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26es Journées de l'ADBDP

« Services et métiers en evolution »

Christophe Pavlidès

Les 26es Journées nationales de l’ADBDP, du 24 au 26 septembre 2012, étaient placées cette année sous le signe de l’innovation et, de fait, c’étaient les premières en Île-de-France (en l’occurrence à Cergy), région qui, comme le rappelait d’entrée le président du conseil général du Val-d’Oise, Arnaud Bazin, ne se réduit pas à Paris et à la première couronne  1. De fait, la bibliothèque départementale du Val-d’Oise, aujourd’hui dirigée par Cécile Le Tourneau, est depuis longtemps à la pointe de l’innovation et de l’expérimentation, et il n’était que justice que l’ADBDP finisse par y faire escale. Comme le souligne la présidente de l’association, Laëtitia Bontan : en vingt ans, les BDP n’ont cessé de voir leur rôle s’élargir, et l’objectif de ces journées est bien l’ouverture des points de vue.

Innovation, changement et valeur

Qu’est-ce que l’innovation ? Pour le consultant Arnaud Groff, orateur de la conférence inaugurale, c’est d’abord le moteur du changement ; l’innovation est la capacité à répondre de manière créative à un besoin identifié, en créant de la valeur et en s’assurant de son appropriation par ses destinataires. À cet égard, l’innovation est plus que l’invention, qui n’implique pas l’acceptation, alors que l’innovation intègre valeur d’usage, valeur d’estime et valeur d’échange ; elle a ainsi à voir avec la « méthode Shadok » (persévérer, ne pas avoir peur des échecs et les capitaliser autant que les réussites) mais aussi avec une formule que les plus oulipiens des bibliothécaires (ou l’inverse) ne renieraient pas : « Plus on est contraint, plus on est innovant. » Après une telle entrée en matière, la discussion avec la salle ramenait rapidement à l’enjeu, pour un responsable d’équipement, de favoriser la créativité.

L’intervention de Véronique Balbo-Bonneval, directrice des affaires culturelles de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines (et multi-responsable dans les associations de DAC  2), revenait justement sur la question de la valeur, en l’occurrence la valeur professionnelle des bibliothécaires, dont la modestie la trouble : les acteurs du spectacle vivant n’ont pas de ces pudeurs, alors que la bibliothèque reste le premier service culturel aux habitants, « et c’est même plus que le foot ! » L’enjeu majeur est donc que les bibliothèques redeviennent un sujet politique, car elles sont les mieux placées pour répondre aux défis actuels : par exemple, face à la disparition des espaces publics, la bibliothèque peut apporter des rendez-vous réguliers qui compensent la baisse des inscrits par la hausse des « séjournants ». À ses yeux, cependant, les termes mêmes de « lecture publique » posent question, car trop restrictifs. Pierre Dac est invoqué : « Penser les changements plutôt que changer les pansements après. »

BDP et territoires

La première table ronde de l’après-midi, centrée sur les nouveaux services en BDP, était l’occasion, grâce à sa DAC Véronique Flageollet-Casassus, de présenter l’hétérogénéité du Val-d’Oise, qui n’est pas sans conséquence sur la diversité de service de sa bibliothèque départementale, comme le montre la remarquable étude sur les facteurs de réussite des bibliothèques et médiathèques publiques, présentées par sa chef de projet, Diane Roussignol. Comme le soulignait V. Flageollet-Casassus, une telle enquête est un outil de conseil tout à fait utile pour le département – qui, en outre, complète les enquêtes plus statistiques de l’État (ce que confirmait dans la salle Fabien Plazannet, du SLL  3, interpellé à ce sujet). Après une intervention de Pierre Franqueville, de l’agence ABCD spécialisée en aménagement culturel du territoire, l’intervention de Jean-Luc Gautier-Gentès, qui mène à l’Inspection générale des bibliothèques une étude d’ensemble sur les BDP, recentrait volontairement sur une interrogation très partagée : « Et si on parlait un petit peu de politique ? », insistant sur la réforme territoriale en cours dont, à ce stade, il est « bien difficile de savoir ce qu’elle sera ». Tout au plus semble-t-il que l’on revienne sur la fin programmée de la clause de compétence générale, et que les présidents de conseils régionaux ne soient pas si pressés d’absorber les DRAC. Quoi qu’il en soit, il semble acquis que les BDP perdurent, et que les problèmes de coordination (BDP/intercommunalités, etc.) continuent. On peut se demander si au niveau départemental les bibliothèques vont se fondre dans le social : autrement dit, « la lecture publique est-elle soluble dans l’aménagement des territoires ? » ; enfin, on peut penser que les plans de développement de la lecture pourraient un peu jouer, à terme, le même rôle que les contrats quadriennaux pour les bibliothèques universitaires.

BDP, missions et métiers

La seconde table ronde, sur l’évolution des métiers, interrogeait cette évolution au regard de celle des missions, extrêmement rapide. La DRH du conseil général de l’Aisne (Corinne Dubreuil) et son adjointe (Laetitia Charmaille) montraient à quel point, en écho à la conférence d’Arnaud Groff, la contrainte des moyens peut hâter le changement : l’objectif affiché dans un document d’orientation à quatre ans était en effet pour le département d’économiser 100 postes sur plus de 2 000. Même si cet objectif est loin d’avoir été atteint (20 suppressions effectives), il a imposé une réelle collaboration DRH/BDP sur les compétences et les profils, et sur le niveau de polyvalence des missions des agents d’un même service.

