun la liberté d’inventer, de réinventer sa bibliothèque ?

À l’issue de cette réflexion, le programme scientifique et culturel (PSC) a dessiné les enjeux et les axes forts du projet, bibliothèque physique et bibliothèque en ligne, les publics en constituant le centre de gravité :

  • La bibliothèque est un lieu d’appropriation de la culture et du savoir reposant largement sur les rencontres, les échanges, ceux-ci étant facilités, encouragés par les propositions faites par les bibliothécaires qui deviennent encore plus médiateurs. Un lieu également de co-construction du savoir (le public vient avec ses propres connaissances et les fait partager).
  • L’offre construite, proposée, valorisée, l’est parce que les publics sont là ou parce qu’on veut les faire venir, ce qui a pour corollaire de mieux accepter l’offre éphémère qui, si elle est liée à certaines attentes parfois passagères, est bien une aide à la construction de points de vue.
  • Cette offre, à la fois documentaire et de services, s’adapte aux publics, à la manière que ceux-ci ont de l’appréhender. Si elle envisage les publics dans leur globalité, favorisant les contacts, elle le fait aussi dans leur singularité : trois niveaux d’accueil avec des personnels mobiles dans les espaces, accompagnement personnalisé dans la recherche, outils spécifiques pour malvoyants, collections « première approche », prise en compte du nomadisme de chacun.
  • Afin d’être au plus près des attentes et des pratiques des publics, la bibliothèque doit s’adapter en permanence à l’évolution de celles-ci ; la mise en place d’un observatoire des publics lui donne les moyens d’être réactive, évolutive, dans ses missions et ses espaces.

En corollaire de ces points constitutifs, quelques demandes destinées à l’architecte étaient déjà esquissées : de l’extérieur, le bâtiment devait être perçu comme ouvert à tous, constituant un lieu d’invitation à la découverte, à l’échange, où les publics trouveraient réponses à leurs questions et attentes diverses ; la bibliothèque devait être évolutive dans ses espaces, en lien avec les évolutions de l’offre et des usages, et par une prise en compte des détournements d’espaces selon leur appropriation par les publics ; les espaces, accessibles à tous, devaient favoriser la mixité, générationnelle ou sociale, autour de lieux tels que café, salon de lecture, espace citoyen, et en même temps ménager l’intime, l’installation dans des comportements de lecture comme chez soi, en veillant au confort de chacun ; la présentation en grand plateau était souhaitée pour une offre documentaire, devenue hybride, répartie en quatre pôles thématiques ; les collections ne devaient pas empêcher la vue afin que chaque usager puisse maîtriser aisément l’ensemble du lieu et ne se sente pas perdu devant une offre trop abondante ; l’identité normande et patrimoniale de la bibliothèque devait être mise en valeur, etc.

L’étude de programmation  1 nous a amenés à réinterroger le projet au moment de sa traduction spatiale et à faire passer notre réflexion des publics vers les ressources : quel nouveau positionnement de la bibliothèque dans un monde où l’information est disponible depuis partout à tout moment ? Quelle offre qui permette de justifier son rôle et la venue des publics dans ses murs ?

Deux questions préalables : comment positionner la bibliothèque sur quelques fondamentaux, comme l’accès aux ressources, en s’affichant clairement force de proposition, tout en laissant la place à un usager voulu acteur ? Comment donner à comprendre le monde, faire sens, sans enfermer ?

La bibliothèque a alors été envisagée comme un territoire intelligent : l’accès à la connaissance, à la culture, se veut simple, évident, permettant une réelle appropriation du savoir ; il s’appuie sur la capacité de l’espace à structurer la pensée, sur des outils informatiques en lien avec les pratiques de découverte nomade, et apporte ainsi une réelle valeur ajoutée.

La présentation des collections en elle-même est porteuse de sens : quatre pôles thématiques, simples et repérables, constituent les entités essentielles pour l’appréhension du savoir et la construction de chaque parcours de lecteur (documentaire et spatial) ; les collections normandes (élément fort de l’identité de la bibliothèque) et les collections de première approche, présentes dans chaque pôle, sont des fils conducteurs qui tissent des liens entre les pôles.

