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Les mutations de la lecture

Sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy
Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2012, 248 p., 21 cm
ISBN 978-2-86781-788-5 : 20 €

par Thierry Ermakoff

Le propos de cet ouvrage – un de plus – est d’analyser, en donnant la parole à quelques spécialistes ma foi incontestés de la chose, le devenir de la lecture, disons à l’ère numérique, pour aller vite.

Sont ainsi interrogés, entre autres, Martine Poulain (directrice de la bibliothèque et de la documentation de l’INHA), Nicole Robine (sociologue), Bernadette Seibel (sociologue), Hervé Bienvault (consultant pour les questions d’édition numérique), Olivier Donnat (sociologue au ministère de la Culture, et responsable de la publication des « pratiques culturelles des Français », best-seller depuis 1973), François Gèze (PDG des éditions de La Découverte), Bernard Lahire (sociologue), un libraire, un expert en e-littérature et fondateur du site Fabula, et que ceux (ou celles) que je ne cite pas acceptent mes excuses, on n’en finirait pas de ne pas commencer.

Lecture et lecteurs

Olivier Donnat, qui en a vu d’autres, se garde bien de porter un jugement sur la valeur de la lecture d’aujourd’hui : « Gardons-nous de trop idéaliser la littérature des temps passés, écrit-il, un mauvais roman d’avant-garde vaut-il mieux qu’un bon morceau de rock innovant ? »

À la lecture s’est ajoutée, ou substituée, la fréquentation des écrans. On ne peut que renvoyer, à ce sujet, à la synthèse qu’il a réalisée à la suite des « pratiques culturelles des Français », gratuitement mise en ligne . Martine Poulain, au nom de la profession (de bibliothécaire), replace les désirs de lecture de chacun et le rôle particulier des bibliothécaires, entre conservation (tentée par la numérisation, autre forme moderne de la patrimonialisation), prescription, et libre choix de chacun pour laisser entrer le désir : « C’est le travail des bibliothèques d’offrir des collections variées offrant toutes formes de lecture. » Bernard Lahire, dont on connaît les travaux sur la légitimité culturelle (La culture des individus, La Découverte, 2006) qui revisite les travaux de Pierre Bourdieu, tient, en toute fin, un discours très politique. Car la crise de la lecture est politique : nous vivons, écrit-il, dans un climat de restauration, de retour du conservatisme, qui n’est pas sans écho avec l’ordre culturel.

François Gèze, reprenant les analyses qu’il avait pu développer lors du colloque « Horizon 2019 » organisé par l’Enssib en novembre 2009, envisage les grandes tendances de l’édition à l’ère numérique, tout en restant « optimiste » : « Nombre de jeunes lisent moins que leurs aînés, mais peuvent être tout aussi curieux qu’eux. […] L’intérêt du livre papier traditionnel est d’être clos, à la grande différence du savoir liquide que chacun peut trouver sur le web. » Il rejoint en cela les analyses de Michel Melot qui ne sont pas incompatibles avec la lecture et l’écriture numériques s’agissant, par exemple, des sciences humaines et sociales.

Jean-Pierre Ohl, libraire, explore un terrain d’angoisse : le devenir de la librairie au temps de Google. Hélas, nous ne pouvons que souscrire à cette analyse : Google reste aujourd’hui la seule base bibliographique (avec, comme codicille Amazon), gratuite ; bref, la librairie souffre, et avec elle, l’écosystème de la chaîne du livre, comme on dit.

Hervé Bienvault, qui a réalisé en son temps une étude sur le livre numérique, dresse une sorte de panorama de la vente des matériels numériques (liseuses, tablettes…). Il en ressort deux facteurs d’importance : la vente de liseuses est d’abord le fait de gros lecteurs (typiquement les lecteurs, qui sont des lectrices, essentiellement, d’Harlequin). Et, en second lieu, l’explosion du livre numérique sur tablette n’a pas (encore) eu lieu en France : sans doute est-ce lié à la réglementation française particulière, qui fait que le livre est dérogatoire du droit commun économique. Il faut relire François Rouet.

L’étude de Bernadette Seibel sur le lectorat de France Loisirs est tout à fait intéressante, même si elle est légèrement décalée par rapport au thème général de l’ouvrage. C’est, à notre connaissance, bien mince, la seule disponible sur un phénomène qui perdure, malgré quelques rebondissements, année après année ; elle apporte une eau au moulin d’Hervé Bienvault sur ce fameux lectorat.

Bach ou rap ?

Que reste-t-il de tout ceci ? Des contributions à propos, qu’il est bon d’entendre, de lire ou de relire, nuancées, perplexes, sérieuses et pertinentes ; des références bibliographiques, mais un appareil de notes assez mal fichu – on se demande à quel ouvrage envoie tel titre – et une tonalité générale de l’éditeur (scientifique) de déploration à la Richard Millet, à la Renaud Camus quand ils ne s’égarent pas, qui n’est pas sans agacer son lecteur. À l’âge quasi cacochyme où nous écrivons ces lignes, nous ne sommes pas équipés de toutes ces prothèses techniques, nous nous méfions (un peu) du discours sans recul sur ces prouesses. Mais, proches des travaux des sociologues, pour les avoir (un peu) lus, des universitaires, on ne peut que s’étonner de cette sorte de mépris qui ferait que tout lecteur qui n’a pas lu Proust, Céline, serait une sorte d’handicapé, que Marc Lévy et Guillaume Musso enfonceraient ou maintiendraient leur lecteur dans la fange de la sous-culture. Rejoignons Martine Poulain : « nous sommes pris dans une tension permanente », écrit-elle en faisant allusion à Richard Hoggart, auteur anglais du fameux 33 Newport Street, « car il faut continuer à satisfaire nos publics habituels ou traditionnels, et nous avons l’impérieuse nécessité de promouvoir la lecture sous toutes ses formes ». Rejoignons Olivier Donnat : « N’oublions pas qu’il existe aujourd’hui des esprits raffinés qui encore une fois s’intéressent aux séries télévisées ou à d’autres productions de la culture de masse qu’on aurait tort de considérer comme vulgaires ou sans contenu culturel. C’est assez impressionnant de voir aujourd’hui le nombre de thésards qui se penchent sur les séries télévisées. » Rejoignons enfin Bernard Lahire : « Le sociologue peut aussi considérer qu’il n’y a pas d’étanchéité parfaite entre ces deux univers, sous-culture de divertissement d’un côté, les “grandes œuvres” de l’autre. » Alors, écrire comme Olivier Bessard-Banquy : « N’est-il pas possible de préférer Bach au rap parce que c’est tout simplement plus facile à l’oreille ? », il faut parfois oser.