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Retour vers le futur

Quand le (disque) vinyle fait son come-back dans les médiathèques

René Vander Poorte

J’aurais pu commencer cet article par « Je me souviens », cette devise que les Québécois gravent même sur leurs plaques d’immatriculation. Pourtant, ce n’est pas de nostalgie ni d’histoire que nous allons traiter ici, mais d’un sujet du présent. Antoine de Caunes présente désormais Le Grand Journal de Canal +, celui-là même qu’on écoutait religieusement vers 11 heures le dimanche matin, présentant Chorus, l’une des premières émissions rock régulières du PAF, en des temps reculés où Giscard jouait encore de l’accordéon. Et depuis peu, c’est avec des pochettes de vinyles entre les mains qu’il joue le VRP pour musiciens en tournée promo.

Oui, nous sommes bien en 2014.

Que se passe-t-il ? C’est Retour vers le futur ? Un professeur Maboulette 2.0 aurait oublié « les œufs de cailles » dans sa recette à voyager dans le temps, et nous voilà coincés dans un épisode de Temps X à attendre que les frères Bogdanoff viennent nous libérer  1.

Non, sans déc’ ! Le futur, c’est la musique numérisée, dématérialisée, zéro gramme et dans la poche, connected people !

C’est pas de se balader avec de grands sacs remplis de galettes d’acétate de vinyle, celui-là même qui avait remplacé la cire (la gomme-laque ou shellac exactement) sous le coup de la pénurie de guerre, quand Charles Trenet chantait Douce France et Glenn Miller jouait In the mood.

Vous l’aurez compris, comme « The Boss  2 », le vinyle est de retour aux affaires.

Celui que nous avons pilonné, revendu, stocké, boudé, troqué contre ces épouvantails à moineaux de polycarbonate argenté, censés nous survivre éternellement : les CD – ou disques compacts, pour faire « françaisement » correct !

Tous et toutes, certes, n’ont pas connu ce golden age du disque 33 tours, mais au même titre que la culture pop, l’objet est devenu mythique en ce début du XXIe siècle. Ce XXIe siècle qui n’a encore rien inventé ou presque, sauf le web bien sûr, et vit sur un recyclage devenu permanent de l’imagerie « vintagisée » d’une immense partie de la production industrielle d’après-guerre. Vendre du bon temps de l’époque des Trente Glorieuses. Allons-nous vivre par procuration derrière nos laptops ? Mais là n’est pas le sujet, quoique…

Pour un « discothécaire » de mon espèce, entré par la petite porte d’une « bibliothèque-discothèque » du 9-3 en 1985, comme par effraction dans un stock de vinyles digne de High Fidelity 3, je peux dire que j’avais fréquenté la galette au microsillon (un seul par face) : peau de chamois (garantie bio et d’espèce protégée élevée dans les Alpes suisses !), eau distillée, pochette plasto souvent trop grande, pochette plastique avec poche kangourou pour glisser la carte de prêt afin de noter les infimes rayures. Tel un diamantaire, le microscope sur le coin du bureau pour scruter si la pointe de lecture de nos usagers ressemblait toujours à la pyramide de Khéops (celle du Louvre n’étant pas encore construite !). Avec la sentence qui tombait assez souvent : « Il faudra acheter un nouveau diamant, et d’ici là, plus de prêt. » Un coup à inciter les plus accros à braquer la place Vendôme ou une échoppe de quartier.

Est-ce cela qui nous attendait en 2014, comme la promesse de travailler moins ou d’aller en vacances sur la Lune : le retour du bœuf et de la charrue, retrouver la musicalité perdue au fond du sillon ?

Comme le dit Gilles Rettel  4 : « Chassons les idées fausses. Côté dynamique, le compact-disc fait mieux, et si le MP3 s’impose, c’est parce que l’usage prime. » Mais, quand même, le vinyle c’était quelque chose !

Vinyle ou disque vinyle

Le terme est désormais en usage, remplaçant « disque 33 tours », même si les aficionados diront plutôt LP pour Long Playing, terme issu de la culture anglo-saxonne désignant un disque 30 cm, 33 tours. Alors que EP, pour Extended Play, désigne un disque 17 cm, 45 tours quatre titres, et Single un 45 tours deux titres. La fin des années 1970 et le disco ont engendré des maxi 45 tours ou maxi EP, avec deux ou quatre titres gravés sur des 30 cm pour un meilleur son, et plus tard, dans les années 1980, des mini-albums pour des débuts de carrière – Noir Désir par exemple, en 1986 – d’où l’hybride mini-LP. Ajoutons pour être quasi exhaustif les vinyles 25 cm, généralement en 33 tours, un format peu utilisé, mais qu’on retrouve à l’occasion d’éditions qui souhaitent se distinguer, comme le premier disque d’Elvis chez RCA en pressage français ou le BB Brunes en version anglaise en 2013.

    Et avant de transformer tout ce patrimoine en objet de déco, il était bon de lui offrir, pour le plaisir de tous, une « second life ». À l’instar de David Jones Bowie sur son dernier opus, Next day, comme si nous reprenions un peu le temps là où il s’était arrêté.

    Rétromania

    Une situation nettement questionnée dans l’excellent livre Rétromania du critique rock anglais Simon Reynolds  5, qui s’attache à développer tous les revivals et pratiques autour du vintage dans le domaine des cultures populaires. En bref, une fascination pour les objets manufacturés (culturels, mais pas uniquement) depuis l’après-guerre, période de consommation de masse.

    Des pratiques rendues possibles par la mise à disposition du passé via le web, comme des tranches de temps devenues intemporelles. Un vide-grenier permanent et une « bonne occasion » accessible au plus grand nombre d’être créatif à partir d’objets cheap et low tech (Polaroïd, Lomographie, super 8, K7, friperies…), ou de réinventer dans cette marge inépuisable que sont les poubelles de la surconsommation.

    Un peu comme l’avait fait dès les années 1976 le groupe psychobilly The Cramps en fouillant les containers de la trash culture de masse américaine pour en magnifier des pépites oubliées.

