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Saisies, spoliations et restitutions

Archives et bibliothèques au XXe siècle

Sous la direction d’Alexandre Sumpf et Vincent Laniol
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012, 384 p., 25 cm
ISBN 978-2-7535-1996-1 : 20 €

par Benjamin Caraco

Comme le soulignent à juste titre les deux chevilles ouvrières de l’ouvrage collectif Saisies, spoliations et restitutions, Alexandre Sumpf et Vincent Laniol, les thématiques qui donnent le nom à leur livre sont d’une importance toute relative lorsqu’elles sont comparées aux drames humains qui jonchèrent l’« âge des extrêmes » pour reprendre la formule du regretté Eric Hobsbawm. Elles méritent toutefois d’être étudiées puisque certains régimes, en particulier l’Allemagne nazie, eurent une volonté délibérée de réécriture de l’histoire à partir de sources saisies  1.

Destins d’archives et de bibliothèques

Dans ce livre qui regroupe les actes d’un colloque strasbourgeois tenu les 22 et 23 octobre 2010, un collectif d’archivistes, de bibliothécaires et d’historiens revient sur le destin des archives et des bibliothèques au cours du XXe siècle. Le phénomène de spoliation a en effet été massif et, dans le cas européen, la captation allemande suivie d’une séquestration russe était la combinaison classique. Occultés par les plus voyantes spoliations d’œuvres d’art, ces vols d’archives et de livres concernaient aussi bien des institutions publiques que des particuliers, juifs dans leur majorité mais pas seulement.

Les contributeurs reviennent ainsi sur les motivations classiques de la saisie de documents : dénicher des informations à caractère militaire et constituer des « trophées ». Les totalitarismes changent toutefois la donne et ajoutent à ces buts la volonté de réécrire l’histoire dans une perspective nationaliste ainsi que la destruction de la mémoire et le fichage des populations. Pour A. Sumpf et S. Laniol, « [les totalitarismes] contribuent à donner aux archives saisies une inédite dimension totalitaire » (p. 14).

Le livre organise les contributions autour de cinq thématiques : les spoliations allemandes, leur conservation soviétique, les réactions des spoliés avant de finir sur la question de la mémoire et de la restitution des archives et des livres, via la collaboration internationale et le traitement des fonds retrouvés. Le nombre de sujets réunis témoigne de la richesse des recherches déjà achevées mais aussi de celles qu’il reste à entreprendre afin d’éclaircir certaines questions encore en suspens comme les motivations des acteurs concernés, les préparations aux mouvements des fonds et la chronologie…

Hétérogénéité des contributions

La majorité des chapitres se concentre sur la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, dans la lignée des travaux de la pionnière de ces études, l’historienne américaine d’Harvard, Patricia K. Grimsted. Celle-ci est par ailleurs l’auteur d’une contribution à propos des deux instances nazies, bien que rivales, responsables des saisies et des spoliations : l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) de l’idéologue du même nom et le RSHA, l’office central de sécurité du Reich chapeauté par Himmler et Heydrich. D’autres contributions comme celles de Wolfgang Hans Stein se concentrent sur « l’idéologie des saisies » (p. 67) prévues par Goebbels en France, restées (heureusement) à l’état de projet, mais qui permettent de saisir les logiques présidant à ce type d’opérations.

La perspective n’est pas uniquement française mais résolument européenne, comme le démontre Dirk Martin à propos de la « politique culturelle allemande » de l’ERR en Belgique, fondée sur l’exploitation des pillages à des fins de propagande. La France ne fut pas épargnée par ces tentatives de récupération aussi bien allemandes que soviétiques comme l’écrit Damien Heurtebise. Outre la propagande, le fichage des populations à l’aide des archives fut aussi un usage répandu des totalitarismes. Un certain nombre de contributions se penche aussi sur les réparations exigées par les Russes à la fin de la Seconde Guerre mondiale : des publications scientifiques, des livres, voire des « films trophées » étudiés par Valérie Pozner, qui sont souvent distribués sur le marché russe et avec succès !

Sophie Cœuré, auteur de La mémoire spoliée 2, s’intéresse au point de vue et aux pratiques des archivistes français pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle souligne que ces derniers s’efforcent de protéger les « trésors nationaux » du conflit mais aussi de séparer (naïvement) les archives du politique. En conséquence, ils ne s’illustrent malheureusement pas par leur recul concernant les usages possibles des archives privées. Bruno Galland revient pour sa part sur le destin des archives espagnoles de Simancas prises par Napoléon et restituées par Pétain à Franco. La contribution de Martine Poulain reprend une partie des conclusions de son livre sur les logiques et l’ampleur de la spoliation des bibliothèques privées par les nazis  3, alors que Jean-Marc Dreyfus se penche sur le cas précis des bibliothèques alsaciennes.

Les deux dernières parties se consacrent à la question de la restitution et alternent présentations de services concernés, comme l’International Tracing Service, articles de synthèse (Anne Liskenne) et récits de réception, dont une controverse douteuse au sujet de la collection Schneerson écrite par Igor Filippov (p. 283). Ce dernier, à l’époque directeur de la bibliothèque disposant du fonds, raconte les déboires de la Chabad pour récupérer celui-ci, contestant la légalité de leur action, certes maladroite, mais tout à fait légitime puisque la collection fut tout de même spoliée par la Russie.

Ainsi, les deux premières parties de ce livre retiendront principalement l’attention par leur cohérence interne et la richesse des recherches présentées. Les trois dernières parties sont malheureusement moins convaincantes. Bien que les répétitions soient propres au genre des actes de colloque, un petit effort de synthèse n’aurait pas amoindri l’ensemble, au contraire. Alors que la majorité des contributions fait état d’un gros travail de recherche, certaines sont trop descriptives ou se cantonnent à présenter des services. De même, en dépit du titre englobant, le chapitre de Bruno Groppo sur l’Amérique latine, bien qu’indéniablement intéressant, semble perdu au milieu d’un ouvrage traitant principalement de la période de la Seconde Guerre mondiale et après en Europe.

  1.  (retour)↑  Comme le rappellent les auteurs, il faut distinguer la saisie, légale dans certains cas, de la spoliation, toujours illégale et touchant en premier lieu des particuliers.
  2.  (retour)↑  Sophie Cœuré, La mémoire spoliée : les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique, de 1940 à nos jours, Paris, Payot, 2006. Voir la recension de l’ouvrage dans le BBF, 2007, n° 4, p. 113-114. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-04-0113-003
  3.  (retour)↑  Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2008 (NRF Essais). Voir la recension de l’ouvrage dans le BBF, 2009, n° 2, p. 127-128. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2009-02-0127-008