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Internet et bibliothèques pour les jeunes Américains

Concurrence ou complémentarité ?

Cécile Touitou

Dès le milieu des années 1990, certains auteurs ont prédit outre-Atlantique l’obsolescence à venir des livres et des bibliothèques en raison des mutations induites par l’accès facile à l’ensemble de la connaissance depuis un ordinateur domestique et de la diffusion d’internet. Aucune étude véritable n’existait sur ce sujet du rapport qu’entretenaient les usagers avec les bibliothèques dans ce contexte particulier que l’on a appelé « le tournant internet  1 » jusqu’à ce que la Benton Foundation ne publie en 1998 un rapport intitulé Buildings, Books, and Bytes : Libraries and Communities in the Digital Age. Il fournissait des éclairages nouveaux pour l’époque sur la perception qu’avait le grand public américain de ses bibliothèques en soulignant sa forte adhésion à leur rôle en matière d’accès à l’informatique et à internet qui devait même se consolider, tout en préservant toutefois les services traditionnels. Le rapport établissait une corrélation entre le fait d’être usager intensif des bibliothèques et d’avoir un ordinateur à la maison, et entre la présence d’enfant(s) au foyer et le fait d’être équipé d’un ordinateur individuel et d’être usager des bibliothèques  2. Cependant, aucune étude ne s’était penchée sur le lien entre la diffusion d’internet dans les foyers et la fréquentation par les jeunes des bibliothèques. C’est l’objet de l’étude menée par les chercheurs du département Library and Information Studies de l’université de Buffalo dont il est rendu compte dans le présent article  3. Compte tenu des similitudes que cette étude présente avec celle menée en France auprès des 11-18 ans en 2008, nous y faisons également référence lorsque les rapprochements possibles nous semblent particulièrement intéressants  4.

Méthodologie

L’étude menée en 2003 concernait des jeunes scolarisés du 5e au 12e grade américain (des jeunes de 10 à 18 ans, du CM2 à la terminale) inscrits dans 18 collèges et lycées, publics et privés, situés en ville, secteurs périurbain et rural, de la région de Buffalo-Niagara dans l’État de New York. L’étude a été menée dans les écoles afin de pouvoir toucher à la fois des usagers et des non-usagers des bibliothèques. Un premier questionnaire était envoyé aux parents afin de connaître l’équipement informatique du foyer, les autorisations d’utilisation par les enfants ainsi que des informations relatives à la fréquentation de la bibliothèque publique. Les réponses ont permis une segmentation des répondants en quatre catégories :

1 – Des jeunes utilisant à la fois internet et la bibliothèque publique  1*

2 – Des jeunes utilisant internet mais pas la bibliothèque publique

3 – Des jeunes qui utilisent la bibliothèque mais pas internet

4 – Des jeunes qui n’utilisent aucun des deux services

Des données ont également été collectées concernant, outre les informations sociodémographiques classiques, des informations sur la « race  2* » ou origine ethnique, le niveau scolaire des parents et la langue parlée à la maison. Un total de 11 200 jeunes a été interrogé. 4 237 questionnaires exploitables ont été analysés (37,8 % de l’échantillon de départ). Les auteurs soulignent que les résultats concernant une région particulière des États-Unis ne peuvent être complètement extrapolés à l’ensemble du pays.

 

June Abbas, Melanie Kimball, Kay Bishop et George D’Elia, « Youth, public libraries and the Internet », Public Libraries, 2007-2008.