Le projet propose une traduction documentaire et spatiale des connexions naturelles entre les idées et les domaines du savoir et de la culture, et une réponse en quelque sorte aux pratiques de nomadisme des publics. Chaque pôle est envisagé comme un point de départ pour la découverte, où le parcours peut être plus important que les pôles eux-mêmes. Ce cheminement dans les ressources, documentaires ou de services, repose sur une structuration des sollicitations dans la présentation de l’offre : des portes constituent des zones de transition entre pôles qui permettent, à partir d’un pôle, de rebondir sur les autres domaines thématiques ; des passerelles, liens physiques et intellectuels entre les pôles, sont habitées de contenus intermédiaires (collections temporaires, expositions, rencontres littéraires, médiations diverses) et permettent les échanges et la circulation, signifiant ainsi la bibliothèque comme lieu de rencontre et de confrontation entre les différents publics.

L’espace enfance (jusqu’à 9 ans) s’insère dans cette logique de parcours : une initiation progressive et intuitive à l’ensemble de la bibliothèque s’effectue par une traversée des pôles rendue possible grâce à un positionnement en arrière de l’espace.

L’outil informatique soutient, irrigue le projet : le parcours est lié à la découverte, pas à l’errance dans les collections.

Cette réflexion basée, en quelque sorte, sur une cartographie des ressources, fruit de la réflexion des bibliothécaires, ne nous a pas amenés à négliger les publics dans la co-construction de l’offre et de sa présentation. Si l’on souhaite créer les conditions optimales de sollicitation de l’usager, ce dernier ne doit pas simplement les « subir ». Les publics peuvent agir sur cette présentation physique des ressources : des collections satellites représentent des parties évolutives de cette cartographie ; ce sont des propositions de bibliothécaires dans la présentation de contenus mais ces choix sont réinterrogeables, doivent s’adapter aux demandes. Cette interaction avec les publics permet également d’assurer un renouvellement partiel de l’offre dans sa présentation.

Étant donné que deux constructions nous attendaient, la bibliothèque physique et la bibliothèque en ligne, cette dernière devait offrir une résonance avec l’organisation spatiale du bâtiment afin de garantir un repérage et une compréhension optimale de la part des publics.

À l’issue de ce programme, la demande faite à l’architecte était claire : il devait établir une représentation attractive et structurée de l’étendue du savoir, superposer une carte mentale de la connaissance à la carte spatiale de la bibliothèque. Il devait aussi nous aider à répondre aux deux questions qui demeuraient : comment proposer, à côté de nos pleins, des vides dont chacun puisse se saisir ? Comment au final donner à voir, comprendre, mettre en scène nos propositions ? Enfin, sur un plan plus technique, la bibliothèque étant envisagée comme un lieu d’échanges, au milieu de nos demandes traditionnelles pour un bâtiment basse consommation, il y avait la nécessité d’une acoustique permettant de développer tous les usages sans gêne pour autrui  2.

Du côté de l’architecte
(Clément Blanchet, architecte associé – concepteur)

Le travail de l’architecte pourrait se définir comme étant une fouille attentive qui vise à découvrir des voies et stratégies permettant d’agir. Il faut se donner les moyens de voir et de savoir. Il peut épuiser l’ensemble des outils disponibles pour à la fois représenter l’architecture mais aussi pour la produire, la penser, la concevoir. Produire peut-être, de l’architecture, mais également se rendre indépendant de la production pour tenter de comprendre, au niveau le plus élémentaire, ce qui se passe dans le monde et comment certains phénomènes affectent l’architecture. Naturellement, parfois il ne s’agit pas d’inventer, mais plutôt de manipuler, rendre lisible la connaissance, le programme original. C’est cette méthode que j’ai pu appliquer dans le cadre de la conception de la BMVR à Caen. En effet, il s’agit d’une longue période d’investigations sur le programme, une analyse exhaustive de l’ensemble des composantes du projet, qu’elles soient programmatiques, économiques, contextuelles. C’est finalement une lecture simple et sans nul doute logique du cahier des charges que nous avons proposée pour ce projet. Il fallait trouver une équation simple et possiblement unique. Il ne s’agissait peut-être pas uniquement d’inventer mais de représenter et de bien écouter la demande des usagers. Il était demandé de construire au final quatre pôles ou bibliothèques ; et nous avons proposé de transformer la demande en suggérant une unique plateforme reliant les quatre polarités.

