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27e Fête du livre de Bron

Festival des littératures contemporaines « L’époque et moi » – 15-17 fevrier 2013

Marie-Pierre Ermakoff

La région lyonnaise a bien de la chance de pouvoir profiter chaque année, et ce, depuis vingt-sept ans, de la Fête du livre de Bron  1. Le dynamique trio de l’association « Lire à Bron  2 » – Colette Gruas, Yann Nicol et Brigitte Giraud –, c’est un peu notre Quentin Tarantino local : une faculté à considérer le public avec intelligence et à lui offrir une nourriture gourmande et finement dosée entre divertissements brillants, mets intellectuels, lieux de réflexion et d’échanges, et purs moments de plaisirs… Et quand on dit public, il s’agit bien de tous les publics, y compris la toute petite enfance qui était gratifiée d’une programmation à part entière : contes, tapis lecture, crèche…

Un public reconnaissant

Si la Fête du livre se concentre sur deux jours et demi, du vendredi après-midi au dimanche soir, elle propose pour autant toujours une soirée hors site, au centre hospitalier Le Vinatier, avec cette année une rencontre entre Marie Depussé et Emmanuelle Guattari, toutes deux très proches de la clinique de La Borde. Pourtant, on pourrait presque affirmer que la Fête du Livre a démarré lors du temps « Les lycéens invitent » lorsque Antoine Choplin s’est exclamé « Ah ! j’adore ta question ! », réagissant spontanément et avec joie à la question d’une lycéenne timide qui venait de lui demander, avec ses mots simples, néanmoins justes et précis, si les personnages dont il ne lâche que quelques bribes pour le lecteur lui sont à lui, l’auteur, plus familiers, plus proches. Car prendre véritablement en considération le public, c’est dans ce cas précis réfléchir en amont, avec les enseignants partenaires, pour choisir ensemble parmi tous les auteurs invités, les trois auteurs qui semblent les plus judicieux pour un public lycéen. Cette année donc, les lycéens de Bron et de la banlieue lyonnaise proche ont pu rencontrer, outre Antoine Choplin, Joy Sorman et Iain Levison.

Et si le trio organisateur propose chaque année le meilleur de la production littéraire à son public, ce dernier lui rend la politesse en se déplaçant nombreux (chaque année, 30 000 visiteurs environ) et en se montrant des lecteurs attentifs, avertis, qui n’hésitent pas à faire la queue devant un amphi et à le remplir un dimanche matin pour écouter Myriam Revaud d’Allones deviser avec Thierry Guichard, du Matricule des Anges, des caractéristiques de la crise actuelle.

L’époque en question

Le thème de cette 27e édition était en effet celui de l’époque : comment les livres parlent-ils du temps présent ? Les écrivains sont-ils les produits, les témoins, les victimes ou les acteurs de notre époque ? Entre universel et intime, le contemporain interagit-il avec la manière de le penser et donc de l’écrire ?

Outre la crise, de nombreux thèmes ont été déclinés au cours des diverses tables rondes ; ainsi celui du travail, ses mutations, son organisation et le rapport que nous entretenons avec lui de nos jours. À ce propos étaient invités Thierry Hesse et Thierry Beinstingel qui chacun dans leur roman, L’inconscience et Ils désertent, explorent nos « ultramodernes solitudes » comme était joliment intitulée leur rencontre. Ils y ont dénoncé ensemble la logique de la rentabilité qui mène à des situations illogiques, la violence feutrée mais dévastatrice d’un quotidien qui semble très banal, et ce sempiternel progrès qui nous est toujours promis à force de régression. Pour ces deux écrivains, les sacrifices demandés touchent à notre humanité et, à travers leur roman, Beinstigel et Hesse parlent de notre monde, du vide de nos vies, des décors de nos villes, de l’explosion de la famille et de la solitude qui en découle, de ces espaces reproductibles à loisir (comme ce papier peint que commercialise ce vieux VRP) que sont les zones commerciales… Si le thème « L’époque et moi » se concentrait sur ce temps présent, la géographie en revanche ne se limitait pas à la France, avec l’invitation de plusieurs écrivains étrangers, notamment Iain Levison dont l’œuvre roborative capte si bien les travers de la société américaine. S’il reconnaissait lors de l’échange avec la salle que ses livres s’inspirent de son propre vécu (il a fait de la prison et a eu des déboires avec la justice américaine), il tenait à préciser que ses romans sont des exagérations de ce qui lui est arrivé, mais sûrement pas une exagération de ce qui se passe aux États-Unis : malgré sa colère et sa frustration, il conserve un sens de l’humour et de la dérision qu’il affirme avoir puisé chez les personnes en galère qu’il a rencontrées dans la succession de « petits boulots de merde » que, comme une partie de la population, il a dû accepter, car « mieux vaut un sale boulot que pas de boulot du tout »…

