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Quelques réflexions à l’origine du projet Mémoire de singapour

Gene Tan

Cette œuvre de Ben Kwek [ill. 1] illustre parfaitement le projet Mémoire de Singapour (Singapore Memory Project, SMP). C’est une véritable « tapisserie », composée d’une multitude d’éléments, reflets de la mémoire collective de Singapour et gravés de manière indélébile dans l’esprit de ses habitants. Kwek est l’un des artistes choisis par le SMP pour présenter son regard sur Singapour au fil des générations, mêlant passé et présent.

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Ce regard affectif et quelque peu révérencieux sur le passé de Singapour est contrebalancé par un autre projet commandé par le SMP, recréation plus baroque de cette mémoire. Dans le cadre du projet Campaign City, artistes et étudiants ont été invités à se remémorer un événement particulier ayant eu lieu à Singapour dans les années 1960-1970 : les campagnes lancées par le gouvernement pour soutenir la croissance du pays, en proie alors à une série de problèmes socio-économiques. Le projet Campaign City a donné lieu à la création de 50 affiches, pleines d’humour et, souvent, d’ironie, inspirées des nombreuses campagnes qui ont façonné une société singapourienne en pleine expansion.

Ces deux projets réalisés sur commande sont une parfaite illustration de l’esprit du SMP : l’histoire du développement national recèle de nombreuses facettes et suscite des émotions très diverses, voire opposées. Au lieu de favoriser une narration linéaire et univoque, le projet SMP encourage la multiplicité des récits.

Le projet SMP est l’histoire d’un pays racontée par les nombreux témoins de son développement : des Singapouriens de souche, mais aussi tous ceux ayant eu l’occasion de visiter cette cité-État de 5 millions d’habitants.

Mais, n’allons pas trop vite.

Le projet Mémoire de Singapour en quelques mots

Singapour est une cité-État de 5,3 millions d’habitants. Depuis son indépendance, en 1965, le pays n’a cessé de se développer, pour devenir une nation prospère, faisant l’admiration de tous pour son efficacité, ses infrastructures et son niveau de vie. Plus récemment, le rythme de plus en plus accéléré de son développement, associé à la transformation tout aussi rapide de son paysage urbain, a suscité un sentiment de nostalgie chez de nombreux habitants. C’est dans cette atmosphère de nostalgie et de peur face à un passé menacé de disparition qu’est né le projet Mémoire de Singapour.

Ce projet est un programme national de longue haleine, piloté par la Bibliothèque nationale de Singapour, visant à collecter, organiser et conserver la mémoire intellectuelle et culturelle du pays et à en promouvoir la valorisation et l’étude. Le SMP recueille des témoignages tant institutionnels qu’individuels. Les premiers consistent en des publications officielles, tandis que les seconds ont été rassemblés auprès de Singapouriens ou d’étrangers qui ont séjourné à Singapour. Le SMP a adopté une approche globale, en faisant participer au projet organismes publics, bibliothèques, instituts de recherche, monde associatif, entreprises et individus, dans le secteur privé ou public.

Parmi les principaux contributeurs du projet, en dehors de la Bibliothèque nationale de Singapour, figurent les Archives nationales de Singapour, Singapore Press Holdings (la plus grande maison d’édition de Singapour), la bibliothèque de l’Institut d’études sur le Sud-Est asiatique et l’Université nationale de Singapour, Compass (la société des auteurs-compositeurs de Singapour), ainsi que les archives numérisées des principaux titres de presse, tels que The Straits Times, le quotidien national de Singapour depuis les origines de sa publication en 1845.

La collecte des témoignages vise les séniors, qui n’ont pas de pratique de l’environnement numérique, comme les jeunes singapouriens « natifs numériques », actifs sur les réseaux sociaux.

Outre le portail Singapore Memory 1 – réunissant les contributions du public sous forme de vidéos, photos et textes – et l’application IOS Singapore Memory – développée pour les appareils mobiles de marque Apple –, SMP est très actif sur les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, Instagram et Pinterest.

Le projet SMP a fait le choix de la proximité, en recueillant les témoignages des contributeurs in situ. Ainsi, le SMP organise avec les communautés des roadshows dans les quartiers. Ces roadshows sont une sorte de gigantesques carnavals, durant lesquels les gens participent à des jeux traditionnels, assistent à des spectacles présentés par d’anciennes célébrités et racontent leurs souvenirs à travers récits, photos ou documents écrits. Les bibliothèques publiques – Singapour possède l’une des bibliothèques les plus visitées au monde – sont également un lieu important de collecte. Par ailleurs, une fois par an, dans le cadre de la Parade de la Fête nationale, des témoignages sont collectés auprès des spectateurs venus célébrer l’indépendance de Singapour.