Le dossier de candidature

Première étape d’une longue et grande histoire. Il s’agit pour moi de monter une équipe. C’est une bibliothèque, à Caen, en Normandie. Le dossier administratif est envoyé, nous sommes en 2009. C’est alors uniquement un site abstrait, des théories probables qui passent dans la tête, le tout sur un sujet passionnant : une institution qui offrirait la connaissance pour tous.

Le concours – Suivre une intuition

Retranscription/interprétation et réécriture d’un cahier des charges. Un épuisement de solutions, d’idées, puis un choix…

ça y est, c’est officiel. Nous sommes sélectionnés. Ouverture du cahier des charges, celui-ci est lu, relu, analysé, interprété. C’est la lecture assez brute d’un cahier des charges sans pouvoir entrer en contact et dialogue avec la maîtrise d’ouvrage. C’est le début des premières interprétations. Nous sommes seuls face à une demande, un programme. Il s’agit de regrouper la connaissance et d’en formuler les premières intuitions, lectures raisonnées (à la fois en termes de volumétrie, mais aussi en termes de diagrammes). Je commence à extraire les premières phrases qui me semblent synthétiser la logique du projet. C’est cette logique qu’il faut inventer. La définition d’une histoire qui se nourrira au fil de l’écriture du projet. La conception du projet est la mise en place, au final, d’un vocabulaire spécifique (voire unique) du projet et ensuite l’invention d’une grammaire propre à l’architecte pour mettre en forme une pensée, un point de vue programmatique. Ce point de vue évoluera au fil de discussions avec les expertises engagées autour du projet, que ce soit l’ingénieur, le scénographe, l’économiste. Ces enrichissements successifs viendront formuler une architectonique.

L’exercice de l’architecte est de faire le bon choix dans une multitude d’idées. C’est le plus dur dans l’architecture. Savoir choisir.

Les études et les évolutions

Après plusieurs semaines d’attente, j’ose appeler la maîtrise d’ouvrage qui m’annonce la bonne nouvelle. Je me rappellerai toujours cet appel. Il s’agit alors de remercier l’équipe, de se rappeler en accéléré l’ensemble des étapes qui ont porté le projet. Un film mental se reproduit. Des nuits blanches, des hésitations, des sueurs de pouvoir terminer des notices, des dessins. Un film qui devait traduire à la fois une lecture analytique et sentimentale de sa pensée. C’est enfin le début du dialogue avec le bibliothécaire. La possible découverte de sa propre interprétation d’un programme, d’enjeux formalisés dans un plan avec deux axes qui se croisent.

Les changements de programme, c’est savoir faire évoluer le projet tout en conservant un certain nombre d’invariants. Garantir l’intégrité du projet. Voici quelques exemples de transformations ou évolutions.

Le rez-de-chaussée – Le pôle enfance

Un des premiers éléments de négociation (très positive) a été le positionnement de l’espace jeunesse, qu’il me semblait dans un premier temps assez pragmatique de disposer à l’entrée, près de l’accueil. Oui, cependant la bibliothécaire a réussi à me convaincre, suite à des hésitations partagées, de venir disposer cet espace au dernier niveau de la bibliothèque. Les enfants pourront ainsi traverser l’ensemble des champs de connaissances de l’édifice. Oui, c’est naturellement plus logique, et surtout constitutif d’une conception presque pédagogique et performante. Le restaurant redescendra en rez-de-chaussée pour aller trouver la lumière de l’ouest et activer le bassin, domaine piétonnier ouvert sur la ville.

