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L'album : le parti pris des images

Sous la direction de Viviane Allary et Nelly Chabrol Gagne
Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2012, 278 p., 33 cm
ISBN 978-2-84516-420-8 : 49 €

par Thierry Ermakoff

Il faudrait de temps à autre pouvoir consacrer ses soirées en agréable compagnie à comparer, verre de vin ou de whisky à la main, les mérites et les défauts des publications qu’on nous confie, qu’on nous offre ou qu’on achète (en librairie, bien entendu).

En février 2012, lorsque l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand nous envoie pour recension L’album : le parti pris des images, qui est une sorte de recueil de contributions données lors d’un colloque organisé en février 2009 par cette même université, nous étions en grande conversation esthétique et épistolaire avec notre précieuse collègue Christelle Petit, qui nous avait prêté l’ouvrage incontournable d’Yves Peyré, Poésie et peinture, paru chez Gallimard en 2001.

Yves Peyré, lorsqu’il fut directeur de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, avait terminé trente ans de recherches sur « le livre d’artiste, le livre de peintre, l’album et le livre de dialogue », selon sa formule. On y croise une belle compagnie : Tal Coat, Matisse, Picasso, René Char, Jacques Dupin, Henri Michaux, et tant d’autres. Cet ouvrage touffu a le mérite de poser une date sur le premier livre de dialogue : 1875, date de la collaboration fructueuse Manet / Mallarmé.

L’ouvrage dirigé par Viviane Allary et Nelly Chabrol Gagne vient heureusement compléter cette étude. Il étudie l’album – pour enfants – dans toutes ses dimensions : géographiques, temporelles, et même – ce qui n’est pas un paradoxe – spatial. Les deux organisatrices de ce colloque et éditrices de cet ouvrage se sont appuyées sur des universitaires dont l’album, ou la littérature de jeunesse, est la spécialité : on y croise Isabelle Nières-Chevrel, Cécile Boulaire, Michel Defourny, Catherine Tauveron. On y fait de belles trouvailles, mais on reste toujours aussi étonné qu’aucun conservateur de bibliothèque ne soit invité, par exemple, au hasard, un membre de La Joie par les livres – Centre national de la littérature pour la jeunesse, alors même que leur publication (La revue des livres pour enfants) est abondamment citée.

L’ensemble est tout à fait passionnant : on entre dans ces contributions en se demandant si, franchement, Dostoïevski ou Patrick Deville ne seraient pas meilleurs apéritifs ; et on reste ébahis par tant de curiosités à nous proposées. Michel Defourny nous livre une sorte de tour du monde de l’album, Catherine Tauveron nous permet de pénétrer l’univers particulier de Christian Volz et Philippe Corentin. Denis Saint Amand – une belle découverte – revisite l’album zutique, mais qui donc s’en souvient ? Patrick Joole s’attaque aux albums d’Anne Brouillard, et Mathilde Brissonnet livre une contribution dont le titre est à soi seul tout un programme : « De temps en temps j’embarquais sur le fil narratif d’Anne Herbauts au risque de dériver » : eh oui, comme l’écrit si justement Cécile Boulaire, l’album nous fait dériver, laisse l’adulte désemparé, « sans garde-fous et qui donne le vertige », et ce, bien sûr, depuis la plus haute Antiquité.

Chaque texte invite, impose presque, une lecture attentive des albums ou des auteurs abordés. C’est une source inépuisable de compréhension et d’appréhension de cette partie de la littérature de jeunesse qui reste si inventive : l’ouvrage étant fourni avec de belles et nombreuses illustrations, la lecture est donc d’une grande fluidité. L’abondance des sujets et points de vue traités (des auteurs dans ce siècle, des œuvres singulières, des grands textes – Don Quichotte, Pinocchio – réinterprétés, il nous donne des nouvelles de Monsieur Jabot, de Quillenbois) fait que ce livre trouvera un public bien au-delà des bibliothécaires de jeunesse, des parents soucieux, des universitaires.

Néanmoins, il nous semble qu’ignorer les livres de peintres, de dialogue, est une lacune, qu’il conviendrait de combler. Béatrice Poncelet dénie à ses travaux le statut de « livre d’artiste ». Une discussion, un approfondissement avec les spécialistes de ces choses, et ils sont nombreux à la Bibliothèque nationale de France, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, par exemple, auraient permis de décentrer le débat, de ramener Deverria au sein d’un plus vaste ensemble de productions du XIXe siècle, et d’ancrer un peu plus cette production esthétique dans un contexte plus large, celui de l’art moderne et contemporain.

L’ensemble est fourni avec de belles illustrations, un index et des bibliographies, hélas en notes de bas de page, très utiles.