    Alors « Recycleries », site Le Bon Coin ou Emmaüs, sont-ils notre richesse, notre PIB à idées ? Le XXIe siècle, comme une version remixée du précédent – inclus bonus, inédits and featuring Lana Del Rey.

    Après ces premières lignes au style un tant soit peu frondeur et peu bibliothéconomiques, passons à l’étude de cas et aux raisons multiples qui nous ont fait tenter l’expérience de remettre en place un fonds de disques vinyles à la médiathèque de Cavaillon du réseau des médiathèques intercommunales Luberon Monts de Vaucluse  6.

    Une première tentative en 2008 : Time is (not) on my side !  7

    Il est a noter que nous avions tenté une première expérience en 2008. La médiathèque de Cavaillon est devenue intercommunale en 2006 et, de ce fait, le réseau a inclu les bibliothèques des villages de Cheval-Blanc, Les Taillades et Mérindol, dans le pourtour sud du massif du Luberon, bien connu des VIP.

    Martine Pringuet, alors directrice des médiathèques, avait lancé illico la mise à niveau des fonds et développé en moins de deux années les différents supports : livres, DVD, disques compacts… afin de proposer une offre homogénéisée sur l’ensemble de ce réseau.

    La bibliothèque départementale de prêt de Vaucluse possède environ 7 000 disques vinyles dormant dans ses rayonnages.

    Je proposai alors l’idée de mettre en place un petit fonds de ce support oublié à Mérindol, l’équipement le plus grand en termes d’espace et, de mon point de vue, habité en partie par des néo-ruraux curieux et possiblement intéressés par ce retour du vinyle alors frémissant.

    Le but étant de faire une petite accroche à l’occasion du lancement, en janvier 2008, de nos collections musique sur ce réseau de trois sites.

    Trois matinées de choix et de plaisir à passer en revue les fonds de la BDP pour en extraire environ 300 albums, essentiellement rock, jazz et chanson. Un choix fait au feeling, pour des disques jamais réédités, absents de nos collections, ou pour l’attrait de leurs pochettes.

    Hélas, même si tout le monde trouvait l’idée sympathique, je n’étais pas le prescripteur dans le lieu choisi, et la bibliothécaire locale était peu convaincue.

    De plus, une absence pour congé personnel pendant l’été 2008 avait fait qu’à mon retour les caisses de disques avaient été réexpédiées à la maison mère, comme dirait Bernard Blier dans Les tontons flingueurs. Mais je n’avais pas dit mon dernier mot ! Il faut parfois choisir le bon timing, et sur ce coup, j’avoue que nous étions un peu trop en avance.

    The time they are changin’  8

    En 2011, Elsa Noble, nouvelle directrice, arrive à la tête des médiathèques et évoque d’emblée le sujet des vinyles. Ses enfants, jeunes adultes, lui empruntent les siens depuis pas mal de temps déjà. Parfois, des usagers nous demandent si nous en avons. Quand je discute avec d’autres, il revient toujours dans la conversation : « oui, mais je n’ai plus de platine qui fonctionne », ou : « oui j’ai toujours mes disques, mais plus rien pour les écouter ». Comme si chacun savait que le temps reviendrait. D’autres avaient tout revendu, à regret, comme d’ailleurs pas mal de bibliothèques (le fameux problème pas résolu de la conservation). Je surveille alors la presse et photocopie la rubrique « vinyle » de Rock & folk réapparue depuis 2010. Pas le temps d’aller enquêter sérieusement dans le monde des -thécaires, mais je trouve tout de même les exemples de Cholet, Noisy-le-Grand (2011), de la communauté française de Belgique, un réseau intercommunal du Val d’Oise (2012), Lille, Rennes, Roubaix qui ont tenté l’expérience. De quoi constituer un petit dossier de veille.

    Le retour du vinyle

    Depuis 2010 au moins, la presse musicale et professionnelle de l’industrie du disque consacre régulièrement des dossiers à ce retour, qui à partir de 2005 est une niche à surveiller. Car si le disque vinyle a disparu très rapidement en France au début des années 1990, il s’est maintenu sur d’autres territoires (USA, Japon) et dans certains secteurs musicaux. Dans la techno, bien entendu, et le hip-hop, même si des machines à mixer des CD ou du numérique sont apparues. Le deejaying, voire le « turntablism » devenant des vraies fonctions musicales.

    Mais au final, les DJ ont parfois abandonné leurs flight cases, devant les lombalgies prononcées arrivant avec l’âge ou les tarifs prohibitifs d’excédent de bagage dans les transports aériens. Tout le monde n’est pas David Guetta, à mixer les deux bras en l’air ! Citons Laurent Garnier : « Moi je suis sur clé USB. J’ai arrêté le vinyle il y a cinq ans. J’ai porté mes 50 kg de disques pendant vingt ans et je me suis cassé le dos  9. »

    Ce sont les rockeurs qui ont remis le couvert, les assiettes étant parfois assorties d’un set de table « vinyle », au vu des déclinaisons commerciales du vintage dans les échoppes tendances.

    Dès le début des années 2000 et le « retour du rock », dont les White Stripes seront un des fers de lance, c’est un petit marché du disque rock, soul, funk qui réapparaît. Des collectionneurs appelés aussi « vinyl diggers » (chercheurs d’or en quelque sorte) vont fouiner tant en Jamaïque (un des plus gros producteurs de vinyles par habitant) qu’au fin fond de l’Afrique, de l’Inde ou de l’Asie pour y compiler de l’afro-funk, du groove cambodgien ou de l’éthio-jazz… toute une production oubliée des années 1970, ce qui donnera pour exemple la fameuse série « Éthiopiques ».

    Le vinyle reste donc une inépuisable source de rééditions, de redécouvertes, qui avec la mondialisation s’échange et retrouve un second intérêt. Les bacs des disquaires d’occasion accomplissent à nouveau la mutation inverse. Les CD reculent pour laisser place à nouveau aux grands formats 30 cm. Les prix grimpent dans les vide-greniers. Une affaire d’audiophiles, de passionnés, certes, mais qui s’accompagne d’une curiosité des plus jeunes également. Ces jeunes nourris au téléchargement et gavés aux MP3, dont le disque dur nomade est bourré à craquer de titres en vrac, sans histoires, sans pochettes, tel un obscur juke-box, un blind test permanent. Pour eux, le vinyle possède cette valeur affective attachée au vécu, un truc réel, du sens et une représentation physique. Pas qu’une affaire de fétichistes.