• Part One : « Internet access and youth’s use of the public library », Public Libraries, vol. 46, n° 4, 2007, p. 40-45. http://www.ala.org/pla/sites/ala.org.pla/files/content/publications/publiclibraries/pastissues/pl_46n4.pdf

• Part Two : « Internet access and youth’s use of the public library », Public Libraries, vol. 46, n° 5, 2007, p. 64-70. http://www.ala.org/pla/sites/ala.org.pla/files/content/publications/publiclibraries/pastissues/pl_46n5.pdf

• Part Three : « Who visits the public library, and what do they do there ? », Public Libraries, vol. 46, n° 6, 2007, p. 52-59. http://www.ala.org/pla/sites/ala.org.pla/files/content/publications/publiclibraries/pastissues/pl_46n6.pdf

• Part Four : « Why youth do not use the public library », Public Libraries, vol. 47, n° 1, 2008, p. 80-85. http://www.ala.org/pla/sites/ala.org.pla/files/content/publications/publiclibraries/pastissues/janfeb08.pdf

  1.  (retour)↑  « Public Library » est ici traduit par « bibliothèque publique » plutôt que « municipale » ou par « bibliothèque ». Il s’agit, comme on le sait, des bibliothèques américaines de lecture publique opérées par les municipalités ou les comtés.
  2.  (retour)↑  « La race, telle qu’elle est définie aujourd’hui par le Bureau du recensement des États-Unis et le Bureau de la gestion et du budget des États-Unis, est une donnée correspondant à un concept d’identification selon lequel les résidents choisissent la race ou les races avec laquelle ou lesquelles ils s’identifient le mieux. » (Wikipedia)

 

Les jeunes usagers des bibliothèques publiques américaines : principaux résultats sociodémographiques

Les résultats de cette étude menée en 2003 dans l’État de New York montrent que la totalité des répondants ont accès à internet. La bibliothèque se situe loin derrière la maison  5, celle d’un ami ou l’école comme lieu d’accès à internet. Pour moins de 6 % des jeunes seulement, elle est le lieu d’usage le plus fréquent d’internet (alors que 73,3 % citent la maison). Même pour ceux qui n’ont pas d’accès à la maison, la bibliothèque se place loin derrière l’école sur ce plan.

69,5 % des jeunes interrogés ont fréquenté la bibliothèque au cours de la dernière année scolaire (et 30,5 % ne l’ont pas fait). Aucune mesure similaire n’étant disponible à l’époque où internet n’existait pas, il n’est donc pas possible d’en mesurer un éventuel impact sur la fréquentation des bibliothèques. Par contre, une analyse croisée des résultats bruts permet d’établir que 68,3 % des jeunes qui ne disposent pas d’internet à la maison ont fréquenté la bibliothèque contre 70,4 % dans la sous-population de ceux qui en disposent. Ces chiffres permettent donc d’écarter l’idée que l’usage d’internet à la maison réduirait la fréquentation de la bibliothèque publique. Par contre, 31,7 % des jeunes sans accès à internet à la maison ont une fréquence de visite supérieure à une fois par mois, ce taux n’étant que de 17 % pour les jeunes équipés à la maison. Cela semblerait mettre au jour un lien de causalité défavorable entre accès à internet à la maison et fréquence des visites à la bibliothèque. On pourra lire ci-dessous les résultats relatifs à la nature de l’usage qui est fait de l’internet en bibliothèque selon qu’on peut y avoir également accès ou non depuis la maison. Comme on le verra, ces activités peuvent expliquer les écarts de fréquence de visite en bibliothèque selon le type de recherche faite depuis la maison.

Une analyse des données sociodémographiques montre des écarts conséquents entre le profil des usagers et des non-usagers des bibliothèques (qui rapprochent les jeunes d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique). Les filles sont plus souvent usagers que les garçons (74 % contre 63,8 %) 6. Les jeunes Asiatiques fréquentent plus souvent la bibliothèque que les Blancs ou les Amérindiens (73 %) ou encore les jeunes issus de la communauté noire (63 %). Les jeunes dont les parents ont poursuivi leurs études au-delà du lycée fréquentent plus souvent les bibliothèques que ceux dont les parents se sont arrêtés avant. Enfin, les jeunes enquêtés inscrits dans un établissement scolaire implanté en zone suburbaine le font également plus (71 %) que ceux des établissements situés en milieu rural (67,1 %) ou en ville (62,8 %). Cependant, quand ils le font, les citadins sont plus assidus que les premiers !