SMP a également fait appel à plus de 150 partenaires, dont des écoles, des clubs associatifs et MediaCorp – la principale société de télévision et de média de Singapour. MediaCorp a récemment lancé une vaste campagne télévisée, radiophonique et sur la toile, intitulée « My Story ».

L’impulsion initiale

La Bibliothèque nationale de Singapour (NLS) a créé, en 2006, une série intitulée Heritage Roadshow, à l’image de l’émission télévisée anglaise Antique Roadshow : dans cette émission, le public apporte des objets supposés anciens pour les faire expertiser.

Lors de la soirée inaugurale, de nombreux manuscrits, cartes géographiques, billets de banque et livres rares ont été apportés. Étonnamment, la collection ayant probablement le moins de valeur était constituée de tickets de bus collectés à partir du début des années 1970. La constitution de cette collection, bien qu’intéressante, n’était pas aussi captivante que les souvenirs associés aux voyages dans un mode de transport aujourd’hui disparu.

Je n’ai plus pensé à tout cela jusqu’à l’organisation de l’édition 2009 du roadshow, dans laquelle j’ai voulu inclure une campagne flickr – irememberSG –, destinée à générer images et récits. En fouillant dans les contenus apportés par un monsieur d’une quarantaine d’années, j’ai découvert cette photo [ill. 2], représentant une femme avec un petit garçon, devant une fontaine. Le texte qui l’accompagnait contenait une description très minutieuse du sac et de la coiffure « choucroute » (typiquement années 1960) de la dame, et du lieu, Esplanade Park, sur Queen Elizabeth Walk. Le texte se terminait par une touche très personnelle – « Ma mère est morte quand j’avais 12 ans… Oui, c’est bien moi, le petit garçon de trois ans qui serre la main de sa maman. »

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Derrière l’éclat du Singapour contemporain, des récits anonymes parlant d’émotions, de pertes, de relations humaines restent à raconter.

Contrairement à des pays au passé ancien, Singapour est un carrefour unique, où la mémoire de ceux qui ont participé à l’épopée de Singapour vers la modernité attend encore d’être recueillie. La génération de Singapouriens qui a grandi avant et après l’indépendance du pays en 1965 vit encore et a des souvenirs encore très clairs de cette période de croissance. Par ailleurs, nous possédons désormais toutes sortes d’outils technologiques, permettant de collecter, conserver et partager facilement cette mémoire. Grâce aux réseaux sociaux, les récits peuvent circuler à une vitesse extraordinaire.

Or, cette opportunité unique sera perdue en l’espace d’une génération.

Grâce au projet SMP, la Bibliothèque nationale de Singapour s’est fixée pour objectif de saisir la vie des hommes et des femmes de cette génération, en enregistrant directement leurs récits, toutes ces vies qui, dans la grande fresque historique d’un pays, ne sont que détails.

À qui appartiennent ces souvenirs ?

Le SMP se concentre tout particulièrement sur les souvenirs des personnes dont les histoires sont rarement racontées sans doute parce qu’elles ne correspondent pas au « profil type ». L’approche traditionnelle appliquée à la construction d’une vision « globale » de la mémoire nationale consiste à décomposer cette mémoire en plusieurs domaines spécifiques, tels que les professions, les régions ou les secteurs d’activité. Au fur et à mesure de la collecte, il y aura toujours l’œil d’un chercheur ou d’un commissaire d’exposition pour combler les blancs.

Or, nous avons justement décidé de ne pas adopter cette méthode. Une personne ne doit pas être forcément représentative d’un profil ou d’une catégorie sociale pour être interviewée. Le seul critère est qu’elle ait une histoire et envie de la raconter de la façon la plus détaillée possible. Beaucoup de personnes parmi celles que nous avons interrogées ont été sensibles à cette approche.

Dans un roadshow organisé par SMP à Toa Payoh – l’une des plus anciennes cités de logements collectifs de Singapour –, une femme de 59 ans, Mme Chao Yu Fen, s’était trouvée par hasard présente lors du carnaval que nous avions organisé pour recueillir les souvenirs des habitants du quartier. Chargée comme elle l’était de sacs remplis de courses, elle a tout de suite pris un bus pour rentrer chez elle et revenir avec des piles d’albums de photos de famille et nous raconter l’histoire de ses parents. Elle avait tant à dire que son entretien a fait l’objet d’une vidéo en cinq parties. À la fin de l’interview, Mme Chao a déclaré qu’elle n’avait jamais pensé que ses souvenirs puissent intéresser quiconque à part elle-même. Sa photo a été publiée dans la presse le lendemain, un autre souvenir à conserver précieusement par Mme Chao.

