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Nuits sonores

Un territoire en mouvement

Anne-Sophie Chazaud

Lyon la brumeuse, disait-on, taiseuse, endormie, bourgeoise, occulte… Qui aurait misé un kopeck sur l’implantation et la réussite d’un des plus importants festivals de musique electro/rock européens dans cette ville que Baudelaire qualifia en son temps de « purgatoire de l’Art », lorsqu’il dut séjourner chez son sévère beau-père, le général Aupick, ce bougre de réactionnaire qui réprima du Canut à tour de bras… ?

L’antique capitale des Gaules s’est réveillée, d’audacieuses politiques d’urbanisme et de développement ont, depuis près d’un quart de siècle, relancé, remodelé, voire métamorphosé une cité qui n’avait d’endormie que l’apparence.

Un projet, ensuite, celui de l’association Arty Farty, fondée il y a treize ans, porteuse du futur festival Nuits sonores, un acteur culturel engagé en la personne de son directeur, Vincent Carry, qui rencontre une volonté politique forte, celle du tout nouveau maire de l’époque, Gérard Collomb, avec cette ambition partagée : redonner de la place aux mouvements innovants, créer un festival jeune et urbain là où il n’y en avait pas, permettre aux modes d’expression les plus innovants de la musique electro/rock de se manifester précisément dans cette ville où on ne l’y attendait pas.

Une bonne décennie plus tard, le succès n’est plus à démontrer, bien que le concept soit sans cesse remanié, retravaillé, repensé, afin de ne pas ronronner ni de s’enfermer dans un schéma facile.

Et c’est sans doute ce qui fait la particularité de Nuits sonores, ainsi que du Forum European Lab qui, depuis quatre ans, l’accompagne : cette volonté affichée de toujours remettre en question les formules éprouvées, tout comme les genres musicaux. Loin du mainstream, de la facilité. La programmation elle-même reflète ces questionnements : une cartographie complexe, que les festivaliers peuvent s’approprier selon mille parcours spécifiques, sorte de carte au trésor dont l’usager co-construit l’objet tout comme le cheminement.

L’enjeu ? Réinventer, en permanence, la notion d’espace public, urbain, à travers une action culturelle innovante.

Nuits sonores

– Association Arty Farty : 700 adhérents permanents

– 17 salariés fixes, jusqu’à 500 en période de Festival

– 500 bénévoles

– 103 000 festivaliers en 2013, 130 300 en 2014

– Budget : 3 millions d’euros dont 80 % d’autofinancement

    Désormais solidement implantés dans le paysage incontournable des festivals qui se sont parfois développés ad nauseam ces dernières années, Nuits sonores et le European Lab ont ceci de spécifique qu’ils « tiennent un discours », ce qui est le cas de tous les grands festivals, ceux dont on ne pourrait plus se passer. Ils sont porteurs d’une parole, ils « font sens » : par-delà l’apparence de facilité, de jeunesse, de liberté totale d’aller et venir, le festivalier de Nuits sonores se retrouve acteur d’une réflexion à laquelle il participe mais qui également le dépasse dans sa dimension collective, concernant la nature même du fait urbain, du sens partagé de la fête, des genres musicaux et culturels non estampillés « culture légitime », la question aussi du transport urbain, de l’écologie, des friches industrielles, de certains quartiers comme la désormais célèbre Confluence que l’association Arty Farty a été la première à investir en son temps. Et, en cette année électorale, tout particulièrement, la question européenne est posée : outre une ville à l’honneur, Glasgow, ce sont plusieurs dizaines d’adjoints à la Culture européens qui sont en 2014 invités à réfléchir ensemble aux mutations possibles des modes d’action culturelle.

    La conviction militante centrale énoncée par Nuits sonores est que l’argent public se porte de manière trop systématique sur les grandes institutions culturelles classiques, au détriment de genres urbains moins valorisés. Cette conception, pour caricaturale qu’elle puisse parfois paraître si l’on s’en tient à sa simple énonciation politiquement correcte, a ceci de puissant que, dès lors qu’elle est assortie d’une action véritable, elle contraint naturellement à « bouger les lignes », repenser la ville, repenser la musique. Bref, elle contraint à penser.

    Tout en prenant du plaisir : car, par-delà le discours militant, il y a le plaisir du chineur, les formations musicales peu connues, les pépites qu’on a l’impression de remporter avec soi au cœur de la nuit, les immenses bonheurs retrouvés (New Order l’an dernier, le mythique Kraftwerk cette année, en guise de « cadeau » final pour les quelque 130 000 festivaliers), les lieux inattendus, le « Sucre », l’ancien Marché de Gros, la Halle aux Fleurs, le parc des Berges, et tant d’autres…

    La musique, dans ce moment intense du festival, se fait alors passerelle entre des mondes et des publics différents, certains jeunes, d’autres moins, certains connaisseurs, d’autres qui découvrent, sur un territoire offert à l’appropriation festive, à l’effervescence artistique, en des temps où, plus que jamais, le vivre ensemble et l’espace public sont l’objet de puissantes métamorphoses.

    * Remerciements à :

    – Vincent Carry, directeur

    – Guillaume Duchêne, responsable médias/communication,

    – Cyrille Michaud, secrétaire de l’association Arty Farty et bibliothécaire adjoint au département Musique de la bibliothèque municipale de Lyon

    – Violaine Didier, programmatrice