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Le rôle stratégique des bibliothèques dans l’appropriation du numérique

Journée d’étude BPI/CNFPT-INSET

Cécile Quach

Cécile Touitou

Le 10 septembre 2013, le pôle Culture du CNFPT-INSET de Nancy et la BPI ont organisé une journée sur « Le rôle stratégique des bibliothèques dans l’appropriation du numérique par les citoyens en France et en Europe », basée sur les résultats de L’enquête paneuropéenne destinée à évaluer les perceptions des utilisateurs à l’égard des avantages liés aux technologies de l’information et de la communication dans les bibliothèques publiques 1 . La présentation de la méthodologie de l’étude, de son contexte et des résultats français comparés aux résultats européens a été assurée par Annie Dourlent et Christophe Evans de la BPI. Devant une salle comble qui s’est montrée fort intéressée au moment des questions, les intervenants ont présenté une sélection des données phares de l’enquête et ont souligné les questions que ces chiffres posent.

Retour sur les résultats de l’enquête

Pourquoi seul un vingtième (5 %) des usagers ayant fréquenté une bibliothèque en France au cours des douze derniers mois a utilisé un des ordinateurs mis à la disposition du public ? Un niveau bien plus faible que la moyenne de l’UE (14 %), soit globalement 2 % des adultes en France, qu’ils soient ou non usagers des bibliothèques. L’enquête n’a pas permis de savoir si les conditions d’accès et de régulation d’usage pouvaient constituer un frein, puisqu’il semblerait, par ailleurs, que le fait de vivre ou non dans un pays avec un fort taux d’équipement domestique n’influe pas sur le recours aux ordinateurs de la bibliothèque. Christophe Evans a également commenté le fait que la perception de l’efficacité des bibliothèques pour répondre aux besoins des habitants du quartier était en France en deçà des résultats moyens obtenus dans les seize autres pays. Globalement, a-t-il souligné, les usagers français interrogés ont une « vision traditionnelle » des services que peuvent offrir les bibliothèques, avec une forte place accordée à la consultation de la presse, par exemple, et une moindre place donnée aux services en ligne, à la différence de la moyenne mesurée dans les autres pays de l’enquête. En complément, ces mêmes usagers sont moins portés que les autres Européens à considérer la bibliothèque comme un lieu convivial et accueillant, disposant de personnel hautement qualifié. Ces chiffres, selon Christophe Evans, sont des mesures qui nous permettent de comparer, d’évaluer, de nous ouvrir à de nouveaux modes d’évaluation avec des indicateurs inhabituels, mais ils ne donnent pas toutes les clés. Les explications aux questions qu’ils soulèvent sont éventuellement à trouver dans les verbatims. Cette enquête donne finalement matière, selon lui, à interroger les missions des bibliothèques et leur place dans la cité. En écho, sa collègue Annie Dourlent a souligné l’intérêt de données pouvant être autant d’arguments auprès des élus et des tutelles. « Il faut raconter des success stories et ne pas toujours ressasser les difficultés et les échecs. Il faut promouvoir sa bibliothèque auprès des décideurs, se lancer dans l’advocacy à l’américaine. » C’est la grande leçon qu’elle retient des réunions qui, dans le cadre de cette étude, l’ont amenée à rencontrer des collègues européens. Les résultats de cette enquête sont pour elle autant d’arguments à utiliser – positivement – dans la croisade à mener pour la défense de l’action (et des budgets) des bibliothèques auprès de leurs tutelles.

Finalement, la salle s’est – comme toujours – interrogée sur le rôle des bibliothécaires qui ne sont pas des conseillers Pôle Emploi, ni des formateurs, ni des assistantes sociales… L’informatique en bibliothèque est certes indispensable, mais qui va former les usagers, et à quels services (la recherche d’emploi ? ce n’est pas une évidence pour tous) ? Comment faire évoluer les formations des bibliothécaires ? C’est sur ces nombreuses (et sempiternelles) questions que s’est clos le débat. Un point a ensuite été fait sur les observatoires existants : celui de la lecture publique au Service du livre et de la lecture (SLL), celui, à venir, sur les pratiques du numérique qui sera piloté par la BPI. C’est un projet du directeur en partance, dans le cadre du nouveau projet d’établissement, qui vise à produire des données inédites sur la question des pratiques du numérique, non limitées à celles existant en bibliothèque.

Le rôle des bibliothèques dans l’accès au numérique

L’après-midi, une table ronde s’est réunie, présentant des témoignages français et européens. Sandra Ozolina de Riga, a présenté le paradoxe de la Lettonie où, bien que le pays soit leader en matière de nouvelles technologies au sein des États baltes, il souffre d’une forte fracture numérique. Dans ce contexte, le projet « Father’s Third Son » propose l’accès gratuit aux TIC et à internet en bibliothèque. Les propos de l’intervenante ont montré le rôle véritablement structurant d’une offre numérique en bibliothèque dans un pays où les inégalités existent : elle cite, au titre des bénéfices d’une telle offre, la « digital inclusion », l’éducation, l’accès plus facile au e-gouvernement, le développement économique, et le développement du bien-être, notamment. La bibliothèque joue, pour elle, un rôle primordial puisque c’est le premier lieu de sociabilité dans les quartiers, un lieu disposant d’un réel crédit pour la recherche et l’échange d’informations.

Ensuite, a eu lieu une table ronde avec Renaud Aïoutz (chef de projet numérique, médiathèque départementale du Puy-de-Dôme), Gil Van Meeuwen (responsable de l’@telier, espace culture multimédia, médiathèque de Lorient), Christine Carrier (directrice des bibliothèques municipales, médiathèque de Grenoble) et Chrystelle Audoit (directrice générale adjointe, direction générale des affaires culturelles à la ville de Bordeaux). Les sujets abordés ont concerné les compétences et les moyens nécessaires pour accompagner une politique tournée vers le numérique en bibliothèque. Finalement est revenu le débat sur la redéfinition des missions des bibliothèques, cœur social et culturel – et numérique ? – des quartiers. Franck Queyraud (chef de projet numérique à la médiathèque André Malraux de Strasbourg) a conclu la journée en rappelant que l’occasion est donnée aux bibliothèques de s’aventurer sur un terrain où la demande des usagers est forte. L’offre doit s’adapter aux usages (et non l’inverse !), et pour cela, il convient sans doute de ne pas oublier de redéfinir les profils de poste en tenant compte de ces évolutions et surtout d’impliquer les services informatiques aux projets. S’ils en sont les partenaires indispensables, ils ne connaissent pas le métier des bibliothécaires ! •

  1.  (retour)↑   Susannah Quick, Gillian Prior, Ben Toombs, Luke Taylor et Rosanna Currenti, Enquête paneuropéenne destinée à évaluer les perceptions des utilisateurs à l’égard des avantages liés aux technologies de l’information et de la communication dans les bibliothèques publiques, 2013 (commandée par la Fondation Bill et Melinda Gates).