Le projet collecte également les témoignages d’étrangers. En mars 2013, une histoire concernant le projet SMP circulait dans l’édition malaise du New Straits Times. L’auteur, la rédactrice adjointe Fauziah Ismail, disait avoir été agréablement surprise que le SMP la contacte en vue de la publication de souvenirs publiés dans son blog personnel. Elle avait été très touchée : « En effet, ce que nous écrivons, surtout concernant nos propres expériences, peut devenir un document sur l’histoire du pays. La vraie histoire est celle qu’écrivent les gens dans leur vie de tous les jours… J’imagine que cela doit être une tâche immense… mais le fait même que ce projet existe montre que les autorités de Singapour ont une réelle volonté de conserver l’histoire du pays, sous quelque forme que ce soit… »

Des souvenirs de qualité

Le projet SMP s’était fixé initialement la cible symbolique de cinq millions de souvenirs, un pour chaque habitant de Singapour. Le projet a été annoncé par le Premier ministre de Singapour, M. Lee Hsien Loong, en 2011 lors de la Fête nationale. M. Lee Hsien Loong l’a salué à nouveau dans les mêmes circonstances l’année suivante comme le « patchwork et l’âme de la nation ».

Maintenant que le projet est entré dans sa troisième année, l’objectif de cinq millions de témoignages n’a plus tellement d’importance : c’est plutôt le souci de la qualité et l’intensité des récits qui prime, comme il se doit pour toute collection de bibliothèque. Comme le disait Sénèque, ce n’est pas le nombre de livres que l’on possède qui compte, mais leur qualité. Nous appliquons ce même principe philosophique au projet SMP.

Dans ce cas, les bons souvenirs ne sont pas forcément des souvenirs positifs, mais plutôt des souvenirs suffisamment détaillés et imagés. Par exemple, le bref récit écrit par Monsieur Eric Lim concernant les cinquante années de mariage de ses parents constitue un excellent parallèle ou même une autre histoire de Singapour au cours des cinquante dernières années [ill. 3].

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La richesse des récits collectés dans le cadre du projet SMP est également due aux différentes voix qui se cachent derrière chaque récit. Justin Zhuang, un passionné d’histoire de 29 ans, a collaboré avec le SMP à la réalisation d’un e-book intitulé Mosaic Memories [Mosaïque de mémoires], évoquant le souvenir des aires de jeu construites dans les cités de la ville dans les années 1970-1980. Contrairement aux aires de jeu que l’on construit aujourd’hui, dotées de dispositifs de sécurité et, d’après certains, bien moins amusantes que les anciennes, les aires de jeux d’il y a trente ou quarante ans étaient faites de sable et de béton et peuplées de magnifiques créatures mythiques, par exemple, de dragons.

L’e-book a été mis en ligne sur la page Facebook du SMP irememberSG et a reçu 100 000 posts, un nombre considérable au regard de la population de Singapour. En un seul jour, plus de 700 utilisateurs ont partagé leurs souvenirs d’enfance sur les aires de jeu – toutes démolies les unes après les autres. Ce projet a donné lieu à la création d’une base de données régulièrement mise à jour par les utilisateurs, indiquant la localisation et l’état de ces aires de jeu [ill. 4].

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Dans une série de campagnes sur Twitter, dont l’une a été lancée dans le sillage du souvenir d’une mémorable victoire en Coupe de Malaisie – l’un des grands événements du football régional entre les années 1970 et le début des années 1990 –, le SMP a poursuivi le dialogue avec des milliers d’utilisateurs. Dans le cadre de l’une de ces campagnes [ill. 5], qui a atteint huit millions d’impressions en 24 heures, un utilisateur a défini le projet SMP comme « un projet d’histoire collectif ».

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Des souvenirs qui relient les générations

David Gurien, correspondant de CNN à Singapour, est tombé par hasard sur le projet Mémoire de Singapour en 2012. Lors d’une interview avec deux étudiants volontaires (appelés Soldats de la Mémoire par le SMP), il les a interrogés sur ce qu’ils avaient appris grâce au projet.