    De nombreux petits labels n’ont pas abandonné le format et ont continué de publier des 45 tours et autres vinyles aux couleurs chamarrées, dans des domaines comme le rock garage, punk ou psychédélique. À l’image de cette scène californienne autour d’Anton BJM Newcombe, Ty Segall ou John Dwyer des Thee Oh Sees… une effervescence en marche.

    En France, on cite souvent le label Born Bad, mais citons le cas de Mémoire Neuve qui édite des groupes français de la période 1975-1985 dont les bandes prêtes à sortir ne furent jamais publiées. Des éditions à 1 000 exemplaires, soignées et qui trouvent leur public un peu partout sur le globe(alisé).

    Des exemples parmi tant d’autres microlabels ou auto-producteurs qui n’ont jamais réellement abandonné le vinyle. Une pratique qui s’étend aujourd’hui sur les sites de vente, où l’on peut acheter la version numérique seule ou numérique + vinyle. Ce dernier étant devenu la caution « solid body », réel, tangible de ces fichiers immatériels et volatils.

    Jack White & Thirdman records

    L’exemple de Jack White, pour revenir aux White Stripes, est emblématique. Celui qui a créé l’imparable hymne des cours de récré, Seven Nation Army, soit l’équivalent moderne des fameuses trois notes de la 9e de Beethoven  10, installe son label Thirdman Records en 2009, à Nashville, et ouvre un studio d’enregistrement afin d’éditer sur vinyle des artistes pour lesquels il a des coups de cœur.

    Mieux, il rachète une machine « Scully Lathe » de 1955, provenant du label rythm’n blues King Records, pour enregistrer en direct sur matrice vinyle les concerts organisés dans sa Blue Room, une salle inhérente au complexe de cette Magic Factory, qui tend à recréer l’univers des studios Stax, Motown ou du famous Fame Studio à Muscle Shoals (studios-labels mythiques des années 1960 et 1970).

    On retrouve aussi dans les locaux de Thirdman ces cabines qui permettaient, comme avec les Photomatons, d’enregistrer sa voix sur un acétate unique pour quelques pièces sur un quai de gare dans les années 1950 ou 1960. Comme Elvis Presley en 1953 avec le fameux disque pour sa maman, enregistré sur le même principe dans les studios Sun. Neil Young vient d’ailleurs d’enregistrer un album entier de reprises (A letter home) dans la cabine de Jack White.

    En quatre ans (2009 – 2013), Thirdman Records a écoulé plus d’un million de disques vinyles, et réinventé ce goût de l’artisanat et de la proximité, de la chose imparfaite avec de l’amour dedans.

    Des chiffres et non « du chiffre »

    Afin de vérifier que la tendance n’est pas qu’un « Buzz buzz buzz », comme le chantait Jonathan Richman, sur l’un de ses plus bucoliques albums difficilement trouvable en CD  11, allons jeter un œil aux chiffres.

    En France, selon le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP), qui représente essentiellement les majors du disque, nous sommes passés de 115 000 vinyles vendus en 2007 à 329 000 en 2012 et 471 000 en 2013, ce qui malgré tout ne représente que 1,6 % des ventes de musique (physique et numérique). Et sur la totalité des ventes physiques, soit 40 millions de disques – en dégringolade depuis des années, mais stable en 2013 – ce n’est que 0,5 % du marché, autant dire une goutte d’eau.

    Aux États-Unis, les vinyles sont en progression également, passant de 1 million d’unités en 2007 à 6 millions en 2013, cela représente 2 % des ventes, ce qui, en période de disette pour les producteurs, est une niche non négligeable.

    La Grande-Bretagne n’est pas en reste et les ventes se sont accélérées en 2013, avec probablement 700 000 copies écoulées, Daft Punk trustant la tête (casquée) de gondole.

    Mais les chiffres sont peut-être plus importants en réalité. L’usine française MPO (Moulages plastiques de l’Ouest) a vu sa production augmenter de 4,5 à 5,5 millions d’unités entre 2012 et 2013, et selon le presseur de la Mayenne qui exporte 65 % de sa production, c’est presque 2 millions de galettes noires qui seraient parties en magasin dans l’Hexagone.

    Un chiffre confirmé lors d’un récent reportage télé sur le sujet  12 qui citait entre 3,5 et 5 millions de LP neufs en circulation.

    Des chiffres nettement plus éloquents que ceux du SNEP, plutôt axés sur l’évolution des ventes en numérique, pour lesquelles le streaming a désormais passé le cap des 50 %. Une industrie qui s’est éloignée peu à peu de son métier, après avoir engrangé des bénéfices colossaux dans les décennies précédentes, et incapable d’adopter une démarche commune à l’arrivée du numérique. L’excellent documentaire Vinylmania 13, réalisé en 2011, dresse un panorama assez complet des usages actuels de ce microsillon qui tourne à nouveau comme un inépuisable manège enchanté. La visite au Midem est assez éloquente.

    Les disquaires, il y a peu, encore plus en voie de disparition que les baleines à bosses, sont les témoins et les premiers acteurs de cette renaissance. Les boutiques d’occasion ont vu cette part consacrée aux LP passer de 30 à 70 %, voire 80 % de leurs ventes en quelques années.

    Et même si les rayons des chaînes spécialisées ont aussi connu la fuite des boîtes en plastique – dont le prix ne cesse de baisser, bradées comme dans une solderie – pour ce retour du 30 cm et des Teppaz modernes (Vestax, Ion…), ce sont les disquaires qui reprennent un peu d’espace sur le terrain, avec depuis peu de nouvelles enseignes qui ouvrent à Paris, Londres ou New York. Les sites de vente en ligne ont également introduit des « boutiques vinyles » dans leurs pages. Et sur les plateaux télé, les artistes en promo présentent depuis deux ans déjà leur production sur des vinyles tout frais.