Que font les usagers dans leur bibliothèque ?

L’enquête a également permis d’avoir une meilleure visibilité sur les activités pratiquées en bibliothèque. Dans un premier temps, les jeunes ont été interrogés sur la fréquence avec laquelle ils pratiquaient treize activités différentes. Le trio de tête des activités le plus souvent pratiquées en bibliothèque est :

  • 46,6 % des jeunes ont déclaré venir en bibliothèque pour y mener des recherches documentaires liées aux travaux scolaires ou aux exposés à préparer ;
  • 36,8 % y viennent pour emprunter des livres dans le cadre d’une lecture loisir ;
  • 35,1 % des déclarants viennent pour faire leurs devoirs.

En complément à ce classement à plat, les chercheurs ont regroupé les treize propositions autour de trois thématiques principales (via une analyse factorielle des réponses). Cette analyse plus macroscopique incluant également la fréquence de la pratique montre que, lorsqu’ils viennent en bibliothèque, les jeunes pratiquent :

  • 37,6 % : activités liées aux devoirs et exposés demandés par l’école (utilisation des ouvrages de référence, recherches documentaires, etc.) ;
  • 26,9 % : activités de détente ou de loisir (emprunter un livre pour le plaisir, un film, se retrouver entre amis) ;
  • 9 % : faire des recherches documentaires liées à un intérêt personnel (sport, sorties, hobby).

C’est dans cette dernière catégorie que l’écart entre ceux qui ont ou non accès à internet à la maison est le plus significatif dans la mesure où les jeunes qui ne peuvent mener ces recherches à la maison le font à la bibliothèque. Les autres privilégient leur accès domestique pour mener ce type de recherche. A contrario, les recherches scolaires sont faites de façon comparable par les deux groupes qu’ils aient ou non accès à internet à la maison  7.

Internet/bibliothèque : leur cœur balance

Afin d’étudier la perception comparée des services offerts par la bibliothèque et par internet, treize couples de propositions ont été soumis aux jeunes qui devaient indiquer, sur une échelle de quatre valeurs, leur degré d’assentiment à chacune d’entre elles. Les caractéristiques qui ont obtenu le niveau d’adhésion le plus élevé concernent :

1 – fun 8/ amusement-divertissement ;

2 – ease of use / facilité d’usage ;

3 – enjoyment / plaisir ;

4 – ease of accessibility / facilité d’accès ;

5 – la possibilité/capacité (ability) de/à trouver ce que l’on cherche ;

6 – la prévision (expectation) de trouver ce que l’on cherche.

Les scores les moins bons (encore qu’ils soient supérieurs à 50 % d’opinions favorables) concernant la perception des services offerts par internet portent sur le respect de la vie privée (Y)  9, les pages d’aide (U), la précision (accuracy) de l’information trouvée (M). Globalement, les jeunes répondants ont une bonne opinion de l’internet. De la même façon, les services offerts par les bibliothèques sont positivement appréciés à l’exception notable des horaires d’ouverture (D). Sans surprise, pour les établissements de lecture publique, les services les plus appréciés concernent la précision (accuracy) de l’information (N), la possibilité de consulter un livre papier (plutôt que numérique) (L), l’aide des professionnels (V), la prévision de trouver ce que l’on cherche (J). Or ces caractéristiques, on vient de le voir, ne figurent pas au palmarès de celles qui sont les plus appréciées par les jeunes. Au titre des points faibles des bibliothèques, et par ordre décroissant d’insatisfaction, on trouve : les horaires (D), le plaisir de parcourir les collections (X), l’amusement (R), l’adéquation de l’information aux besoins (H).