Cette transition spatiale (et finalement la modification du projet du concours) est la lecture commune et collégiale de l’histoire du projet. Le bibliothécaire et l’architecte traduisent une pensée commune, créant cette maïeutique plus efficace et en conséquence qui permet de nourrir la pensée intrinsèque du projet.

Les escalators

Plusieurs allers-retours ont eu lieu sur la question du positionnement des escalators. Avec l’équipe, de multiples variantes sont envisagées. Perpendiculaires au bassin ? ou peut-être parallèles aux ailes du bâtiment ? Les flux doivent-ils être continus ? discontinus ? Cette discussion, et partage d’intentions, entre le bibliothécaire et l’architecte ont permis au fur et à mesure de mettre à niveau l’ensemble de la connaissance sur le projet et sa programmation. C’est aussi une simulation commune du projet qui se met en place. Nous le construisons ensemble.

Les matérialités

L’architecte a sa vision des matérialités à valoriser. C’est la plus simple traduction d’une vision élaborée et construite, mais il est vrai que les choix de matérialité sont très personnels. Beaucoup d’évolutions se sont traduites dans des approches nouvelles et hybrides parfois. Il s’est forgé une culture commune des matériaux à utiliser dans les espaces. Nous avons ainsi pu partager et initier une intimité commune sur les choix.

La transparence – Le verre thermomoulé

Croire en son intuition, valoriser un dialogue avec des ingénieurs. Oser faire un dessin peut être naïf : oui, je ne veux pas de structure pour ce verre de la façade principale de la bibliothèque. Peut-on le déformer pour le rendre autostable/indéformable ? Je demande à notre ingénieur façade. Pouvons-nous transformer la matière et la rigidifier pour qu’elle se suffise à elle-même ? Oui, il s’agira de le traduire dans une esthétique construite et raisonnée par de multiples feuilles de calculs, de réunions d’ingénieurs. La transparence est un sujet clé pour moi dans le projet. Il ne m’était pas possible d’imaginer un bâtiment si libre et de le contraindre par une logique constructive antinomique à l’ambition du projet. Ce sera une géométrie dictée par des demandes techniques. Un dessin a sa propre logique.

Tout d’abord inquiet de la géométrie et de ses possibles effets, j’ai finalement réussi à convaincre d’une vision transparente sur le sujet. La maîtrise d’ouvrage a doucement partagé cette idée et, après de multiples hésitations, nous sommes parvenus à un consensus sur le sujet.

Le livre physique, le livre numérique
– Relation à la conception du mobilier

L’enjeu d’une bibliothèque de demain semble porter sur la relation et la place relative du livre physique et du livre numérique. Dès le début, nous avons élaboré cette problématique. Et après de longues discussions, nous avons collégialement proposé que le livre physique et le livre numérique aient la même équivalence. C’est ainsi que nous avons élaboré un mobilier intégrant cette double ambition : porter le livre physique et numérique, en ayant un mobilier qui puisse intégrer les tablettes numériques et physiques dans une même unité fonctionnelle. Cela a été le fruit de débats entre architecte, politiques, et ce, afin de trouver le bon équilibre.

Réinterprétation positive (?) du programme

Le concept permet de traduire un schéma fonctionnel nouveau, avec au cœur du dispositif, une place commune, une zone de confluence ; et aux extrémités l’expression des pôles avec leurs scénographies propres. Nous avons travaillé à la flexibilité de l’espace en autorisant sur le plateau de lecture des configurations très multiples, voire infinies pour la disposition du mobilier. Je pense que l’architecture doit être en totale adéquation avec la demande et les usages. C’est ainsi que nous avons pu définir ce territoire de connaissance, à la fois multiple et unique, matériel et virtuel. Cette institution cherche à épuiser toutes les configurations pour approcher et appréhender les formes de la connaissance. C’est ce principe fondamental au projet qui m’a motivé, et ce, dès 2010. La bibliothèque devient alors un outil pour la ville où il n’est plus uniquement question d’aller voir et lire un livre mais, bien au contraire, de démultiplier toutes les expériences possibles autour du livre.