    Le Disquaire Day

    Allons voir côté disquaires justement. Le Calife (Club action des labels indépendants français), qui soutient l’ouverture de nouveaux magasins, a décliné depuis quatre ans la version française de l’opération « Record Store Day » lancée aux États-Unis en 2008. Ce Disquaire Day, instauré le troisième samedi d’avril, a fêté sa 4e édition en 2014 avec 238 magasins indépendants participants.

    Le principe est simple (et tout de même mercantile) : proposer en série limitée des disques vinyles publiés pour l’occasion, collectors mis en vente seulement ce jour-là et uniquement dans un réseau de magasins indépendants.

    Une opération qui permet à certains de réaliser en une journée un chiffre d’affaires équivalent à celui d’un mois.

    Car il y a la queue devant les échoppes ce jour-là, sans parler des nombreux appels téléphoniques à la recherche de tel ou tel disque déjà plus disponible à Marseille, Nice ou Avignon. Les disquaires n’étant pas assurés d’avoir un, deux ou trois exemplaires de certains tirages, lors de leurs précommandes. On ne sait pas de quoi sont capables les music addicts.

    Cette opération s’accompagne d’événementiels qui prennent de plus en plus d’importance chaque année – concerts gratuits, show case devant les boutiques –, accompagnée par l’hebdomadaire Les Inrockuptibles qui publie un tiré à part annonçant le programme et la liste des disquaires participants.

    On peut toutefois émettre une réserve sur cette manie de créer du collector. Une belle invention marketing, « la série limitée » s’appliquant dans à peu près tous les domaines. Voitures, téléphones, baskets… ou comment individualiser la production de masse. Pour certains artistes, c’est une manne. Quand Mylène Farmer ressort tous ces albums en picture-discs à plus de 33 euros, on se les arrache, avec l’idée pour moitié des acheteurs de les revendre le double ou triple à plus ou moins court terme. Un meilleur investissement que le livret A !

    C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les majors du disque sont rentrées dans la danse, trouvant là une petite complémentarité de revenus sans coûts de production, face à la chute vertigineuse du disque compact (– 70 % en dix ans). Car il faut tout de même aborder le prix de ce vinyle actuel, assez souvent vendu avec un coupon de téléchargement (le plus produit), voire un CD offert (là, c’est le monde à l’envers !), pour des tarifs qui s’échelonnent de 15 à 40 €, parfois beaucoup plus – London Calling de Clash à 63 €.

    Dur à avaler, même en vinyle 180 grammes, pochette soignée en carton épais. Un produit de luxe presque, à l’autre bout de la chaîne du très cheap MP3.

    Le dernier Disquaire Day proposait, entre les vinyles couleurs, picture-discs, shapped-discs (disques découpés aux formes les plus variées), de simples albums dont la date de sortie était avancée pour l’occasion. Un glissement critiqué par certains, même si on pouvait trouver « de superbes disques sortis du néant : Joe Strummer et les Pogues en concert à Londres, Jeffrey Lee Pierce revisité par Ty Segall et John Dwyer, Lou Reed par Jason Lyte  14… » et s’arracher un 45 tours de Fauve à 500 exemplaires  15.

    Jouer avec les pochettes

    En 2013 et 2014, le Printemps de Bourges consacre successivement des expositions à Patti Smith et au Breton cabochard Christophe Miossec, conçues à partir de centaines de pochettes de vinyles. Toute une vie racontée en piochant dans l’iconographie du disque par le biais de l’immense discothèque de Radio France.

    Et depuis 2005, certains artistes comme Christian Marclay (musicien et plasticien) 16 ou Jeff Aérosol (street artiste) ont mis le disque au cœur de certaines de leurs créations  17.

    Le premier en mettant en scène des installations à partir des pochettes ou du disque lui-même (mais aussi des K7, chaînes hi-fi…) afin de recréer des tableaux bien plus élaborés que du sleeveface, ce jeu qui consiste à se prendre en photo en étant raccord (record serait plus approprié encore) avec une pochette (sleeve).

    Le second, issu de la mouvance pochoir des années 1980 et blues-rockeur lui-même, en imaginant des pochettes dans le cadre de l’exposition collective « Dites 33 » réunissant jusqu’à 666 œuvres.

    Mais c’est évidemment par le biais du web et des petits jeux qui s’inventent en permanence que l’idée du sleeveface s’est popularisée depuis quelques années. Comme le « popspot », autre tendance où il s’agit de replacer une pochette dans son environnement public (rue, métro, café, paysage…). Une myriade de possibilités ludiques tant la variété des visuels le permet, des plus kitsch aux plus mythiques.

    Côté édition, c’est également l’émulation, avec de nombreux titres qui ont exploré les « sleeves » sous différents angles : rapports entre musique et bande dessinée ou graphisme ; thématiques : jazz, blues, punk, new wave, métal… mettant à l’honneur les illustrateurs, artistes, photographes ayant participé à cette culture pop. Un nombre conséquent de publications récentes qui montrent, là encore, le regain d’intérêt autour de ce support un temps oublié.

    Le projet vinyle à la médiathèque de Cavaillon – réseau intercommunal Luberon Monts de Vaucluse

    Comme dans de nombreux secteurs Musique, nous sommes depuis plusieurs années en veille documentaire à propos des possibilités ou expérimentations dans le domaine de la musique numérique. Les formations, stages ou journées d’étude suivies par l’équipe n’ont pas permis de répondre à la question cruciale : que faire ?

    Si ce n’est d’avoir élargi notre offre à tous les publics possibles, d’être plus soucieux du public pré-adolescent et des stars éphémères, d’avoir acquis des DVD de karaoké, de mettre en valeur nos collections par des thématiques permanentes et d’organiser de nombreux rendez-vous d’animations. Ou encore désherber les collections pour ne pas noyer le chaland dans le tac-tac des CD compulsés dans des bacs sursaturés. Et aussi, d’avoir mis en place un accès à des playlists de nouveautés sur des plateformes du type SoundCloud.

    Mais proposer de la musique en streaming, avec un budget assez conséquent pour un usage très restreint selon les expériences réalisées  18, reste un pas que nous n’avons pas franchi.