Face à l’ensemble de ces constats plutôt désespérés sur une époque amorale, en crise, qui broie ce qu’il nous reste de notre humanité, quelles solutions se présentent à nous et aux auteurs ? Croient-ils eux-mêmes en des solutions ? Même la politique ne semble plus une porte de sortie honorable, comme l’ont affirmé Lionel Tran et François Bégaudeau lors de la table ronde qui les a réunis sous le titre « Comment je me suis disputé ou ma vie politique ». Lionel Tran, dans No present, revient dans une prose au « flow » violent et cru sur son dégout des années 1980 et ce qui s’est joué pour toute une génération dans les années 1990. Il évoque cette absence de sens et de transmission de la part des générations précédentes, ce monde en ruine qui amène des individus à retourner l’anémie sociale contre soi, comme Khaled Khelkal ou Richard Durn. À partir d’un même matériau autobiographique, Bégaudeau parle, lui, de transmission, mais pour dire comment on s’en libère. Ce qui a été pour lui désirable dans la politique, c’était le maniement des mots, du verbe, la chatoyance de la polémique, une véritable fête des mots. Mais il reconnaît en parallèle l’enfermement dans les mots et les idées, une machine à se séparer du réel, et, si le dégoût de la politique s’est insinué en lui, il est proclamé au nom de la haute idée qu’il s’en faisait. C’est pourquoi il a choisi d’entrer en littérature pour continuer cette « fête des mots », oublier tout ce que l’on pense, et non tout ce que l’on sait, se coltiner des mots, des phrases, un rythme et ainsi peut-être se rapprocher du réel.

Des mots… et des chansons

À Bron, il a donc été question de mots, mais aussi de chansons. Contrairement aux éditions précédentes durant lesquelles les auteurs étaient invités dans le cadre du bistro du Matricule à venir présenter un livre, constituant ainsi une sorte de bibliothèque personnelle et collective, totalement subjective, cette année les auteurs étaient invités à venir parler d’une chanson de leur choix. Quoi de mieux, en effet, pour caractériser une époque, pour capter l’air du temps, que de se référer à une chanson, une sorte de madeleine de Proust parfaite, un condensé convoquant des réminiscences tant collectives qu’intimes ? Se sont prêtés à ce jeu de nombreux écrivains : François Cusset évoquant C’est comme ça des Rita Mitsouko, Nathalie Quintane et Helena Villovitch le punk français, Emmanuelle Pireyre (prix Interallié 2012) ayant, elle, choisi non pas une chanson mais quatre versions/adaptations de la lettre au président de Boris Vian, soulignant la continuité de la chanson française tout comme l’inscription du rap, trop rapidement dit en rupture, dans une tradition et des valeurs ; elle a mis en évidence les écarts et ce qu’ils nous disent de leur époque.

À l’école de santé militaire de Bron, nouveau lieu pour cette édition, nous avons croisé beaucoup d’uniformes et plusieurs prix littéraires, Jérôme Ferrari (prix Goncourt 2012) venu évoquer son puissant roman Le sermon sur la chute de Rome, ou un Patrick Deville un tantinet las de devoir se justifier vis-à-vis de militaires légèrement tatillons lui reprochant que la carrière militaire de Yersin, dans son élégant Peste et Choléra (prix Femina 2012) ne soit mieux développée. Et Deville de rétorquer : « nous sommes chez vous, et je ne me suis pas dérobé » et de revendiquer le droit à écrire sur « son » Yersin ; quant aux différentes apologies qui ont pu lui être reprochées, d’ajouter : « J’ai même été soupçonné par des mouvements dont je ne savais pas même réellement qu’ils existassent de faire l’apologie de la vaccination alors que c’est très dangereux ! » Éclat de rire général et fin de la discussion.

Il faudrait encore parler du coup de projecteur qui était donné sur Thierry Magnier, cet inventif et talentueux éditeur jeunesse qui a publié récemment plusieurs petits chefs-d’œuvre tels que le Dictionnaire fou du corps de la douée Katy Couprie, Je suis d’Antonin Louchard ou Hyacinthe et Rose de François Morel, qui en a donné une lecture musicale devant une salle comble et conquise par tant de délicatesse, de tendresse et de drôlerie ; le public s’est également pressé nombreux pour écouter Dominique A et la lecture de son texte autobiographique Y revenir, pour écouter les anecdotes foisonnantes de Bernard Pivot, pour rencontrer des auteurs de bande dessinée (Stassen, Emmanuel Guibert), bref, une programmation riche, nourrissante, goûteuse et savoureuse à digérer lentement pour se remettre à table dès l’année suivante.

  1.  (retour)↑  Les rencontres sont disponibles en écoute intégrale sur le site de la Fête du livre : http://www.fetedulivredebron.com
  2.  (retour)↑  « Lire à Bron », 5 rue Carnot, 69500 Bron – Courriel : contact@fetedulivredebron.com