Le projet de la bibliothèque multimédia à vocation régionale (BMVR) s’installe à l’interface du nouveau développement de la ville de Caen. Sa position, à proximité du centre historique et à la pointe de la presqu’île, doit être un lieu symbolique fort du savoir et du partage des connaissances, avec cette double ambition : s’adresser au passé et s’orienter vers le futur. Le rôle de l’architecte est de savoir mesurer et doser les enjeux de la lecture d’une demande, des contraintes d’un site. Il y a toujours cette tentation d’orienter certaines logiques formelles pour le projet. Cependant, c’est par le dialogue attentif et permanent avec les bibliothécaires que le projet a pu prendre sens et se concevoir.

Le simple fait de produire un schéma à l’échelle territoriale a permis d’aborder le contexte global et de l’ancrer en une figure très simple, très efficace, voire primitive : ces deux lignes qui se croisent viennent générer leur propre contexte, leur propre lieu. La même chose s’est produite lors de la transcription programmatique du projet. Le cahier des charges demandait d’imaginer une bibliothèque constituée de quatre polarités. Ainsi, en réponse au schéma suggéré indiquant une multitude de passerelles, j’ai proposé un vide qui concentre et consolide les connaissances dans une plateforme unique, ce qui favorisera une expérience facile de la bibliothèque.

Deux ailes du bâtiment se tournent vers le passé, à savoir l’abbaye aux Dames et l’abbaye aux Hommes ; et les deux autres vers le futur, le pôle de la gare et la presqu’île qui rejoint la mer avec un ensemble de projets en développement. La bibliothèque est pour moi une simple traduction de ces diagrammes originaux. Elle devient un lieu métropolitain qui explore et définit le rôle du livre dans un monde de plus en plus virtuel. Elle est un forum unique, un lieu commun pour le territoire.

À partir du principe des quatre pôles du programme (art, littérature, sciences et techniques, sciences humaines) et d’une position dans la ville faisant écho à des entités structurantes du grand territoire caennais, le bâtiment se construit à l’intersection de deux axes. L’espace de la bibliothèque se fonde alors dans l’étendue de cette double transversalité conceptuelle et urbaine. L’organisation du plan se comprend naturellement, du fait de son aspect centré : le rez-de-chaussée est un espace public qui forme une « place interne » connectant le parc avec le bassin Saint-Pierre. En relation directe avec le rez-de-chaussée, se trouve la grande salle de lecture, élevée et définissant cet espace unitaire, lisible, transparent et démocratique. Dilatée et composée à l’échelle de cette étendue, « la cartographie des connaissances » constituant cette pièce principale de la bibliothèque se transcrit dans un espace multiple et panoramique, divers et orienté, ouvert et construit.

La forme résultant de ces grands principes autorise la lecture d’une identité globale de la bibliothèque, tout en suggérant ses spécificités. De la croisée des axes, lieu d’une appréhension globale des thèmes et de toutes les transversalités possibles, aux extrémités, lieux des expressions particulières et locales, cheminements, passages et champs se déploient dans une organisation spécifique. Au dernier niveau, se trouvent l’ensemble des espaces de travail pour les bibliothécaires ainsi que l’espace jeunesse, comme ultime découverte.

Conclusion – le projet est le fruit
d’une rencontre et de dialogues intenses
entre le bibliothécaire et l’architecte