    Aujourd’hui, l’équipement est en réseau avec sept médiathèques ou bibliothèques de village, dont quatre nouvellement intégrées. L’intercommunalité Luberon Monts de Vaucluse compte 47 000 habitants répartis sur onze communes.

    Nous sommes à l’origine une médiathèque d’une ville de 25 000 habitants avec une offre importante en musique, depuis l’ouverture en 1997, et un rayonnement sur tout le sud Vaucluse, le département étant longtemps resté assez pauvre en matière d’équipements de lecture publique aux normes. Mais, comme partout, une baisse importante de prêts de documents musicaux s’est fait ressentir dès la fin des années 2000. Une chute moins brutale qu’ailleurs, peut-être par l’attrait de notre offre qui a longtemps fait accourir un public venant d’un très large rayon géographique.

    Là encore, les chiffres sont éloquents. Si, en 2002, le lecteur de code-barres était en surchauffe et la tendinite à portée de bras avec 76 300 prêts de documents musicaux pour un fonds d’environ 18 000 documents, en 2010, les transactions passaient à 48 250 prêts pour chuter en 2013 à 34 700 sorties dont 31 400 CD, alors que le fonds proposé – multisupport : CD, DVD, livres, partitions… – s’est considérablement enrichi avec près de 28 000 documents.

    Une désaffection en grande partie due à la généralisation de l’écoute en streaming.

    À laquelle s’ajoutent une offre présente sur un territoire plus grand et un contexte de stationnement plus difficile.

    Le projet vinyle a donc été décidé comme une sorte de marotte pour vaincre l’immobilisme. Utiliser le vinyle comme médiation. Créer un peu de « bruit » et faire parler, palabrer, échanger. Ramener du public attaché aux « jolies choses » – qui, au passage, découvrira notre fonds dans son intégralité –, mais pas dans le but de faire du chiffre en plus !

    Une sorte d’opération « marketing », non dénuée de plaisir, et qui ne représente pas d’investissement coûteux grâce au fonds de base de la BDP.

    Constitution du fonds

    En 2013, après ces temps d’observation, nous décidons donc de lancer l’opération vinyle.

    Par quel bout commencer ? Acheter une platine, bien entendu ! Et caler une série de visites à la bibliothèque départementale de prêt de Vaucluse pour opérer une sélection d’environ 500 titres dans les 7 000 disques endormis sous la poussière.

    Quatre demi-journées, en binôme à chaque visite, suffisent à peine à balayer les étagères de rock, jazz, blues, chanson, soul, funk, rap, et musiques du monde pour en extraire des disques sur les critères très « scientifiques » suivants : disques non réédités a priori ou pas dans nos collections, belles pochettes et artistes phares, ainsi que quelques kitscheries. Dans l’ensemble, ils sont en excellent état. Catherine Canazzi, directrice de l’équipement, est ravie de cette seconde vie offerte à ce petit bout de la collection.

    On déniche une série de Charlie Parker illustrée de peintures d’oiseaux dans un style naïf, le fameux disque de jingles publicitaires de Gotainer, les deux albums du groupe rennais Marquis de Sade, jamais réédités. Du Neil Young, Dylan, AC/DC, un Sex Pistols live, Miles Davis, de la salsa, du rap Sugarhill Records, Marley, Peter Tosh et Jimmy Cliff, Daho, Barbara, Renaud sur sa mob, et un stock de gourmandises qui remplissent en septembre le coffre de la Twingo de service.

    Dans un premier temps, nous opérons un premier tri de 250 LP à destination des bacs pour le 14 janvier 2014, date retenue pour le lancement du fonds. Le reste permettra de compléter ou de faire tourner ce fonds de base. Et la perspective d’autres forages dans le gisement BDP reste toujours possible.

    Petite recotation sur étiquette de couleur pour être en adéquation avec nos collections. Retrait des épaisses et moches pochettes plastiques. Les « trois disques par carte » seront prêtés tels quels, avec un sac de papier kraft assorti d’un visuel concocté pour l’occasion : « Collection disques vinyles – Médiathèques LMV ». Un pictogramme est également créé à notre demande par Orphée afin d’identifier les exemplaires dans le catalogue.

    Un budget de 1 000 euros est arrêté pour l’acquisition de nouveautés, auquel s’ajoute l’achat de deux platines et d’un flight case d’une contenance de 80 LP, soit le double une fois partagé en deux. Un bac à BD de récupération vient compléter le module présentant la collection. Une démarche « do it yourself », recyclage et moindre coût, qui semble animer les porteurs de projets : bricoler, customiser, faire avec peu de moyens, mettre en scène pour partager avec le public. Soit un total de 1 500 euros.

    Mais pourquoi deux platines ? Dans un souci d’égalité d’accès à ce support, l’idée m’est venue d’acheter une platine portable destinée à être prêtée au public. À l’heure des liseuses et autres tablettes, pourquoi pas ?

    Mod-Disc : un disquaire à notre porte !

    Juste avant le Disquaire Day 2013 (avril), nous rendons visite à Mod-Disc, un disquaire à deux pas de notre médiathèque que nous avions négligé jusque-là, le croyant consacré uniquement à fournir les clubs et discothèques de la région. Heureuse découverte : l’échoppe est tenue depuis 1995 par deux passionnés qui s’activent en permanence. Accueil chaleureux, conseils, demande de devis avec retour express. Efficacité garantie !

    Je ressors de cette première visite avec le Daft Punk pour ma collection personnelle et un Lana Del Rey en picture-disc pour ma fille. Un disque qui terminera accroché au mur, tel un trophée ou un objet de déco, un des nouveaux usages. Comme avec ces cadres « Rock on wall » dont les pubs réapparaissent dans la presse musicale avant Noël, et que l’on peut commander déjà « assortis », conférant une seconde vie aux pochettes.

    Les disquaires peuvent nous fournir les platines, ils assurent également de petites réparations de hi-fi vintage et sont intarissables sur leurs propres collections de Madonna, Michael Jackson et de pépites en chocolat noir.

    Nous passons commande de deux platines vinyles équipées USB, dont une Handy Trax Vestax portable (celle vu dans Vinylmania). À peine livrées, on s’amuse à diffuser des 45 tours dans la cuisine de la médiathèque et une collègue l’emprunte pour le week-end, une autre fera le nouvel an 2014 avec ! Finies les soirées karaoké, vive les « surprise-partie» !