Illustration
Comparaison de la perception des jeunes enquêtés sur les caractéristiques de l’internet et de la bibliothèque

Cette première analyse à plat a été enrichie par une analyse plus complexe permettant d’identifier les écarts significatifs par paire de propositions. Comme le montre le tableau page 33, internet arrive en tête dans onze propositions sur treize, notamment, et par ordre décroissant : facilité à s’y rendre / de s’y connecter (A), disponibilité (C), facilité d’utilisation (ease of use) (E), adéquation de l’information disponible (« suffit à mes besoins ») (G). Les seules propositions sur lesquelles la bibliothèque arrive en tête concerne : la précision (accuracy) de l’information (N), l’aide des professionnels (vs l’aide en ligne) (U) et la protection de la vie privée (Y). Les auteurs n’ont pas pu établir de corrélation significative entre la fréquence des visites en bibliothèque et les opinions émises sur internet.

La question qui naturellement se posait ensuite était de savoir si l’opinion émise par les jeunes sur la bibliothèque était liée à la fréquence de leurs visites en bibliothèque (et donc à leur connaissance des lieux et des services). Deux propositions seulement semblent significativement liées à la fréquence des visites : le fait d’aimer explorer les collections (X), l’idée que c’est amusant (« fun ») d’aller en bibliothèque (R). Plus on connaît les lieux, le plus souvent difficiles à appréhender la première fois, plus on y éprouve du plaisir… Ce constat est mesuré par la plupart des études de public en bibliothèque : l’ancienneté favorise l’autonomie qui permet le plaisir ! Il est rare de rencontrer un primo-visiteur complètement rassuré et satisfait par un lieu dont les codes (plan de classement, Opac, règlement) peuvent être vécus comme anxiogènes ou élitistes.

Des pistes de réflexion

Les bibliothèques ne sont donc classées que trois fois sur treize devant internet par les jeunes gens interrogés dans cette enquête de 2003. Dans un contexte où, dès l’époque, la réduction des budgets dans les bibliothèques publiques américaines risquait d’aboutir à une réduction des horaires, les auteurs insistent sur l’importance de démontrer que les bibliothèques offrent des services uniques. Les points ou recommandations suivants sont avancés :

  • Systématiser les espaces dédiés aux jeunes sur les sites internet des bibliothèques et les penser comme une passerelle vers le site physique.
  • Faisant le constat que les jeunes usagers sont réticents à solliciter l’aide des professionnels et se fixent souvent par principe de trouver l’information par eux-mêmes, les auteurs recommandent de concevoir des Opac et des plans de classement simples et intuitifs.
  • Vu l’accès à une somme considérable de contenus permis sur internet, les bibliothèques doivent privilégier des acquisitions de qualité car il serait vain de vouloir concurrencer l’exhaustivité du « en ligne ».
  • Enfin, les auteurs concluent ce chapitre sur l’importance de trouver des moyens pour montrer que la bibliothèque est un lieu plaisant  10 où l’on peut trouver de l’aide pour localiser des documents pertinents.

Il convient donc pour les auteurs de cette étude de se pencher sur ces caractéristiques valorisées par les jeunes, d’en trouver une déclinaison au cœur des bibliothèques et de les déployer en plus de leurs fondamentaux que sont : précision (accuracy) de l’information ; personnel à l’écoute ; garantie de la vie privée. Ces principes à développer sont pour les auteurs de l’étude :

  • convenience 11 – caractère pratique, commodité ;
  • self-service ;
  • sufficency – autonomie ;
  • entertainment – divertissement.

On peut regretter que l’enquête aborde peu la question des espaces, thématique qu’il est difficile, il est vrai, de mettre en balance avec l’offre en ligne.

Les non-usagers : pourquoi ils prétendent préférer internet

L’enquête portait également sur les non-usagers qui ont pu être contactés dans la mesure où les questionnaires ont été diffusés à tous les élèves des classes associées au projet. Après des focus groups permettant aux chercheurs d’écouter les jeunes débattre des motifs de leur non-fréquentation, un questionnaire a été adressé à cette population constituant 30,5 % de l’ensemble de l’échantillon.

