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Philippe Artières

La police de l’écriture

L’invention de la délinquance graphique 1852-1942

La Découverte, Coll. « Sciences humaines », 2013, 184 p.
ISBN 978-2-7071-6937-2 : 17 €

par Nicolas Di Méo

Prolongeant le projet d’histoire sociale de l’écriture qu’il a inauguré en 1998 avec une étude intitulée Clinique de l’écriture. Une histoire du regard médical sur l’écriture, Philippe Artières s’intéresse ici à l’apparition d’un autre type de regard sur l’écrit, qui se développe selon lui à partir du milieu du XIXe siècle, celui du policier, avec ses objets spécifiques, ses lieux, ses méthodes, ses routines, ses enjeux aussi, qui varient sensiblement selon les époques. L’auteur s’inspire de la pensée de Foucault, notamment des notions de panoptique et de dispositif, pour montrer comment un discours particulier, dans un contexte historique précis, « émerge, prolifère et s’éteint » (p. 11).

Le choix des bornes chronologiques, semble-t-il, n’a pas été simple. Philippe Artières a finalement retenu une périodisation moins dictée par l’histoire de l’écriture elle-même et ses moments successifs que par l’histoire politique de la France contemporaine. Du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte au régime de Vichy, l’écrit, ou plutôt les écrits, tant les documents concernés sont variés, attirent de plus en plus l’attention des policiers, qui produisent à leur sujet des savoirs inédits. Non que la police ait attendu la fin de la Seconde République pour s’intéresser aux écrits qui circulaient dans le pays. Elle le faisait bien entendu auparavant. Mais cet intérêt a pris alors des formes institutionnelles (en partie liées à l’évolution de l’institution policière elle-même) qui n’existaient pas jusque-là.

Philippe Artières distingue trois grands moments, qui se chevauchent cependant. Le premier, durant la seconde moitié du XIXe siècle, vise à une réglementation croissante de l’écriture publique. Alors que l’affichage électoral s’était développé rapidement (et de façon relativement sauvage) à partir de 1848, le Second Empire tente de reprendre les choses en main et l’action de la Troisième République s’inscrit dans la continuité de celle des hommes de Napoléon III, avec toutefois un souci plus grand de protection de la diversité des expressions. L’affichage commercial est réglementé avec, en particulier, l’apparition en 1868 des colonnes Morris pour l’annonce des programmes des théâtres. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse encadre l’inscription d’affiches dans l’espace public (nécessité d’une déclaration préalable et paiement d’une taxe lorsque les affiches n’émanent pas des autorités publiques), mais, en échange, garantit une liberté d’expression étendue. L’affichage électoral, quant à lui, est interdit en 1902 sur les édifices publics et des panneaux sont installés à proximité des bureaux de vote à partir de 1919. Enfin, après la Commune, la République développe un vaste programme d’écriture sur les bâtiments publics afin d’inscrire ses valeurs dans la pierre et de les imposer au plus grand nombre : « [La] place centrale de l’écrit dans la culture révolutionnaire explique l’acharnement des Versaillais, au terme de la Semaine sanglante, à reprendre la ville en massacrant les communards, en déportant les survivants et en supprimant des murs de la cité les inscriptions, traces de l’insurrection. Il leur fallait reprendre le privilège de l’écrit public, qui était depuis l’Antiquité celui du pouvoir en place. À l’éphémère affiche est préférée la pierre comme lieu de l’écrit officiel. Des statues, des églises, des monuments sont édifiés, sur lesquels les valeurs du nouveau régime sont marquées et rappelées en lettres capitales » (p. 36-37).

Le deuxième moment est celui qui voit, après la Commune, les écrits les plus variés (tracts, graffitis, lettres anonymes, inscriptions diverses, y compris sur des tombes) entrer systématiquement dans la sphère d’attention de la police. Les agents, qui sillonnent désormais la ville en continu, les décrivent, les collectent quand c’est possible, les enregistrent, rédigent des rapports à leur sujet, les mettent en relation avec d’autres traces ou messages similaires, en bref procèdent à un véritable travail de cartographie pour mieux contrôler l’espace et mieux connaître les quartiers où ils sont chargés de faire régner l’ordre : « […] avec la police de l’écriture, on tend à vouloir mettre en relation des écrits, des lieux et des individus afin de dresser des cartes, saisir dans l’espace des circulations, des points d’arrêt, de fixation, de concentration. L’écrit exposé offre une information précieuse, il n’est pas signature, mais empreinte. Grâce au nouveau regard des agents, la préfecture peut circonscrire les zones que [la] population jugée déviante occupe » (p. 94). Le commissariat devient alors « l’un des points du panoptique graphique », c’est-à-dire d’un dispositif qui, contrairement au panoptique de Bentham, « n’est pas un élément d’architecture, mais s’insinue dans la cité nouvelle que chaque agent parcourt et fait de tout policier un élément du dispositif, multipliant la capacité de vision » (p. 88).

Le dernier moment, enfin, est celui du développement d’un savoir scientifique sur les écrits, à partir du tournant du siècle. Philippe Artières se concentre sur l’activité d’Edmond Locard, probablement le plus célèbre expert graphique de la première moitié du XXe siècle, installé à Lyon, et sur un « objet central » selon lui, les lettres anonymes. Les écrits (parmi lesquels on trouve, outre les courriers anonymes, des faux en tous genres) commencent à faire l’objet d’un regard scientifique destiné à en découvrir la provenance et les auteurs, dans le cadre d’affaires jugées aussi bien au pénal qu’au civil. Cette expertise graphique décline cependant assez vite, à partir de la Seconde Guerre mondiale, avec laquelle émerge « la notion de population, qui se limitait jusqu’alors au domaine de la statistique et qui devient alors centrale dans les préoccupations policières. Désormais, l’écriture individuelle ne fait plus l’objet d’un souci policier. Le haut degré de compétence qu’exige l’expertise en écriture et surtout les fonctions de la police imposent un changement de regard. Pour autant, les policiers de l’écriture ne disparaissent pas. Leur regard se déplace vers d’autres formes d’écrits ; s’ouvre en effet une lutte sans merci contre les faux documents administratifs » (p. 156).

La police de l’écriture permet donc de mettre en évidence une dimension mal connue de l’histoire de l’écriture et de la lecture, mais aussi de l’institution policière. Certes, on peut regretter que l’ouvrage passe parfois rapidement sur certains points importants. Il aurait sans doute été opportun de s’intéresser plus longuement au regard que la police posait sur les écrits (notamment lorsqu’ils semblaient posséder une dimension subversive) avant le milieu du XIXe siècle, ne serait-ce que pour mieux souligner le caractère vraiment inédit de celui qui se développe ensuite. De la même manière, la Seconde Guerre mondiale s’accompagne certainement d’un changement de paradigme, mais le passage, dans les préoccupations policières, de l’écriture individuelle à la lutte contre les faux documents administratifs a sans doute répondu à des causes plus complexes que ne l’indique l’auteur et n’a probablement pas été aussi brutal qu’il l’affirme. Edmond Locard, en effet, a poursuivi ses activités jusqu’à la fin de sa vie, au milieu des années 1960, et le thème des faux documents était déjà suffisamment présent dans la société de l’entre-deux-guerres pour que le prix Goncourt 1937, par exemple, soit décerné à un livre de Charles Plisnier intitulé Faux passeports. Toutefois, ces nuances ne remettent nullement en cause la thèse de Philippe Artières et l’évolution générale qu’il décrit. Synthèse vivante et agréable à lire, son étude ouvre des pistes de recherche stimulantes.