    La radio FIP a également consacré la soirée du nouvel an 2014 aux craquantes galettes.

    Nous passons deux commandes de nouveautés en 2013 avec des choix délicats : rock à tendance garage psychédélique américaine, électro selon les conseils du disquaire, ainsi que des albums grand public : Daft Punk, Johnny, Hugh Laurie en blues, du vieux jazz réédité. C’est un peu au feeling et il faut se limiter, on craque pour : The Strypes, London Grammar, Agnes Obel, Prince Fatty, Major Lazer. On ne sait pas encore ce que le public va plébisciter.

    Mod-Disc est très branché collectors, picture-discs, électro-funk, dance, mais peut tout avoir. La moitié de son chiffre d’affaires se fait via son site internet, avec des commandes à l’autre bout du monde.

    Sur place, la boutique est évidemment un parfait lieu d’échanges, avec ses habitués et ses deux protagonistes toujours prêts à rendre service, à partager leur enthousiasme. L’un d’eux a été DJ durant plus de vingt ans dans de nombreux clubs de la région. C’est avec une redoutable rapidité que l’on reçoit les devis, les disponibilités et, plus tard, les premières commandes. Vu les prix, le budget prévu ne permet d’acquérir en fait qu’une petite cinquantaine de titres, au lieu des soixante espérés.

    Lucie in the Skeud

    En quête d’une exposition sur la thématique, notre collègue Lucie repère le travail du dessinateur alsacien Joan (Spiess) créateur du personnage « La Petite Lucie », dont les planches agrémentent les pages de Spirou depuis plus de quinze ans. L’auteur BD à la casquette indéboulonnable répond de sa voix copie conforme à celle du grand Jacques (Higelin) qu’il peut venir l’installer chez nous en janvier 2014.

    80 pochettes sur lesquelles il a glissé avec talent son personnage à couettes à coups de Posca bien sentis. Son travail a été publié sous forme d’un livre en 2011 chez Glénat : « Tour à tour, Lucie imite Nina Hagen, trinque avec Bernard Lavilliers, crame la couverture des Young Gods ou danse avec Arno, période TC Matic... Il donne ainsi avec humour une seconde vie aux vinyles que la plupart d’entre nous avons possédés, adorés, ou détestés et remixe ces images qui font d’ores et déjà partie de l’Histoire mondiale du Rock’n’roll  19. »

    Nous lançons également un appel au public pour rassembler de vieux appareils de lectures, des disques de tous formats, des collectors ou des pochettes cultes.

    Les propositions arrivent : deux gramophones HMV (La Voix de son Maître), un mange-disque rose bonbon, deux Teppaz ainsi que diverses chaînes hi-fi 70’s et 80’s viennent s’entasser dans la réserve en décembre 2013. Tout près attendent des sacs de vinyles choisis parmi les propositions et dans nos collections personnelles : flexi-discs, picture-discs, vieux 45 tours, disques coups de cœur parfois annotés à l’occasion d’anniversaires et même des galettes en cire. Les disquaires nous proposent un joli panel d’objets rares, vinyle à double sillon du tube bubble-gum, Pop music, du groupe M, cartes postales provençales et musicales, test-pressing, tirage spécial DJ, Elvis en 45 tours sapin de Noël…

    De quoi remplir une dizaine de vitrines, le tout assorti de cartels explicatifs. Plusieurs usagers se manifestent en nous proposant des dons, dans lesquels nous piochons à dose homéopathique et le plus souvent pour les pochettes.

    14 janvier 2014 : Back to vinyl !

    Phil Spector, célèbre et génial producteur paranoïaque, clamait en son temps « back to mono », la stéréo étant une invention pas unanimement appréciée de tous avant le sacre de Dark side of the moon de Pink Floyd en 1973. Le son mono des mid-sixties permettait une attaque et une dynamique plus percutante pour s’immiscer dans les radios « transistors » et sur les petits Teppaz des chambres d’adolescent(e)s.

    Nous allons donc participer, nous aussi, après une exposition « Retour vers le futur » en automne 2013 consacrée au « retro gaming » et aux bidouillages électro-game boy des geeks trentenaires, à ce second volet de la trilogie, avant de relancer le cinéma super 8 ou la VHS un jour ou l’autre !

    14 janvier 2014 : lancement. Le journaliste de La Provence est lui-même un vinyle addict, possédant plusieurs milliers d’albums. Il se réjouit de cette proposition et l’élu en charge des médiathèques ajoute, devant l’album Crabouif d’Higelin revisité par Joan : « Je l’ai acheté à sa sortie, mais pour le réécouter, il faut que je change le diamant de ma platine. »

    Un mois plus tard, les prêts s’élèvent à 60 disques, et les discussions vont bon train. Des pochettes continuent d’arriver. Elles permettront de poursuivre la thématique par de petites expositions éphémères. L’année sera vinyle.

    Nous profitons ainsi d’un projet autour des cultures urbaines, le mois suivant, pour organiser une conférence sur l’histoire du hip-hop avec DJ Rebel, deejay précurseur de Marseille. Celui-ci utilise sa riche collection et son rack de platines Technics MK II pour cette histoire où le vinyle a toujours été une inspiration, un sample, une citation. Comme chez son cousin jamaïcain, qui a innové dès la fin des années 1940 en utilisant ce support dans les sound systems, des bals populaires animés par des DJ.

    Nos vitrines accueillent les deux maxis emblématiques du rap : Rapper’s Delight de Sugarhill Gang et The Message de Grandmaster Flash.

    Des visites de classes de lycée permettent d’échanger sur l’histoire du disque et du hip-hop : « Non, ce n’est pas Joey Starr ni Booba qui ont inventé le rap ! » Le tout ponctué par quelques écoutes de fox-trot sur le phonographe à manivelle – « oui, ça marche sans énergie nucléaire, même pas de piles, écolo avant l’heure ! » – avant de finir par une séance de sleeveface à coup de smartphones.