Le projet de la bibliothèque est une proposition qui cherche à traiter de manière équivalente le passé, le présent et le futur. En effet, comment concevoir une telle institution qui doit traduire des solutions (parfois même techniques), gérant tous les supports d’accès à la connaissance ? L’architecte pourrait ainsi devenir un médiateur de l’ensemble des solutions existant à ce jour. Il doit chercher à prévoir une évolution des pratiques, qu’elles soient orientées vers le passé ou vers le futur. Cependant, une règle absolue, il me semble, est de ne pas être dépendant des technologies qui sont déjà obsolètes à la première mise en marche. C’est peut-être aussi une des raisons qui nous a poussés, et ce, dès la conception en phase concours, à ne pas proposer de climatisation et à enrichir le projet par la mise en place d’un système de ventilation naturelle. Dans un monde où tout devient virtuel, la bibliothèque tente, il me semble, d’ancrer le réel avec un peu plus de précaution. Sa géométrie simple, presque primitive, avec ses deux lignes qui se croisent, cherche une simplicité tout en autorisant la lecture de sa conception de l’extérieur, mettant ainsi en valeur les messages et l’organisation voulue par les bibliothécaires : un bâtiment lisible, performant et durable.

Une nécessaire confiance et un dialogue entre la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre autorisent la performance d’un bon projet. L’architecte devient médiateur de cette plateforme complexe de données (économiques, programmatiques, politiques…), pour en faire découvrir une proposition qui devra être naturelle. Une sorte de maïeutique d’un projet qui pourra réagir à un ensemble d’enjeux.

Le travail de la conception s’est fait grâce à des dialogues permanents avec les usagers de la bibliothèque. Un bon projet passe tout simplement par une bonne maîtrise d’ouvrage. J’ai senti la nécessité de pousser la transparence du projet, cette symbolique portée par la BMVR tend à l’idée d’une démocratie, et donc de cette lisibilité, cette transparence totale. La façade principale de l’espace de lecture est constituée de verres thermomoulés, ce qui permet de valoriser la lisibilité de l’espace mais aussi du paysage et patrimoine caennais. Aucun autre artifice structurel ne sera nécessaire pour porter la lisibilité de l’équipement.

Focus sur quelques évolutions
(Noëlla Du Plessis, directrice de la bibliothèque de Caen)

Le projet présenté par l’architecte a immédiatement séduit les bibliothécaires car il répondait pleinement aux différents enjeux exprimés, non par leur plate traduction mais, au contraire, par leur réécriture.

En réponse aux passerelles, lieux inventifs abritant collections, expositions, rencontres, ayant pour objectif de susciter les échanges, l’architecte a proposé une place centrale. Celle-ci a été perçue naturellement comme le lieu de confluence des savoirs et des cultures, comme un point de croisement évident, et non comme une simple rationalisation des chemins de traverse imaginés.

La transparence du bâtiment, liée non seulement aux grands vitrages mais à la forme même (une croix de saint-André), permettait, dès l’extérieur, d’inscrire pleinement la bibliothèque dans sa fonction de service pour tous les publics, dans la cité ; de même, à l’intérieur, elle supprimait toute barrière visuelle qu’aurait pu occasionner la forme assez rigide du bâtiment, même si celle-ci a pour avantage de pénétrer dans la bibliothèque en son cœur même.

Les circulations étaient évidentes, les lieux de respiration tout autant.

Et pourtant…

L’espace du rez-de-chaussée ne répondait pas totalement à la commande : le pôle enfance, imaginé intégré dans la bibliothèque mais volontairement un peu en retrait, s’y trouvait isolé, facilement accessible, certes, mais pouvant être quitté tout aussi facilement sans apercevoir même l’offre de la bibliothèque située à l’étage ; l’espace exposition était enchâssé en quelque sorte dans un écrin, affichant l’action culturelle comme un acte à part.

Dès la première rencontre, l’architecte a parfaitement entendu les arguments des bibliothécaires et a retravaillé totalement l’espace. Cela marquait le début d’un travail de réelle co-construction du projet avec de nombreux allers-retours, un foisonnement de nouvelles idées, cette manière de travailler s’étant prolongée jusqu’au PRO (études de projet), celui-ci ayant même connu deux versions.

Le pôle enfance a donc été positionné au dernier niveau, selon le souhait des bibliothécaires, quelques discussions ayant été encore nécessaires quand il est devenu une sorte de cabane perchée, accessible non plus par un escalator mais par un escalier-rampe s’enroulant autour de l’ascenseur ; l’architecte a, là aussi, entendu nos arguments.

