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Michel Jullien

Esquisse d’un pendu

Lagrasse, Verdier, 2013, 192 p., 22 cm
ISBN 978-2-86432-709-7 : 16 €

par Patrick Boucheron

Une esquisse, vraiment ? Dès les premières pages de ce roman singulier, campant sa prose puissante et raffinée dans un Moyen Âge rigolard qui doit davantage à Villon qu’au Roman de la rose, il semble au lecteur que, bien au contraire, rien ne lui sera épargné.

L’ombre sinistre de la « Machine », c’est-à-dire le gibet de Montfaucon, « un Grand Guignol avant l’heure », s’étale de tout son long sur le premier chapitre, décrivant avec une cruelle minutie les corps suppliciés de tous ceux qu’elle exhibe, et c’est grande pitié de les voir ainsi, « pis que pendre ». Ainsi ce pauvre routier de Mérigot Marchès dont Froissart, en une page célèbre de ses Chroniques, décrivit la capture, le voici « une tête à la pique fichée aux halles, ses membres coudés comme des compas aux quatre portes cardinales de l’enceinte de Charles V, le tronc désassorti, saucissonné, crocheté au rez-de-chaussée du grand gibet ».

Cette Machine, on la retrouvera à la fin du récit, lorsqu’il s’agira de châtier les coupables dévoilés par Raoulet d’Orléans, copiste attitré du roi de France, à l’issue d’une brève enquête policière. Mais celle-ci est aussi mince et désinvolte que la description est obstinée et haletante, lorsqu’il s’agit de rendre sensible l’ordinaire du travail de l’atelier du stationnaire. C’est dans ces pages extraordinaires de précision et d’audace lexicale que Michel Jullien donne le meilleur de lui-même, c’est-à-dire de sa langue. Nous voici suspendus au geste précis du copiste, au ras du parchemin, retenant son souffle lorsqu’il s’agit de poser une réglure, avec une concentration d’autant plus douloureuse que la moindre rature lui sera fatale – et elle le sera, du fait d’un hoquet maladif. Les spécialistes du manuscrit médiéval y reconnaîtront sans peine les grandeurs et les misères de leur savoir maniaque, et jamais sans doute on aura en littérature mis en langue de manière aussi somptueuse les savoir-faire de la codicologie.

Entre la Machine grand-guignolesque et les crissements minuscules du copiste, l’Esquisse d’un pendu parcourt donc tout le spectre de ce Moyen Âge « monstrueux et délicat » dont parlait Michelet. Ajoutez à cela ce que Pierre Michon appelle son « effet de casserole », mélange détonnant d’épopée grandiose et de joyeuses maladresses, et vous aurez une idée de la générosité du style de Michel Jullien. Éditeur d’art et écrivain, il cultive un art subtil de miniaturiste qui s’exprime dans la galerie de portraits publiée en 2011 par Verdier sous le titre Au bout des comédies ou par ses Compagnies tactiles (Verdier, 2009) qui sont comme des portraits de toucher. Mais lorsqu’il s’agit d’exprimer la finesse de touche des copistes de l’atelier de Raoulet d’Orléans, des comparaisons incongrues lui viennent : « Non plus Erroll Garner mais quelque chose du doigté d’Art Tatum. »

Sont-ce des fausses notes que ces anachronismes qui viennent régulièrement chahuter la phrase de Michel Jullien que bercent tant d’assonances avec la littérature médiévale ? Certains critiques le pensent. Mais n’attendez pas de cet écrivain qu’il affecte un style troubadour : les romans historiques parés comme des livres à costumes ne sont pas pour lui. Aussi doit-on laisser faire ces écarts de langue, c’est-à-dire les laisser agir pour ce qu’ils sont : une manière d’alerter le lecteur sur sa propre prise de position face à l’épaisseur du temps. Nous ne sommes plus au temps du roi Charles V, dit le Sage – entendez le savant, qui s’entourait de juristes, de théologiens et de philosophes pour mener à bien sa grande entreprise de traduction et de récapitulation des savoirs. Nous sommes au temps où l’emplacement de l’ancien gibet de Montfaucon n’est qu’une trace urbaine, qui se devine « quelque part entre la gare de l’Est et les Buttes-Chaumont ».

Et voici sans doute ce qui explique en partie la réussite de ce livre. Par le déploiement facétieux de ses artifices stylistiques, il ne cesse d’avertir son lecteur : cette histoire d’avant le livre pourrait bien éclairer notre temps, celui d’après le livre. Car il en va de Michel Jullien comme d’Umberto Eco : le codex, c’est-à-dire le livre manuscrit saisi à la fois comme forme matérielle et comme valeur idéelle, est le héros principal de l’intrigue. Et son nœud réside bien dans le retour dramatique d’un livre que l’on croyait oublié. Dans Le Nom de la rose, c’était le second tome de la Poétique d’Aristote qui resurgissait avec fracas. Aristote revient également dans Esquisse d’un pendu, à la manière d’un spectre venant hanter la modernité du XIVe siècle. Car si l’on s’en voudrait de dévoiler les ressorts de l’intrigue, disons simplement que des deux manuscrits que l’atelier de Raoulet d’Orléans est chargé de recopier, un exemplaire des Grandes Chroniques de France et la traduction française des Politiques d’Aristote, le plus moderne n’est pas celui que l’on croit.