Ruth, 16 ans, a récolté les souvenirs des habitants d’un ensemble de logements collectifs, le Centre Rochor, à la veille de sa démolition. Elle n’était pas « armée » de la philosophie du projet. En toute modestie, elle a commencé à raconter l’histoire de ses habitants, la façon dont les différentes familles se réunissaient chaque soir pour partager le repas dans un espace commun. Au cours de ces soirées, on échangeait de bon cœur des histoires et de la nourriture. À Singapour, la crainte est aujourd’hui de plus en plus forte de voir disparaître cet esprit communautaire appelé « esprit kampung », d’après le nom d’anciens villages malais, la peur de voir chacun se retirer dans la solitude de son chez soi. Pour Ruth, c’était une illustration que cet esprit est encore vivant dans certains quartiers.

Marquant ensuite une pause et réfléchissant à ce qu’elle venait de dire, et sur un ton méditatif, elle a déclaré : « Si j’avais simplement croisé ces gens dans la rue, ces personnes âgées, je les aurais juste considérées comme des gens sans intérêt, des stéréotypes de personnes âgées. S’il n’y avait pas eu le projet, je n’aurais jamais découvert les nombreuses histoires dont ils sont porteurs. »

Le projet Mémoire de Singapour propose à des étudiants d’interviewer des citoyens ordinaires, et de collecter les récits de cette génération fondatrice [ill. 6]. Un grand nombre d’élèves, comme les étudiantes du lycée pour filles de Nanyang, ont été formés par le SMP, puis répartis par groupes pour mener des recherches sur le terrain et dans les diverses communautés, auprès des séniors.

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Ce projet a amené les différentes générations à mieux se connaître et se comprendre, dans un rapport privilégié sans lequel les histoires de chacun seraient restées étrangères à l’autre. Avec le temps, on constate que la jeune génération apprend à chérir non seulement les souvenirs qui leur sont racontés, mais aussi ceux qui les leur racontent.

Mémoire et futur des bibliothèques

Une bibliothécaire du National Library Board de Singapour, Tan Wen Tze, évoquait son admiration pour la manière dont le projet SMP appliquait aux témoignages individuels les principes de la bibliothéconomie pour rassembler, organiser et diffuser la mémoire d’une nation. C’est avec le respect et le soin qu’ils accordent habituellement au patrimoine national que les bibliothécaires considèrent les histoires de gens ordinaires.

La diversité des points de vue de chaque individu et de chaque communauté est « montée » à la manière du film Rashomon, et présentée de manière à en restituer la quintessence et – selon les termes de Gurien, le correspondant de CNN – le foisonnement. Gurien a été très impressionné par la manière dont le SMP a gardé sa cohérence malgré la multiplicité des souvenirs rassemblés.

Je me plais à voir dans tout cela les fondements d’un heureux hasard, un précieux cadeau que les bibliothèques peuvent offrir à leurs lecteurs.

Car notre rêve pour Singapour est celui d’une bibliothèque du futur qui, quelque part, adopte la loi de Ranganathan « À chaque lecteur son livre », en la transformant en « À chaque citoyen son livre ». Une bibliothèque constituée de livres des citoyens, de livres de vies, celles des générations passées et présentes. Le temps et l’espace seraient figés, comme pour les habitants de Pompéi, à ceci près qu’ils pourraient parler et nous raconter leur vie quotidienne.

Je rêve de la Bibliothèque nationale du futur, dont les collections s’enrichiraient année après année des souvenirs et des histoires des citoyens et de leurs familles, rassemblant leurs documents, enregistrements et témoignages éphémères. Chaque souvenir cher au lecteur y serait une entrée « affective » dans le catalogue de l’histoire et du patrimoine national.

Je rêve d’une bibliothèque propre à chaque citoyen, née comme une graine de sa mémoire. Tout ce qui se rapporte à un souvenir, du fait du temps, de l’espace, des individus, ferait croître cette graine et donnerait naissance à une Bibliothèque nationale plus riche, que pourrait se réapproprier celui ou celle à qui ce souvenir initial était cher.

Je rêve d’une Bibliothèque de la Mémoire Publique de Singapour. •

Pour aller plus loin :

– http://www.nl.sg

– http://www.nlb.gov.sg

– http://www.singaporememory.org

* Traduction par Isabelle Nyffenegger et Bruno Sagna, Délégation aux relations internationales, Bibliothèque nationale de France.

Gene Tan

  1.  (retour)↑  http://www.singaporememory.sg