Les jeunes non-usagers devaient indiquer leur niveau d’adhésion à un ensemble de propositions. Le motif qui obtient le plus haut niveau d’adhésion  12 par ces jeunes qui ne fréquentent pas la bibliothèque est : « Je préfère utiliser internet. » Cependant, comme il est apparu dans les premières analyses présentées en début d’article, la fréquentation des bibliothèques est identique dans la sous-population des jeunes équipés d’internet à la maison et dans celle qui ne l’est pas. Les auteurs avancent donc l’idée que cette raison mentionnée par les non-usagers n’est peut-être pas tout à fait aussi déterminante que cela  13 et cache peut-être des motifs plus difficiles à énoncer.

Pour mieux comprendre cette apparente anomalie, les non-usagers ont été séparés en deux groupes : d’une part, les « non-usagers totaux » (qui n’ont jamais fréquenté une bibliothèque publique), de l’autre les « non-usagers récents » (qui ne l’ont pas fait au cours de la précédente année scolaire). À la suite d’analyses comparées menées dans ces deux sous-populations, les chercheurs ne voient pas de lien statistiquement significatif entre le fait d’avoir accès à internet à la maison et celui d’être non-usager récent. Autrement dit, la part de ceux qui étaient dans le passé usagers des bibliothèques est très proche dans le groupe de ceux qui ont maintenant internet et dans ceux qui ne l’ont pas. Ce n’est donc pas cet accès qui serait la cause de la désaffection de la bibliothèque.

D’autres raisons semblent contribuer à l’arrêt de la fréquentation. L’analyse a permis d’isoler trois groupes de facteurs décisifs :

  • Le premier concerne le fait de ne pas se sentir à sa place, une certaine froideur/distance  14 du personnel, le fait de n’y être jamais allé… que les auteurs nomment « perceptions défavorables de la bibliothèque ». Cet ensemble de causes est évoqué par 23,6 % des non-utilisateurs.
  • Le deuxième concerne des raisons liées à l’utilisation par les jeunes d’internet, le fait également de ne pas aimer lire, de ne pas aimer devoir rendre des documents à la bibliothèque, que les auteurs rassemblent sous cette notion déjà évoquée de « convenience » dans la mesure où lire un document imprimé, rendre des livres à temps seraient des activités « pas pratiques » comparativement à la consultation d’internet qui le serait. Cet ensemble de causes est évoqué par 66 % des non-utilisateurs.
  • Le troisième concerne la préférence pour le CDI du collège ou du lycée. Cet ensemble de causes est évoqué par 39,8 % des non-utilisateurs.

Conclusion

À la lumière de leur enquête, les auteurs concluent que le fait d’avoir internet à la maison n’a pas d’impact important sur la fréquentation de la bibliothèque, ni sur le fait d’arrêter d’y aller lorsqu’on s’équipe. Le fait que les non-usagers évoquent le web comme raison de ne pas aller en bibliothèque constitue pour les chercheurs un argument qui masquerait l’énoncé par ces jeunes d’une difficulté préalable, celle d’une maîtrise difficile de la lecture. En l’absence d’internet, ces jeunes n’auraient sans doute pas plus été usagers des bibliothèques. Ces jeunes lecteurs en difficulté opteraient alors pour un support de lecture plus ludique et interactif à leurs yeux. Trouvant plus facilement des réponses sur internet où la navigation est plus « commode » pour eux, ils ne fréquentent pas la bibliothèque ni ne consultent les livres qu’elle propose. L’étude menée en France avait également approché cette idée :

