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L’avenir des bibliothèques

L’exemple des bibliothèques universitaires

Sous la direction de Florence Roche et Frédéric Saby
Villeurbanne, Presses de l’enssib
2013, 224 p., 23 cm
Collection Papiers
ISBN 979-10-91281-13-3 : 34 €

par Nathalie Marcerou-Ramel

Le titre de cet ouvrage inciterait presque à l’optimisme : les bibliothèques ont un avenir et les bibliothèques universitaires (BU) peuvent, à cet égard, servir d’exemples… À condition cependant de redéfinir les bibliothèques en tant que lieux, le métier de bibliothécaire, et la bibliothéconomie, ensemble de savoir-faire techniques confrontés à une pratique qui ne peut plus se transmettre comme telle. En neuf chapitres qui peuvent aussi se lire comme des articles, les contributeurs de cet ouvrage, Florence Roche et Frédéric Saby en tête, démontrent que l’avenir des bibliothèques universitaires et de leurs personnels passe par un recentrage complet de leur activité sur les services au public, dont la qualité doit désormais constituer « le pivot d’une bibliothéconomie nouvelle ».

Multiples facteurs d’une inéluctable évolution

Le premier chapitre (Alain Fernex, F. Saby et Odile Nguyen) semble, de par son titre, centré sur les changements à l’œuvre dans l’université, mais il limite son propos à l’évolution des publics étudiants dans leur relation à l’étude, la connaissance, la lecture : une relation nouvelle, très éloignée des principes sur lesquels l’enseignement universitaire français reste construit. L’analyse des multiples facteurs de mutation qui frappent les BU sous-tend cependant l’ensemble du livre. Certaines redites entre chapitres auraient sans doute pu être évitées, mais elles ne manquent pas de force pour faire entendre que ces publics de « digital natives » n’utilisent plus le lieu « bibliothèque » comme les générations précédentes le faisaient, d’où une remise en question de nos codes de bibliothécaires (chapitres 2, 4, 7).

Ils ne le fréquentent plus pour ses collections papier, mais pour les services, au sens parfois très large, qu’ils y trouvent. Or, historiquement, les BU françaises ont centré leur activité sur la collection et le traitement documentaire (chapitres 2, 6, 8, 9). La pratique courante du numérique, d’internet et des réseaux sociaux vient concurrencer la collection papier et électronique que la BU s’efforce encore de constituer. Parachevant l’intégration des SCD aux universités amorcée dès 1985, la mise en place de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) va contraindre les bibliothèques à justifier des moyens financiers et humains qui leur sont accordés (chapitres 6 et 8). La question de « la raison d’être de la bibliothèque » se posera aux équipes dirigeantes : la BU devra rendre compte des services qu’elle propose au public et participer à la construction d’une offre de services originale, qui contribuera à démarquer son université de ses concurrentes.

Construire une politique de services au public

Cinq chapitres « boîte à outil » fournissent toutes les clés théoriques nécessaires pour définir une véritable politique de services au public. Largement appuyés sur l’expérience du SICD 2 des universités 2 et 3 de Grenoble, ils se dispensent cependant de fournir des recettes opérationnelles, chaque BU étant incitée à construire ses propres réponses localement, avec sa tutelle.

Le chapitre 2 montre comment placer le curseur non plus du côté de l’offre (la collection), mais de la demande (le public), une demande qu’il est d’abord nécessaire de mieux analyser, en se dotant d’outils de connaissance des publics (chapitre 5) et en construisant une cartographie des lecteurs ; le sous-chapitre consacré aux enquêtes, signé par Christophe Evans, ne dispensera pas de lire les écrits plus complets qu’il a consacrés à ce sujet. Passer du service public aux services au public suppose de mettre en œuvre un processus complexe, inscrit dans la durée, que F. Roche décrit étape par étape dans le chapitre 3. La place du bâtiment « bibliothèque » doit aussi être redéfinie afin que celui-ci incarne, par sa flexibilité et sa lisibilité, le fameux « troisième lieu » (chapitre 4). Cette nouvelle politique se traduit dans un organigramme fédérateur et s’appuie sur une solide démarche d’évaluation du service documentaire (chapitre 6). Or, comme le souligne Nadine Delcarmine, « le concept d’évaluation est devenu une évidence », mais peu de BU se sont dotées des outils nécessaires pour la produire.

F. Saby nous avertit qu’une telle évolution n’ira pas de soi : les freins à la mise en œuvre d’une politique de services au public sont aussi nombreux à l’intérieur du SCD, où les personnels restent attachés au travail interne sur les collections, qu’à l’université, où le modèle traditionnel du cours magistral, largement prédominant, marginalise la pratique documentaire.

Refondation

C’est donc à une refondation, une « rupture symbolique » forte qu’invitent les trois derniers chapitres de l’ouvrage. La BU peut encore devenir ce « lieu de toutes les synthèses » que F. Roche appelle de ses vœux (chapitre 7) : incarnation du savoir, lieu de mémoire, espace de rencontre et d’altérité pour des étudiants à la recherche de points d’ancrage dans l’université, et aussi, « laboratoire » (un mot auquel nous tenons personnellement beaucoup) producteur de nouvelles formes de savoir. Pour ce faire, il appartient aux bibliothécaires de reconstruire leur identité professionnelle, toujours centrée sur des compétences techniques que d’autres (étudiants, fournisseurs de documentation papier ou éditeurs de ressources électroniques) leur disputent déjà. On pourra discuter du traitement – radical – que l’ouvrage réserve aux compétences techniques des bibliothécaires (catalogage), dans un contexte où l’exigence en matière de métadonnées ne cesse de s’accroître. Il n’en demeure pas moins que public et tutelle exigent désormais une qualité de l’accueil : le chapitre 8 s’attache à décliner les compétences que les personnels doivent acquérir, en fonction de leur catégorie, pour se repositionner dans leur propre métier.

Une nouvelle bibliothéconomie doit émerger, dans laquelle la collection, redéfinie, ne sera plus le modèle dominant et qui donnera toute sa place aux services rendus au public. F. Saby trace avec conviction une feuille de route à vingt ans pour la profession. S’il préconise une prise en compte de cette évolution dans les formations initiales et continues, il ne dit rien, et on se permettra de le regretter, sur les négociations qu’il conviendrait d’engager pour faire évoluer statuts et modes de recrutement des personnels, encore peu compatibles avec une telle organisation.

F. Roche, F. Saby et leurs contributeurs livrent ici un ouvrage à plusieurs niveaux de lecture, en tout point stimulant : approche théorique et unifiée d’un sujet complexe, tentative exigeante d’apporter des réponses à des questions difficiles, et surtout, appel à une prise de conscience urgente et collective des changements à opérer pour assurer un avenir aux BU et à leurs personnels. Souhaitons que cet appel soit entendu.