De son côté, l’architecte a retravaillé, à de nombreuses reprises, ce rez-de-chaussée afin de dégager un axe traversant plus clair (la bibliothèque a deux entrées), de renforcer la fluidité et l’accessibilité, de proposer des espaces plus aérés mais aussi plus paisibles autour du kiosque presse et des lieux de pause près du café/restaurant. Cet espace n’est pas un simple hall d’accueil, c’est le reflet de l’activité de la bibliothèque, un lieu d’appel, de rencontres, que les publics peuvent s’approprier aisément.

Améliorer la lisibilité, la transparence, a été l’un des mots clés constants de l’architecte, au service d’une architecture innovante. Le bâtiment repose sur une performance architecturale : le plateau des pôles thématiques n’est soutenu par aucun poteau. L’architecte a souhaité montrer plus clairement cette légèreté du bâtiment en éloignant de la façade le bout scénographié des pôles, ménageant des circulations latérales et non plus médianes vers les espaces situés à l’arrière, ce afin de donner l’impression d’accéder aux bouts des pôles par la façade. Les bibliothécaires ont regretté, dans un premier temps, cette entrée médiane qui donnait l’impression de pénétrer au cœur même des services présentés à l’arrière des éléments scénographiques mais ils ont été convaincus par les nouveaux espaces ainsi proposés : salon de lecture sous les gradins du pôle littérature, niches dans le mur de curiosités où les usagers pourront se lover. Séduits aussi, au final, par la proposition de remplacer par des vitrages cintrés, autre innovation technologique, les vitrages d’une grande hauteur qui nécessitaient des raidisseurs internes en verre, consommateurs d’espace et qui créaient une succession de barrières visuelles déformantes ; un voyage dans l’usine italienne a été nécessaire pour venir à bout de certaines réticences et convaincre de la justesse de cette proposition qui, non seulement, fait gagner de l’espace, mais crée des perspectives nouvelles et infinies entre le dedans et le dehors.

Dernier exemple : la mission mobilier a été confiée par la maîtrise d’ouvrage à l’architecte. Grande inquiétude du côté des bibliothécaires, échaudés par d’autres expériences où la fonctionnalité et l’esthétisme ne se croisaient pas toujours. Là aussi, le dialogue a été permanent, notamment au niveau de l’implantation. Dans un premier temps, l’architecte a suivi les demandes précises et fermes, plaçant le mobilier où c’était possible pour pouvoir intégrer toutes les collections. Malgré les nombreux allers-retours, le bilan a été décevant. Devant ce constat, les bibliothécaires ont donné carte blanche à l’architecte pour une contre-proposition, libérée d’une prise en compte trop étroite de la quantification. Le résultat, une présentation des rayonnages suivant une logique urbaine (place centrale, placettes pour un accueil personnalisé, quelques tours, des voies centrales et des chemins de traverse) permettant un repérage aisé pour les publics. Le résultat aussi, beaucoup moins de collections dans les pôles, ce qui a obligé à inventer de nouvelles voies d’accès vers les documents en magasin, avec une proposition d’étagères virtuelles.

Au final, un dialogue réussi autour de points d’achoppement qui se sont transformés en points forts d’un projet qui, avant son ouverture, apparaît aux bibliothécaires comme juste.

Le dialogue entre professionnels des bibliothèques et architectes est fondamental dans la conception, l’élaboration et la mise en œuvre d’un projet de construction de nouvel équipement : la future BMVR de Caen en est un bel exemple. Depuis la réflexion, en amont, sur les objectifs scientifiques et culturels, en passant par l’écoute attentive des besoins des usagers, jusqu’aux différentes phases qui scandent le travail à la fois interprétatif et créatif de l’architecte, il s’agit d’une véritable co-création.

  1.  (retour)↑  Réalisée par l’agence Café programmation.
  2.  (retour)↑  Voir la présentation détaillée dans Bibliothèques d’aujourd’hui : à la conquête de nouveaux espaces, sous la direction de Marie-Françoise Bisbrouck, Éditions du Cercle de la Librairie, 2014.