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Leslie Kaplan

Jane Sautière [et al.]

Henri Raczymow

Tours et détours en bibliothèque

Carnet de voyage

Photographies d’Aurélie Pétrel
Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2012, 271 p., 24 cm
ISBN 978-2-910227-97-5 : 55 €

par Georges Perrin

Points de vue et images des bibliothèques : 20 ans de renouveau

On ne peut que se réjouir de l’excellente idée qu’a eue l’Enssib d’illustrer le 20e anniversaire de sa naissance par une revue originale de la construction des bibliothèques au cours de cette double décennie. Cette illustration a pris la forme d’une publication de deux ouvrages évoquant souvent les mêmes bibliothèques édifiées depuis 1992, mais sous deux angles très différents : d’une part, celui de l’appréhension de ces espaces, de leurs contenus, de la façon dont ils vivent, par 19 écrivains et 1 photographe, donc gens du livre, créateurs et, accessoirement, usagers de ces lieux de diffusion, et, d’autre part, celui d’une foisonnante revue des intentions et des contraintes exprimées par les décideurs ou utilisateurs en charge de la conception et de la réalisation des bibliothèques : élus, programmistes, architectes et bibliothécaires.

Un voyage plein de fantaisies et de surprises

Commençons cette double évocation par l’ordre chronologique de parution. Tours et détours en bibliothèque : carnet de voyage, paru en octobre 2012, est construit à partir d’une idée originale clairement exprimée par Catherine Jackson dans l’introduction : demander à 19 écrivains contemporains et 1 artiste photographe : « Une bibliothèque, pour faire quoi ? » Les réponses sont à la hauteur de l’attente. La variété des angles de vue et la diversité des styles font de cette somme un kaléidoscope littéraire fort plaisant à lire, et quelque peu décoiffant pour tout bibliothécaire habitué aux classifications courantes et ordinaires. On y trouve de la poésie, douce ou « roborative », des récits de rencontres diverses de professionnels responsables des lieux ou de lecteurs affairés, des observations critiques ou louangeuses sur la façon dont l’institution remplit sa mission sociale, des constats de présence ou d’absence des ouvrages d’auteurs admirés, etc. Certes, à se perdre dans ce labyrinthe de mots, d’inventaires ou de récits, on ne s’ennuie jamais.

Des nostalgies constrastées. Entre nord et sud, humour et réflexion

On constate la nostalgie désenchantée, pour ne pas dire amère, de Baptiste Marrey évoquant la nouvelle bibliothèque de Villejuif, son environnement, sa conception et ce que reflètent son organisation et les priorités de son accueil. On apprécie, par contraste, le souvenir heureux des « biblis » de son enfance que suscite pour Dominique Fabre la visite de la bibliothèque de l’université Paris 8 à Saint-Denis. On sourit, on rit même, à la lecture du texte de François Salvaing qui met en scène l’effarement d’une bibliothécaire de Lorient découvrant de mystérieuses atteintes à la littérature classique entraînant l’incendie de la bibliothèque. On suit avec plaisir la visite guidée de la médiathèque François Mitterrand de Poitiers par François Bon et on goûte avec lui au plaisir de séjourner quelques instants dans le « salon de lecture » avant de rejoindre la salle Gilles Deleuze. Par ailleurs, comment ne pas se couler avec délice dans la présentation si précise, si joliment descriptive, que fait Sylvie Gracia de l’intense vie des usagers de la bibliothèque de l’Alcazar à Marseille ?

Des bibliothèques à vivre : des images qui parlent d’elles-mêmes

On pourrait encore longtemps détailler la richesse de ces textes, reflets multiples de toutes les facettes de la littérature contemporaine. Mais ce livre ne serait pas complet s’il n’était judicieusement parsemé des photographies d’Aurélie Pétrel. Rien ne manque à ces images pour qualifier avec une sorte d’exactitude poétique les éléments essentiels de la bibliothèque : ses murs et leurs échappées sur l’extérieur, ses collections sagement rangées sur des travées rassurantes, ses fauteuils accueillants, ses lecteurs accueillis, concentrés ou décontractés, solitaires ou bavards. Bref, rien ne manque au hasard des pages pour décrire ces bibliothèques, lieux d’une vie à la fois intense et tranquille, laborieuse et reposante. Rien ne nous est caché : la conversation des uns et le sommeil des autres. On dort sous toutes les latitudes, à Biarritz comme à Saint-Denis. Existe-t-il plus exacte traduction de la fameuse parole de Cicéron : « si tu as un jardin et une bibliothèque, tu ne manques de rien » que la vue de ces vastes verrières donnant sur la verdure environnante ? Et comment interpréter les nombreux face-à-face silencieux de part et d’autre d’une table de lecture ? Faut-il y voir, comme Baptiste Marrey, le banissement systématique du plaisir de lire ensemble, ou, comme Pierre Riboulet, l’heureuse occasion d’« être ensemble dans le silence » ? Le lecteur de l’ouvrage sera juge.

En bref et en conclusion, pour le plaisir comme pour la nourriture de la réflexion, la lecture de ce volume paraît non seulement utile, mais nécessaire pour celles et ceux qui souhaitent soutenir, prolonger, voire amplifier ce formidable essor des bibliothèques largement entamé au cours de ces vingt dernières années.