La méthodologie employée, finement décrite, fait apparaître sept familles de métiers chez les cadres (du directeur au responsable de pôle, en passant par l’expert non encadrant) et plusieurs critères de cotation (nombre d’encadrés, responsabilités). Pour Anne-Marie Bock et Caroline Kolb, c’est le contexte de réorganisation de leur bibliothèque départementale (celle du Haut-Rhin) qui a, de même, conduit à un diagnostic sur les transferts de compétences (tandis que certains services, comme l’équipement ou les livraisons, peuvent être externalisés) ; le point délicat étant, bien sûr, que « l’adhésion des collègues à un projet n’est pas une évidence ».

Les ateliers

Les ateliers du mardi, synthétisés et restitués le mercredi, permettaient d’étoffer les échanges de pratiques et de témoignages entre responsables de BDP, sur quatre grandes thématiques.

Le premier atelier, intitulé « Accès aux collections : fluide  4 », permettait de présenter l’arrêt du bibliobus et le passage au choix centralisé (Morbihan), la desserte mixte (Loire), le passage à la RFID (Finistère), la circulation « verticale et horizontale » et la création d’une réserve départementale (Val-d’Oise). Le deuxième, « Formations hybrides et nouveaux publics », présentait le dispositif des passeurs culturels de Seine-et-Marne, un plan de formation pour la médiation des ressources numériques (Jura) et les formations des « Voyageurs du soir » de Vendée. Le troisième atelier mêlait « Nouvelles collections et/ou médiations » entre le schéma départemental d’Ille-et-Vilaine (politique documentaire concertée), l’intégration des jeux vidéo (Calvados) et un schéma numérique en milieu rural (Dordogne). Enfin, le dernier était consacré à la production de contenus numériques (tels que Ziklibrenbib à Argentan ou « Cher Média » dans le Cher), avec en conclusion un constat roboratif : « On n’a pas parlé du tout de technique ! » L’ambiance souvent animée des ateliers montrait à quel point, aujourd’hui, les BDP sont hétérogènes dans la pratique de leurs missions et dans la prise en compte de contextes territoriaux variés.

Conclusion et ouverture

La présentation, dans une ultime conférence, du réseau de la lecture publique de la « Disputacio de Barcelona » par son responsable, Jordi Permanyer Bastardas, permettait de rappeler une fois de plus à quel point, dans certains pays voisins, l’existence et la défense de la lecture publique par les pouvoirs publics sont des évidences qui entraînent la mise en œuvre de moyens considérables. Et même en période de crise, « le travail en réseau permet de maintenir le niveau de prestation et la qualité de service ».

Enfin le congrès, avant l’intervention finale du conseiller général en charge de la culture, Gérard Lambert-Motte, très présent tout au long de ces journées, ne pouvait se conclure sans laisser la parole, avec une émotion partagée, à celui qui restera un des très grands noms des BDP et de la vie associative des bibliothèques de ces dernières décennies : Dominique Lahary, directeur adjoint du cru, bientôt en retraite, qui lançait ses « Questions subsidiaires : quelques leçons d’un séjour prolongé en bibliothèque (départementale) », avec l’humour qu’on lui connaît et ses citations improbables, telle celle-ci : « Si on sait d’avance ce qu’on va faire, à quoi ça sert de le faire ? » (Pablo Picasso). D’un inventaire à la Prévert, on retiendra par exemple S comme sélection (la conception « j’ai choisi pour vous » ne marche plus) ou R comme représentation (et son ombre portée du temple grec).

Entre-temps, la veille, l’association aura statutairement adopté une réforme très significative, puisque – jusque-là exclusivement réservée aux directeurs de bibliothèque – l’ADBDP s’ouvre, c’est un début, à leurs adjoints. Ce phénomène, dont il serait un peu trop facile de rappeler que l’ADBU l’a connu depuis longtemps, montre à quel point aucune association de directeurs de bibliothèque ne saurait aujourd’hui faire l’impasse sur la question de la délégation et sur celle de l’équipe dirigeante.

Plaçant ses journées sous le signe de l’évolution et de l’innovation, l’ADBDP ne pouvait, à l’évidence, s’épargner cet effet retour sur sa pratique et ses statuts : là aussi peut-être, les bibliothécaires ont-ils une longueur d’avance méconnue sur les réseaux de leurs partenaires institutionnels (administratifs, élus, etc.) – mais cela ne saurait étonner le lecteur attentif du BBF. •

  1.  (retour)↑  Qu’on sait dépourvues de BDP.
  2.  (retour)↑  Directeur(trice) des affaires culturelles.
  3.  (retour)↑  Service du livre et de la lecture.
  4.  (retour)↑  On nous pardonnera ce « smiley » qui est d’origine, coquetterie [typo]graphique des organisateurs des journées.