« Quelles que soient les raisons évoquées, on observe une nouvelle fois que l’interruption provisoire ou plus prolongée de leur fréquentation [de la bibliothèque] apparaît étroitement liée avec un éloignement, lui aussi provisoire ou plus définitif, de la pratique de la lecture. La bibliothèque représentant avant tout le lieu du livre, et peut-être plus spécifiquement le lieu de la lecture de fiction, elle est alors presque logiquement délaissée par les faibles lecteurs, mais aussi par tous ceux qui estiment avoir des lectures moins nobles (comme les BD qu’ils ne considèrent pas comme des “vrais livres”) 15. »

Les auteurs de l’université de Buffalo soulignent enfin que l’impression de « commodité » et la recherche du moindre effort qui motivent les utilisateurs d’internet les tiennent éloignés des bibliothèques. Écouter les signaux que nous laissent ces jeunes usagers éloignés du monde des bibliothèques et, plus largement, de l’écrit et y répondre avec imagination permettrait sans doute de mieux les accueillir et d’anticiper une évolution des pratiques qui tend à se diffuser sur l’ensemble de la population. Les mots clés à retenir seraient donc : « convenience », autonomie, divertissement. •

Février 2013

  1.  (retour)↑  Rappelons qu’à ce sujet est paru en France à près de dix ans d’écart Les bibliothèques municipales en France après le tournant internet par Bruno Maresca (Crédoc) avec la collaboration de Christophe Evans et Françoise Gaudet, BPI, 2007.
  2.  (retour)↑  Cette notion fondamentale qui établit un lien fort entre pratiques culturelles denses et utilisation de l’internet a été également largement mise en relief par les dernières analyses d’Olivier Donnat : « Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, enquête 2008 ». En ligne : http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/index.php
  3.  (retour)↑  June Abbas, Melanie Kimball, Kay Bishop et George D’Elia, « Youth, public libraries and the internet », Public Libraries, 2007-2008.
  4.  (retour)↑  Les 11-18 ans et les bibliothèques municipales, par Virginie Repaire et Cécile Touitou avec la collaboration de Françoise Bettahar et Bernard Sallet, Éditions de la BPI/Centre Pompidou, 2010. En ligne : http://editionsdelabibliotheque.bpi.fr/livre/?GCOI=84240100884420&fa=complementsLa phase terrain de l’étude Les 11-18 ans et les bibliothèques municipales a été effectuée en 2008 sur six sites reflétant la diversité des bibliothèques françaises, l’option retenue étant d’interroger des adolescents de 11 à 18 ans vivant à proximité d’un réseau de lecture publique. Les réseaux retenus étaient : Lille (59), Toulouse (31), Auxerre (89), Nanterre (92), Graulhet (81) et Dinan (22) (couvrant comme pour l’enquête américaine des bibliothèques situées en zones urbaine/périurbaine/rurale).
  5.  (retour)↑  « Public Library » est ici traduit par « bibliothèque publique » plutôt que « municipale » ou par « bibliothèque ». Il s’agit, comme on le sait, des bibliothèques américaines de lecture publique opérées par les municipalités ou les comtés.
  6.  (retour)↑  « La race, telle qu’elle est définie aujourd’hui par le Bureau du recensement des États-Unis et le Bureau de la gestion et du budget des États-Unis, est une donnée correspondant à un concept d’identification selon lequel les résidents choisissent la race ou les races avec laquelle ou lesquelles ils s’identifient le mieux. » (Wikipedia)
  7.  (retour)↑  24,7 % ont accès à internet depuis la bibliothèque ; 85,8 % depuis la maison. Réponses multiples autorisées.