Un bouquet d’analyses qui embaume la nouveauté et l’ouverture

Très différent, quoique assez naturellement parallèle, voire complémentaire de l’ouvrage précédent, apparaît le volume Architecture et bibliothèque : 20 ans de constructions, publié en décembre 2012. Cet ouvrage, coordonné par Christelle Petit, constitue une des sommes les plus riches et les plus variées de réflexions sur le sujet qu’il nous ait été donné de lire ces dernières années. Enfin, pourrait-on dire, le schéma traditionnel de la Bibliothèque y est vigoureusement interrogé dans son contexte le plus concret, à la fois urbanistique, social, éducatif et culturel, voire économique. Les différentes contributions nous sont livrées sans tabou, en toute liberté de style, même si l’on perçoit, de l’une à l’autre, de discrètes oppositions de point de vue sur telle ou telle conception, sur telle ou telle réalisation. Il s’agit de l’illustration d’une affirmation maintes fois répétée dans le volume : chaque projet est unique et « il n’existe pas de programme type ».

Résoudre les paradoxes de la bibliothèque. Accorder les points de vue

Au-delà de toutes les certitudes souvent rappelées par les bibliothécaires, « maîtres d’usage » comme les appelle Pierre Franqueville, la majorité des contributeurs souligne la complexité qui préside à l’élaboration d’un projet de bibliothèque qui, aujourd’hui, doit prendre en compte une multitude de paradoxes, voire de contradictions : traiter en même temps le silence et le bruit, le blanc et la couleur, l’extérieur et l’intérieur, la protection et l’ouverture, la transparence et la clôture, la nécessaire unité du lieu et la diversité grandissante des usages, etc.

Il convient de signaler la très grande variété de style des intervenants et la richesse de leurs interventions : architectes renommés ayant construit des bibliothèques (Chemetov, Ricciotti, Riboulet, entre autres, mais aussi Fabre et Speller, Bouchard, Arnoux), un programmiste chevronné (Pierre Franqueville), une journaliste spécialisée (Brigitte David), des élus de grandes villes ou de petites communes (Strasbourg, Caen, Villeurbanne, Armentières, Yssingeaux), et de nombreux responsables de tous types de bibliothèque. Chacun retransmet la vision qu’il a de la bibliothèque à travers son propre prisme de décideur, de concepteur, de créateur, d’analyste ou d’utilisateur, à partir de ses propres décisions, de ses propres créations, de ses propres pratiques, ou des lieux précis que chacun a eu à programmer, à décrypter ou à animer.

Chacune des 21 interventions dit quelque chose d’essentiel et, la plupart du temps, de nouveau par rapport au discours ambiant des années 1980-1990 dans le milieu des bibliothèques. Toutefois, s’il fallait mettre l’accent sur celles qui renouvellent cette réflexion de la façon la plus convaincante, il faudrait prioritairement citer celle de Pierre Franqueville. Celui-ci démontre avec force la nécessité de sortir de l’entre-soi pour construire un vrai programme qui soit en quelque sorte « durable », de situer la bibliothèque au centre de la Cité, de ses exigences et de ses besoins réels, et non par rapport à un schéma préétabli et généralisable défini quasiment exclusivement par une pratique professionnelle rarement remise en cause. Il faut désormais « passer de la myopie à la presbytie, qui donne plus de clarté au lointain ».

La cité, le territoire et la bibliothèque

On peut également citer comme très intéressantes les interventions des élus décideurs : Bernard Gallot, maire d’Yssingeaux, Souad El Maysour, vice-présidente de la communauté urbaine de Strasbourg, Jean-Paul Bret, maire de Villeurbanne, Philippe Duron, maire de Caen et son adjoint chargé de l’urbanisme, Xavier Le Coutour. Ce dernier expose avec conviction la nécessité de la bibliothèque « refuge » au sein de la cité. Mais il serait injuste de limiter sa lecture à ces seules interventions dans la mesure où toutes les contributions à ce volume apportent, chacune dans son style propre, un point de vue pertinent sur l’évolution du concept de bibliothèque. En bref, ces contributions démontrent avec évidence que toute conception et tout projet de bibliothèque doivent avant tout tabler sur la puissance de l’imagination et la liberté de création, en tenant le meilleur compte de l’environnement urbain.

Au terme de cette lecture, on peut toutefois exprimer deux regrets : l’absence de réflexion et de discours sur les projets et les réalisations récentes de bibliothèques départementales (Bouches-du-Rhône, Hérault, Haute-Garonne, entre autres) qui constituent pourtant des éléments importants et dynamiques d’un aménagement de territoires qui ne sont pas seulement culturels, et, d’autre part, les allusions trop rares à la nécessaire corrélation entre la qualité de ces nouveaux espaces et le temps d’ouverture qui devrait être accordé beaucoup plus largement qu’aujourd’hui à l’usager pour qu’il puisse en profiter pleinement.

Retranscrire le visible autrement

L’ensemble de l’ouvrage est parcouru par les délicats dessins de Franck Bonnefoy, qui, comme une sorte de filigrane, assurent à la fois l’authenticité du contenu et la finesse de la réflexion qui a présidé à l’élaboration de chacun des 20 projets ainsi représentés. Comme l’avoue l’artiste, son dessin se situe au juste milieu entre la photographie et le dessin d’architecture, « il retranscrit le visible autrement », et ce, de façon très heureuse, car pour chaque bibliothèque dessinée, on aperçoit sans difficulté les éléments les plus significatifs de l’intention du créateur.

En conclusion, on peut souhaiter, sans réserve, que ces deux ouvrages, si différents par leur intention, leur forme et leur expression, deviennent, chacun à sa manière, une référence dans le domaine de la conception et de l’usage des bibliothèques. La variété des points de vue, la richesse de l’effort prospectif, la liberté de ton exprimée, la conviction des auteurs, tout concourt à procurer au lecteur le meilleur des plaisirs et le plus utile des profits.