    Quatre mois après, nous avons dépassé les 200 prêts. Curieusement, ce sont plutôt les mints, nom donné aux vinyles anciens en état neufs, qui sortent le plus. De nouveaux usagers ont découvert le lieu, d’autres ont réparé leurs platines et notre Vestax n’a cessé d’être réservée en continu.

    Une seconde animation a eu lieu avec une exposition de peintures sur vinyle, le lancement d’un concours de sleeveface (en cours) et des séances de numérisation.

    Nous avons un stock de pochettes pour de futurs accrochages qui seront sans doute consacrés au jazz pour l’été et au classique pour l’automne. Nous devons d’ailleurs nous procurer les publications vinyles d’un lieu de diffusion atypique de musique classique et jazz, « La Courroie », près d’Avignon.

    Un coussin avec la tête de Dave (plus kitsch, je meurs) se balade tel un trophée à travers la section musique. Il a déjà servi pour du sleeveface ! Une bonne dynamique est enclenchée, en parallèle à nos actions habituelles.

    Autres retours d’expérience

    Un appel sur la liste « discothécaire.fr » nous a permis de rassembler quelques autres expérimentations ou projets en cours, en voici quelques extraits.

    Du côté de Nancy, Jean Marc Boulanger nous explique la teneur de cette récente réintroduction de l’espèce vinyle : « À Nancy, nous avons mis en place en décembre 2013 un fonds d’environ 300 vinyles, mélange de rééditions et de nouveautés. Nous nous sommes fournis auprès d’un disquaire local (Punk Records) et du GAM. Lors de l’inauguration le dimanche 1er décembre, le DJ Étienne C a proposé une sélection parmi ce fonds, en s’accompagnant à la trompette.

    Les vinyles sont présentés dans un bac “fait maison”, et d’autres, qui peuvent également s’emprunter, sont exposés le long des murs de l’espace musique sur des présentoirs tout aussi “faits maison”. Deux platines Pro-Ject vert pomme ont été achetées, une pour la sonorisation de l’espace, une autre qui doit être mise à disposition du public pour une écoute au casque après aménagement d’un coin écoute. On tourne à environ 160 prêts par mois pour le début 2014, ce qui n’est évidemment pas énorme, mais fait vraiment des heureux. On va continuer à alimenter ce fonds, et diverses actions de sensibilisation à l’écoute et au son sont également prévues. »

    À Toulouse, dans la ville de Zebda et de Nougaro, on affûte les diamants et c’est un équipement de quartier, la médiathèque Saint-Cyprien, qui s’attaque au projet dans une version bien cadrée. Clémence Poquet, responsable du pôle nous raconte :

    « La médiathèque Saint-Cyprien prévoit d’acheter des vinyles et de les prêter. Devant l’intérêt que porte l’équipe musique aux vinyles, cette médiathèque a régulièrement participé aux journées du Disquaire Day en exposant des pochettes de disques appartenant au personnel. C’est lors de ces animations que notre public a exprimé le souhait d’emprunter des vinyles. Pour répondre à l’importante demande de nos lecteurs et prendre en compte ce retour aux vinyles, nous avons décidé de tester le prêt de ce support. La médiathèque proposera ce nouveau fonds d’une centaine de disques aux usagers, à partir du dernier trimestre 2014. Ce nouveau prêt sera en phase de test pendant plusieurs mois. Ce fonds en test sera orienté sur les grands classiques, les nouveautés d’appel et les productions locales ou rares. Les achats se feront auprès des disquaires indépendants toulousains, en privilégiant deux genres musicaux : le rock et le classique (en fonction de ce qui marche le mieux à Saint-Cyprien et des ventes chez les disquaires). Le lecteur aura la possibilité d’emprunter un vinyle par carte pour trois semaines, renouvelable une fois avec obligation de faire le retour à la médiathèque Saint-Cyprien (la boîte à livre étant bien entendu interdite pour ce fragile support). La période test va durer un an et demi environ, tout cela peut évoluer bien évidemment en fonction des demandes et de l’offre : si les usagers préfèrent de l’électro nous réorienterons les achats, si nous avons assez de vinyles nous pourrons envisager d’en prêter deux… » Et de conclure : « Si le test est positif, cette offre pourrait s’étendre aux autres médiathèques de Toulouse. »

    À Clamart, à la médiathèque François Mitterrand, la tentative a été moins concluante, selon Roselyne Rychembush, responsable son et image : « Le réseau des médiathèques de Clamart (communauté d’agglomération Sud de Seine, Hauts-de-Seine) possède un fonds de 11 000 vinyles en réserve et non répertoriés dans notre catalogue (ils l’ont été pendant longtemps, puis ont été supprimés de la base, car jugés “encombrants” pour la lisibilité du catalogue). Nous avons commencé à en cataloguer une partie (400) début janvier 2013, grâce à l’expertise de la Médiathèque musicale de Paris. Depuis cette date, nous avons réalisé seulement une petite centaine de prêts sur ce support. Nous avons également acquis une platine, que nous ne mettons pas à la disposition des adhérents (manipulation trop délicate…), mais que nous utilisons pour une diffusion de “raretés” sur certaines plages horaires. Donc, en ce qui nous concerne, l’expérience est peu concluante. »… Elle ajoute, pour finir, sa difficulté à opérer des choix dans ces 11 000 disques, ce qui pose le problème de l’expertise propre au parcours de chacun et au fait qu’il n’y a pas dans ce domaine de réponse « clé en main ».

