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Généalogie

Frédérick Houdaer

Elle a des photos à me montrer. Celles de ses ancêtres. Tous y sont, tout y est : les beaux uniformes, les airs de vieille fille revêche, les superbes bacchantes, les longues jupes. Tout y est, à l’exception des chevilles et des poignets, des gorges et des voix.

— Qu’essayes-tu de me prouver ?

Je ne m’intéresse pas à son arbre généalogique comme je le devrais. La voilà qui sort les grands moyens, qui évoque les pages les plus sanglantes de son roman familial. La guerre de 14-18 arrive sur le tapis. Souhaite-t-elle que nous confrontions nos versions, que nous comparions les récits de nos aïeux respectifs ?

Elle me raconte l’histoire de son arrière-grand-père et celle de son grand-père. Tous deux ont reçu la même blessure (une balle allemande leur traversant l’épaule droite sans les tuer mais leur donnant la possibilité d’être réformé), au même endroit (un coin perdu, dans les Flandres), l’un pendant la première guerre mondiale, l’autre pendant la seconde.

Je lui réponds avec les aventures de mon arrière-grand-oncle qui s’est battu à Vittorio Veneto. Je ne fais pas dans la demi-mesure, décrivant un barrage de cadavres formé sur le Piave. Un barrage devenu une île au fil du combat…

Je pousse mon avantage. Je crois remporter la joute en évoquant la mystérieuse relique conservée par ma famille durant plusieurs générations : un simple morceau de pain noir rapporté des tranchées.

— Dur comme un caillou, mais intact des dizaines d’années plus tard ! C’était impressionnant pour nous, les enfants… Notre mère nous a assuré, les yeux dans les yeux, que ce morceau de pain avait traversé deux guerres !

— Tu l’as encore ? Tu le conserves quelque part ?

— Il s’est perdu dans un déménagement.

Elle ne semble pas convaincue de la disparition du fabuleux croûton. À moins que ce ne soit par mon récit.

— Ce n’était peut-être pas ce que tu as dit, pas ce qu’on t’a raconté… En soixante-dix ans, c’est impossible qu’une bestiole n’ait pas croqué ton bout de pain… Il ressemblait à quoi exactement ?

— À une petite, toute petite météorite.

En osant cette comparaison, je visualise un malheureux poilu qui, après avoir traversé un essaim de balles, cueille en plein front une micro-météorite.

— Remontre-moi tes photos de famille…

— Elles ne te font plus bâiller ?

— Un nouveau jeu : on essaye de deviner à quoi pensaient tes aïeux au moment de prendre la pose ?

— En tout cas, moi, je ne les laisserai pas se perdre dans un déménagement.