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Les sociétés savantes aux défis du numérique et de la valorisation du patrimoine des territoires

Gregor Blot-Julienne

Le 19 juin 2013, la Bibliothèque nationale de France a organisé, en partenariat avec le Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), une journée d’information et d’échanges consacrée au rôle des sociétés savantes dans la valorisation des patrimoines locaux via les technologies du numérique  1.

Enjeux et défis

L’intitulé de ces rencontres parle même de défis, évidemment pour caractériser l’ampleur de la tâche à accomplir mais surtout pour prendre acte de ce que les technologies du numérique constituent un changement de paradigme pour la diffusion des productions et du patrimoine des sociétés savantes autant peut-être que pour les sociabilités propres à ces sociétés.

Leur place même dans le patrimoine national ne fait guère débat pour Jacqueline Sanson (BnF) qui rappelle en ouverture que les plus anciennes de ces sociétés sont antérieures à la Bibliothèque nationale elle-même, que leurs productions enrichissent ses collections et qu’un lien ancien rapproche la BnF et le CTHS. Si le projet de Léopold Delisle d’attribuer une cote spécifique aux publications des sociétés savantes afin de les distinguer n’a pas vu le jour, leur place dans Gallica constitue depuis 1997 « l’un des premiers programmes de numérisation en concertation » où la volonté est bien de constituer un corpus propre à ces sociétés plutôt que des corpus disciplinaires distincts.

Les termes des défis sont donc posés entre la grande dispersion des acteurs, des collections, des productions, des actions et les opportunités de mutualisation des compétences et des outils, que le numérique permet, que la collaboration entre BnF, CTHS et collectivités territoriales met en œuvre, et qu’in fine Gallica incarne.

Les termes des enjeux ne sauraient se limiter à l’archivage, il s’agit bien de médiation, de favoriser les exploitations pédagogiques, la recherche, la valorisation culturelle et touristique des territoires, etc. Pour Claude Mordant (CTHS), la nécessité du numérique ici ne fait pas davantage débat.

La présence des sociétés savantes sur l’internet

C’est à Arnaud Dhermy (département de la Coopération, BnF) qu’incombe la tâche de rendre compte de la présence des sociétés savantes sur l’internet et de tenter de distinguer certaines constantes. Il se penche sur 272 sociétés, soit 181 sites web. Pour lui, deux tendances se distinguent nettement entre les sites qui se veulent un « trait d’union entre personnes » et ceux qui se veulent un outil de « médiation vers un territoire et ses thématiques ». Les premiers s’attachent à rendre compte de la vie de l’association, de ses activités et recherches ; les seconds s’orientent davantage vers une fonction de lien entre les contenus propres et les sites externes, le territoire, le jeune public. Mais ce qui retient surtout l’attention, c’est la grande variété des contenus et des fonctionnalités proposées. Dans le cadre de la problématique documentaire, si environ 60 % des sites étudiés proposent les sommaires de leurs publications et un éditorial, moins de 35 % des sites proposent des fichiers en téléchargement, à peine un sur cinq propose des contenus de numérisation ou le catalogue de leur propre bibliothèque. Enfin, 17 % renvoient vers leurs publications numérisées et accessibles via Gallica. Pour Arnaud Dhermy, ces sites transposent sur l’internet les principales raisons d’être des sociétés savantes : collégialité, production de connaissance, mise à disposition du public et formalisation d’une sociabilité. Ces questions « prévalent plutôt que l’interactivité et la présence de la société dans un réseau de proximité ».

Les présentations des sites internet de la Société d’émulation d’Abbeville  2 (Prisca Hazebrouck) et de la Société archéologique du Vendômois  3 (Pascal Foreau) illustrent ce que de telles réalisations, pensées autant pour les membres même de ces sociétés que pour un public plus vaste, peuvent apporter dans la valorisation de leurs activités et de leurs territoires, notamment en diffusant leurs productions, soit directement, soit par rebonds vers Gallica ou le Sudoc. Toutefois, les adhérents ne sont pas nécessairement « très au point » et la technicité des matériels et des logiciels, la nécessité de ne compter qu’avec le bénévolat (« l’envie de faire ») pour la numérisation en local ou la diffusion montrent aussi les limites, sinon les obstacles auxquels se heurtent les sociétés savantes dans la conception puis la mise en œuvre de stratégies numériques.