On continue, à l’abbaye de Saint-Denis, nécropole des rois de France, ce Roman des rois que le moine Primat rédigea en 1274. Non pas, contrairement à une idée reçue, comme une chronique officielle de la monarchie française, mais comme une voix autorisée sur son histoire immédiate. Reste qu’en ce temps d’effervescence intellectuelle qu’est le règne de Charles V (1364 – 1380), l’Église peine à défendre son monopole sur la mémoire écrite du pouvoir d’État. Les personnages du roman de Michel Jullien ne sont pas ces moines qui s’agitent dans le scriptorium du monastère décrit par Umberto Eco, mais des libraires, des copistes, des traducteurs, des miniaturistes – en tout cas presque toujours des laïcs, et des artisans de cette industrie du livre qui, bien avant l’invention de l’imprimerie, s’est constituée comme un marché. Et notamment à Paris, où la commande royale en structure le développement.

Or il se trouve que cette commande s’inscrit dans le contexte des controverses politiques qui agitent les conseillers de Charles V. Les historiens ont montré que le roi de France cherche alors à faire de sa cour le lieu de polarisation d’un débat essentiel sur l’avenir de la monarchie française : doit-elle, comme le soutiennent les juristes, imposer l’empire absolu du droit romain en tant que ce qui plaît au roi a force de loi, ou le pouvoir du monarque est-il limité par le contrôle de la communauté politique qui lui rappelle les exigences du bien public, comme le veulent les théologiens et les philosophes ? Parmi ces derniers est Nicole Oresme, l’un des plus brillants esprits de son temps, qui en traduisant la Politique d’Aristote a donné à la langue française une part essentielle de son lexique politique : démocratie, oligarchie, anarchie… ce sont plus de quatre cents mots, devenus des termes courants de notre langue du politique, qui proviennent des néologismes de Nicole Oresme. Car, par sa traduction d’Aristote, celui-ci entendait lutter contre la prétention des juristes à pousser la royauté vers sa pente absolutiste.

L’Esquisse d’un pendu peut donc se lire comme une méditation sur l’actualisation des livres du passé, c’est-à-dire de la capacité des discours anciens à venir faire une irruption fracassante dans notre présent pour faire dévier le cours même de la société. N’est-ce pas cela dont il s’agit avec le Moyen Âge, qui peut servir de ressource d’intelligibilité à la compréhension de l’actuel au sens où le définissait le philosophe Gilles Deleuze, soit « ce que nous sommes en train de devenir » ? Les spécialistes des cultures de l’internet et des écritures numériques se plaisent aujourd’hui à voir dans les manicules des scribes médiévaux (ces petites mains figurées dans les marges des manuscrits pour signaler un passage important) l’ancêtre des pointeurs utilisés dans les interfaces informatiques, ou dans la technique graphique des gloses interlinéaires l’origine des hyperliens. Il est vrai que le rapport subtil qu’entretiennent texte et image dans un manuscrit médiéval paraît plus familier à un habitué des écritures multimédias qu’à un lettré enfermé dans le sage ordonnancement des livres.

Car c’est l’imprimerie, indiscutablement, qui a discipliné l’ordre des livres. Pas immédiatement : on sait bien, depuis notamment les travaux fondamentaux de Roger Chartier, qu’elle ne cumule que lentement ses effets sociaux. Reste qu’avec elle s’ouvre une longue parenthèse qui se referme peut-être aujourd’hui avec la dissémination numérique des textes au-delà des frontières du livre, la déstabilisation de la fonction-auteur, le bouleversement des modes de lecture. Chez Michel Jullien, tout est affaire de plagiat, de lectures incontrôlées et de circulation subversive des énoncés. Le lecteur contemporain n’y est finalement guère dépaysé, et voici pourquoi la langue de l’auteur charrie malicieusement quelques préciosités médiévales en même temps que les mots de passe de notre contemporanéité. Car si l’orée du livre éclaire l’après du livre, c’est sans doute parce que la grande machine de Gutenberg, cette méchante « pressoir à syllabes », va finir par briser tout le petit monde de Raoulet d’Orléans.

Facétieux aventuriers du savoir, les personnages de ce livre le pressentent, qui se méfient d’instinct de cet « attrape-nigaud qui fera son temps ». Telle était exactement la fonction des avant-gardes selon Guy Debord : elles font leur temps – entendez qu’elles le prophétisent en même temps qu’elles sombrent avec lui. Nous vivons aujourd’hui la fin de cette avant-garde. Raison de plus pour se pencher sur l’humble vie des copistes du Moyen Âge. Mais que l’on ne s’y trompe pas : l’apparente modestie de leurs gestes, ce parti pris des choses dont Michel Jullien restitue l’âpre saveur, ne leste en rien l’insolente ambition de l’acte même d’écrire.