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Andrew Piper

Book Was There. Reading in Electronic Times

Chicago, The University of Chicago Press, 2012, XIII-192 pages, ill., 23 cm
ISBN 978-0-226-66978-6 : 22,50 $

par Michel Melot

Cet ouvrage a le mérite d’avoir été pensé et écrit par un professeur enseignant la littérature européenne à l’université McGill à Montréal, de culture mi-américaine, mi-européenne, assez jeune pour maîtriser les « humanités digitales » et assez âgé (il a la quarantaine) pour être nourri de culture classique. Ce phénomène de « génération » intermédiaire ne se reproduira pas si tôt qu’on puisse en négliger les témoignages, surtout lorsqu’ils sont écrits avec autant de finesse et de compétence que ce petit livre à la fois alerte et profond. Son pari est de mettre en parallèle la lecture du livre avec la lecture numérique de façon méthodique, c’est-à-dire concrètement, physiquement, geste par geste, usage après usage, partant du principe que l’« on ne peut penser notre avenir électronique sans le confronter avec le passé livresque qui l’a précédé ». La première constatation, c’est que le livre, lui, « est là », à la fois historiquement et matériellement. Les livres numériques, doués d’ubiquité, peuvent apparaître sur n’importe quel écran. La principale différence entre le document dans un livre et le document numérique, c’est que l’on peut toujours dire où est le livre.

Gestes de lecture

Chaque chapitre reprend un geste de la lecture : d’abord prendre un livre est un acte particulier et, après Aristote et Saint-Augustin, Andrew Piper montre que la lecture du livre est d’abord une affaire du toucher. Tourner la page oppose une résistance physique que n’a pas l’oralité, ni la lecture des tweets et des SMS qui ont tendance à devenir « conversationnels ». Nous devons tenir le livre autant que le livre nous tient, ce qu’exprime le terme « manuel ». Mais par le geste qu’il impose, le livre, à son tour, retient l’attention. Le livre impose que son ouverture et sa fermeture soient liées l’une à l’autre. « Dire que le passé vit dans les livres est un lieu commun, mais l’important est que lorsque nous fermons le livre, nous rompons cette relation » alors que l’écran laisse la temporalité ouverte. Les caractères des textes numériques ne sont pas pris dans un maillage aussi serré que les textes imprimés, et quand l’écran se ferme, ils disparaissent on ne sait où. Dans la lecture du numérique, le geste se fait discret : le doigt glisse sur l’écran, un souffle suffit pour faire apparaître des images. Piper développe les conséquences pour l’écrit de cette pratique du « clic » et des boutons qui envahissent nos claviers, signes fonctionnels qui n’ont plus de signification « sémantique ». Il y a une soudaineté et une répétitivité du geste qui s’opposent alors au rythme de la page tournée. Qu’adviendra-t-il lorsque le texte affiché pourra se modifier de lui-même, comme le font certaines expériences, selon les clics qui rythment leur lecture ? Il faut se faire à l’idée que notre esprit travaille de façon différente selon les gestes qui animent la lecture, et que le livre nous a habitués à une lecture qui oscille selon l’ouverture et la fermeture de nos mains.

Le face-à-face avec l’écran

Le deuxième chapitre s’intitule malicieusement « Face, Book », dans lequel l’auteur joue sur la parenté de « Facebook » et de la figure livresque du « frontispice ». Au cadre de la page s’opposent le cadre simulé (ou dissimulé) de l’écran et l’arbitraire de son découpage. Le regard sur la page est plus distancié, celui de l’écran plus proche. Le face-à-face avec l’écran est celui d’une culture encore plus « narcissique », voire érotique lorsqu’on a recours à la webcam. La lecture « en ligne » est une lecture « sous tension », qui garde toujours en filigrane la relation sensible de l’auteur au lecteur. Conséquence grave : la frontière s’efface, comme on le sait, entre le monde privé et le monde public, avec toutes les conséquences que cela entraîne pour les notions d’auteur, de publication et de dépôt légal, ce qui expliquerait, devant la privatisation de la sphère publique, le recours à des tactiques de dissimulation privée.

Le quatrième chapitre traite de la prise de note, d’où sont nés tous les livres. Aujourd’hui, la note est le dernier refuge du manuscrit, et l’auteur dresse l’état du manuscrit, que l’imprimé n’a jamais remplacé. Au contraire semble-t-il, le manuscrit a des vertus spécifiques qui assurent sa survie. Dans le manuscrit, lettre et dessin se rejoignent à la recherche l’un de l’autre. Les logiciels qui permettent la prise de note manuscrite sont de plus en plus souples et de plus en plus nombreux, et le web, dit l’auteur, est un gigantesque carnet de notes. La pratique extensive du clavier nous a privés du tracé, mais l’auteur ne croit pas pour autant à la disparition du manuscrit. On n’enseigne plus à « mouler » les lettres et la question pédagogique se pose de savoir s’il faut enseigner le dessin plutôt que l’écriture.

La lecture en partage

L’un des grands écarts entre la lecture du livre et la lecture sur écran est leur conception différente du partage. Le livre est assimilé à une partie de soi-même. Le partage en est contrôlé, parfois même sacralisé : offrir un livre n’est pas seulement donner un texte. L’auteur explique ainsi le succès des bibliothèques et leur évolution vers le « troisième lieu », qui permet le partage d’une lecture privée. Le livre garde le souvenir de sa lecture, éphémère sur l’écran (il rappelle que wiki est un mot hawaïen qui veut dire « vite »). En revanche, l’accès au numérique permet un partage illimité. Dans cette logique, l’auteur plaide pour les accès ouverts et les logiciels libres, qui devraient être le corollaire heureux de la numérisation.

Le dernier chapitre souligne la flexibilité croissante de l’espace écrit, jadis bien ordonné. L’espace de la lecture n’est plus assigné par le livre. L’ubiquité du document numérique s’oppose à sa localisation dans un livre, reliée aux coordonnées du lecteur. En revanche, l’arborescence est la structure commune de tous les langages de programmation. L’écriture entretient avec l’espace des rapports nécessaires de plus en plus fluides et complexes. Les dernières réflexions portent sur les rapports du numérique avec la comptabilité, plus jamais arrêtée dans un bilan, et avec la disposition des signes, toujours ré-orientable.

La morale de l’histoire est qu’il faut – nous n’avons pas le choix – profiter des avantages de ces différents systèmes de communication, chacun pour ses qualités propres. Rien ne serait pire que de concevoir le document numérique sur le modèle du livre. En revanche, la stabilité du livre, dans l’espace et dans le temps, demeure irremplaçable. À la fin de chaque chapitre, l’auteur, bon père de famille, s’instruit en observant ses enfants lire et écrire sur un clavier aussi bien qu’à la main, sur du papier comme sur une tablette. Il se réjouit de leur habileté à manier claviers et écrans, mais il veut aussi que ses enfants « apprennent à apprendre les choses l’une après l’autre, accepter qu’il y a dans la vie un avant et un après ».