Valorisation du patrimoine et valorisation du territoire

On comprend bien qu’une telle stratégie pour les sociétés savantes n’a alors de sens que si elle peut prendre place autant dans des réseaux nationaux que dans des coopérations plus locales. L’exposé d’Ange Rovere et Christian Péri (ville de Bastia) abonde dans ce sens puisque le projet de numérisation qu’ils ont présenté associe certaines sociétés savantes de Corse, la bibliothèque et la ville de Bastia. La collaboration avec la BnF apparaît comme un élément facilitateur. Ils rappellent que si la numérisation avance bien, les questions du stockage pérenne des données, de la durabilité des matériels, des contingences liées aux logiciels propriétaires ou à l’interopérabilité des logiciels, n’en sont pas nécessairement résolues. Le travail en réseau, avec les autres bibliothèques de l’île et la BnF permet une division du travail.

D’autant que Francis Deguilly (secrétaire général de la Drac Centre) rappelle quel fut le « lent déclin » des sociétés savantes, déclin démographique certain mais surtout déclin de leur « pouvoir à faire de la recherche » et de leur légitimité à faire de la recherche. Dans un contexte délicat pour les finances publiques, il ne peut exister de « rentes de situation » pour les sociétés savantes et les services de l’État doivent insuffler une logique de projet et stimuler la recherche de solutions « intelligentes et si possible […] communes ».

La Société havraise d’études diverses  4 (la SHED, présentée par Dominique Rouet) aurait eu davantage de difficultés à faire valoir l’intérêt d’une présence sur internet du patrimoine et des productions de la Société sans l’expertise des bibliothèques, la mise en place du portail Lire au Havre  5 et un projet de numérisation de pièces uniques, de manuscrits et d’estampes également accessibles via Gallica. En Bourgogne (Alice Zunino, Pauline Lesieur), c’est le CRL qui est à la manœuvre grâce à la mise en place de la Bibliothèque numérique des sociétés savantes de Bourgogne  6 qui constitue un véritable portail documentaire pour ces sociétés, adossé à Gallica et complété par une stratégie de valorisation sur les réseaux sociaux (Facebook et Flickr).

Vers l’émergence d’une sociabilité érudite numérique ?

La singularité du projet de la Bibliothèque numérique savoisienne (Claude Barbier, Henri Comte), toujours en collaboration avec la BnF, est qu’il voit progressivement le jour dans le cadre d’une coopération interassociative préexistante, au sein de l’Union des sociétés savantes de Savoie (USSS) avec le soutien de l’Association Pays de Savoie. Ce projet peut aussi s’appuyer sur l’acquis d’un catalogue commun des bibliothèques des sociétés savantes  7. De son côté, la Société des antiquaires de Picardie  8 (Jérôme Carpentier) a initié sa présence sur internet par le biais de Facebook avant la mise en ligne de son propre site. La réflexion à l’origine du projet fait explicitement référence à un besoin de renouveler les générations et de faire connaître les actions de la Société. C’est aussi ce qui anime la Société d’archéologie et d’histoire de la Mayenne  9 (Jacques Naveau) qui dresse le même constat du non-renouvellement des générations. La présence sur internet est devenue une nécessité dans la mesure où elle prend part désormais « au processus normal de la recherche », et permet de toucher les chercheurs et les étudiants, et de sortir d’une stricte base territoriale, de faire connaître les publications de la Société. Sans renoncer à l’objectif de faire le lien entre un public de chercheurs et un public plus large, en publiant certaines thèses, la Société d’archéologie et d’histoire de la Mayenne recherche aussi le public universitaire dans un département qui ne l’est pas. Grâce à un partenariat avec les archives départementales, la Société publie La Mayenne, Archéologie, Histoire en ligne.

En guise de conclusion

L’enjeu des relations avec l’université est explicite dans la plupart des questions posées dans l’assistance. Si certains font état d’une forme de malaise enraciné dans la question de la légitimité de la recherche, d’autres notent au contraire un retour des universitaires vers les sociétés savantes, alors qu’Hélène Richard (Inspection générale des bibliothèques) rappelle que les sociétés savantes offrent souvent les premières opportunités de publication pour les plus jeunes doctorants et chercheurs, d’autres notent le souhait de prendre du recul par rapport à la « tyrannie de la publication » au bénéfice d’une recherche de « long terme ».

Ce qui est en revanche certain, c’est que la question des activités, des productions et du patrimoine des sociétés savantes ne se limite pas à la numérisation et la mise à disposition de leurs publications dans le domaine public. La clarification de leur place dans la société contemporaine et dans l’économie de la recherche en général est ce qui permettrait d’éclairer, sinon de résoudre, la question délicate de leur recrutement.

In fine, c’est bien une logique de travail en collégialité et en réseau que les acteurs semblent appeler de leurs vœux. C’est ce que souligne en conclusion Claude Collard (département de Philosophie, histoire et sciences sociales, BnF), évoquant une mise en commun des connaissances, des expérimentations et des compétences. Le CTHS et la BnF apparaissent alors comme des institutions fédératrices. •