  8.  (retour)↑  L’enquête quantitative BPI/SLL réalisée à Lille et Toulouse portant sur 1 228 réponses mesurait un taux d’inscrits de 66,5 % chez les filles et de 33,5 % chez les garçons (cf. annexe Rapport SLL/BPI, p. 32). Les chiffres du réseau de la ville de Paris, publiés par l’Apur (Atelier parisien d’urbanisme), montrent les mêmes tendances (on trouve ici la répartition filles/garçons et non le taux d’inscrit par rapport à la population de référence !) : « La répartition par sexe des usagers actifs parisiens de moins de 25 ans montre que les filles fréquentent nettement plus les bibliothèques que les garçons. Plus l’âge augmente, plus l’écart de fréquentation se creuse. À part quasi égale chez les 3-5 ans, la fréquentation des filles devient bien supérieure à celle des garçons chez les enfants de 6 à 10 ans (53 %). À partir de 15 ans, environ trois usagers actifs sur cinq sont de sexe féminin (60 % pour les 15 à 17 ans et 71 % pour les 18 à 24 ans. » On peut consulter les tableaux et graphiques en ligne : http://www.apur.org/sites/default/files/documents/APBROAPU504_0.pdf
  9.  (retour)↑  Dans l’enquête menée en France, il avait été remarqué que : « Ces jeunes de 11-14 ans utilisent toutefois les outils informatiques, notamment dans le cadre de recherches à faire pour l’école, et cela même s’ils ont déjà un ordinateur avec un accès internet à leur domicile. L’enquête quantitative montre en effet que l’équipement dans les foyers (voire dans la chambre) n’apparaît pas comme un frein à l’utilisation des ordinateurs des bibliothèques. Bien au contraire, les jeunes adolescents de 11-14 ans qui déclarent avoir un ordinateur dans leur chambre sont même sensiblement plus nombreux à utiliser ceux des établissements. »
  10.  (retour)↑  Tout au long de l’article, nous prenons le parti de maintenir certains mots-clés en anglais (et en italique) dans la mesure où la traduction française, proposée en regard, est quelques fois réductrice.
  11.  (retour)↑  Les lettres entre parenthèses renvoient aux lignes du tableau ci-dessous.
  12.  (retour)↑  On pourra lire en complément le compte rendu de l’enquête menée auprès de jeunes de classes du Middle School de Springfield, dans le Missouri, présenté dans le BBF qui évoquait ce même sujet. Sherry J. Cook, R. Stephen Parker, Charles E. Pettijohn, « Les jeunes ados et la bibliothèque publique : une enquête américaine », BBF, 2008, n° 6, p. 81-86. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-06-0081-003
  13.  (retour)↑  À ce sujet, on se souviendra de l’article éclairant publié en 2011 par OCLC sous la direction de Lynn Silipigni Connaway : « If it is too inconvenient, I’m not going after it : convenience as a critical factor in information-seeking behaviors ». Les auteurs étudiaient l’émergence de cette notion de « convenience » auprès des usagers – de tout âge – entreprenant une recherche d’information. Ils rappelaient en introduction la définition de cette notion comme étant « something that increases comfort or saves work ». En ligne : http://www.oclc.org/resources/research/publications/library/2011/connaway-lisr.pdf
  14.  (retour)↑  85 % de « Tout à fait d’accord » ou « Plutôt d’accord ».
  15.  (retour)↑  Rappelons, là encore, ce que disaient les jeunes dans le cadre de l’enquête SLL/BPI : « Pourquoi je n’y vais plus ? Ça, c’est la question piège ! Pas le temps peut-être, et puis bon, si, je crois que les moyens… Il y a eu internet qui est arrivé et puis bon, pour faire comme des recherches… on n’aurait pas eu internet peut-être qu’on serait allé à la médiathèque pour feuilleter des livres, des encyclopédies… que là, internet, enfin c’est un peu la révolution, on va dire […] ça remplace un peu la médiathèque. Par exemple, si on cherche des textes, on les tape et on peut les trouver. C’est pareil, la médiathèque, pour la musique, on peut l’avoir sur les ordinateurs. Pour moi, c’est un peu ça qui a tué la médiathèque » (Mickaël, 14 ans), p. 13.
  16.  (retour)↑  Les auteurs parlent de « unfriendliness of librarians ».
  17.  (retour)↑  Cf. note 13, p. 34.