    Et pour finir, c’est un appel au quasi précurseur en la matière, à savoir Gilles Turpin de la médiathèque Élie Chamard à Cholet, qui nous explique comment tout cela a commencé chez lui fin 2009 : « La médiathèque de Cholet possédait à l’origine un fonds de 8 000 vinyles, dont 4 000 avaient été conservés, mis en réserve et empruntables à la demande. Avant 2010, cette collection totalisait une soixantaine de prêts par an. Afin de remettre en valeur ce petit patrimoine, nous avons décidé fin 2009 d’exposer des pochettes et de redonner une place à cinq cents de ces galettes dans l’espace audio. Un choix duquel nous avons exclu la musique classique et le jazz où les amateurs sont très attentifs à la qualité d’écoute. Puis nous avons complété l’offre par l’achat de nouveautés (500 € par an – soit 30 LP –, chez un disquaire de Nantes) dans le but de bien montrer que de nouveaux artistes étaient publiés sur vinyle. En parallèle, une bourse aux disques a été lancée avec une association locale, une action qui perdure et dont la quatrième édition se tiendra à l’automne 2014. Si les deux premières années ont été très concluantes, avec 1 200 prêts en 2010 et 760 en 2011, les prêts sont redevenus plus modestes ces dernières années avec environ 400 sorties. » Gilles Turpin mesure que sur la durée l’action s’essouffle, mais qu’il s’agit surtout de recréer du lien avec les usagers, de parler pochettes, musique, de prendre du plaisir et finalement de s’autoriser toutes sortes d’expériences.

    L’horizon  20

    Sans aucun doute, le vinyle n’est pas « La » solution à l’érosion des prêts de musique. Il n’y a pas de solution unique permettant cela, mais un foisonnement d’initiatives.

    Il est simplement devenu culte, comme les artistes de la culture pop. Et c’est tout autant par cette valeur historique et sentimentale liée à une époque, que par la beauté de son format qu’il séduit tout un public. Voir réellement la musique s’écouler au gré du sillon, devoir prendre le temps, concevoir l’écoute différemment et d’une manière complémentaire au baladeur numérique et aux playlists. Admirer ou jouer avec ces pochettes au format idéal où de tout temps s’est développé un visuel artistique fort. Images décalées ou en symbiose avec le contenu musical, provocation, packaging « lessive » ou véritable œuvre d’art, elles sont témoins des styles et des époques.

    Mais il n’est pas uniquement revenu pour ces raisons. Il permet aussi de vendre du numérique, comme une sorte de vitrine ou de caution à l’immatérialité qui nous rend la vie pratique mais nous interpelle tout de même. Ainsi que par réaction des digital natives, cette génération dont le pouce est en pleine mutation et qui cherche dans les pratiques et le design des décennies passées à retrouver du sens, du temps fini face à l’ubiquité, au flot continu.

    Aux collectionneurs d’assouvir leur « compulsivité » jamais égalée avec le compact.

    À moins que ce ne soit qu’une simple mode éphémère ?

    Peu importe, retrouvons ce plaisir de partager avec les usagers cette passion de la musique enregistrée, sous une forme pourtant limitée par sa durée (un album, deux faces, douze chansons), mais qui nous oblige à une écoute plus attentive. Et mettons-nous d’un coup à souhaiter qu’il reste encore assez de pétrole pour les talents de demain.

    1.  (retour)↑  Retour vers le futur [Back to the Futur] est une trilogie cinématographique écrite par Bob Gale et Robert Zemeckis, réalisée par ce dernier, et dont les différents volets sont sortis respectivement en 1985, 1989, 1990. Les autres références correspondent à d’autres films ou séries télé où il est question de voyage dans le temps.
    2.  (retour)↑  The Boss, surnom donné à Bruce Springsteen, un des musiciens préférés d’Antoine de Caunes.
    3.  (retour)↑  High Fidelity [Haute fidelité], roman de Nick Hornby publié en 1995 et adapté en film par Stephen Frears en 2000. L’histoire se passe dans un magasin de disques.
    4.  (retour)↑  Gilles Rettel, célèbre formateur aux tempes grisonnantes et ancien guitariste du groupe Marc Seberg. Citation de mémoire.
    5.  (retour)↑  Simon Reynolds, Rétromania : comment la culture pop recycle son passé pour s’inventer un avenir, Éditions Le mot et le reste, 2012.
    6.  (retour)↑  La médiathèque de Cavaillon a été intégrée à la communauté de communes Provence Luberon Durance en 2006, avec trois autres médiathèques de village. Depuis janvier 2014, la communauté de commune s’est élargie à onze communes et a pris le nom de Luberon Monts de Vaucluse, intégrant quatre autres bibliothèques.
    7.  (retour)↑  Référence au titre Time is on my side des Rolling Stones.
    8.  (retour)↑  Titre de Bob Dylan, annonçant les révolutions des sixties.
    9.  (retour)↑  Laurent Garnier sur France Info, juin 2013.
    10.  (retour)↑  On peut également ajouter Smoke on the water de Deep Purple et We will rock you du groupe Queen.
    11.  (retour)↑  Back in your life, Jonathan Richman and The Modern Lovers, Beserkley Records, 1979.
    12.  (retour)↑  Monte le son, présenté par Stéphane Basset, diffusé le lundi 5 mai 2014 sur France 4.
    13.  (retour)↑  Vinylmania : quand la vie tourne à 33 tours par minute, réalisé par Paolo Campana – Stefilm, 2011. Film officiel du Disquaire Day 2012.
    14.  (retour)↑  Philippe Manœuvre, édito dans Rock & Folk, juin 2014, juste après une critique sur l’édition 2014, un point de vue identique à un article de Libération Next du 17 avril 2014.
    15.  (retour)↑  Liste toujours consultable sur le site du Disquaire Day : http://www.disquaireday.fr
    16.  (retour)↑  Kim Gordon et Jennifer Gonzales, Christian Marclay, Ed. Phaidon, 2005.
    17.  (retour)↑  Jef Aérosol est à l’origine de l’exposition « Dites 33 », rassemblant 3 x 33 artistes rendant hommage aux pochettes d’albums vinyles 33 tours par des créations imaginaires, qui a tourné de 2005 à 2009 en divers lieux de France et de Belgique. http://www.jefaerosol.com
    18.  (retour)↑  « Résultats du sondage sur les offres de ressources musicales numériques à destination des bibliothèques », réalisé par BNF Partenariats en partenariat avec l’ACIM (octobre 2013). http://www.acim.asso.fr/2013/10/resultats-du-sondage-sur-les-offres-de-ressources-musicales-numeriques-a-destination-des-bibliotheques
    19.  (retour)↑  Extrait de la quatrième de couverture : Lucie in the Skeud, éditions Glénat, 2011. Voir le blog : http://blog.lapetitelucie.com/
    20.  (retour)↑  Titre de Dominic A.